ACTE NEUVIÈME
et on leur ôte leurs habits. Le meilleur honneur qu'elles puissent rencontrer dans ces maisons, c'est de devenir batteuses de pavé et de courir de duègne en duègne chargées de messages. Jamais elles n'entendent leurs noms dans la bouche de leurs maîtresses, mais toujours : « Drôlesse par-ci, carogne par-là. Où vas-tu, teigneuse ? Qu'as-tu fait, mauvaise ? Pourquoi as-tu mangé cela, goulue? Gomment as-tu nettoyé la poêle, cochonne ? Pourquoi n'as-tu pas essuyé ma robe, sale '( Comment as-tu dit cela, sotte ? Qui a brisé ce plat, maladroite ? Qui a perdu l'essuie-main, négligente i Tu l'auras donné à ton amant, voleuse ! Viens ici, mauvaise fille ; je ne vois plus la poule mouchetée, cherchela vite, sinon je te la fais payer sur tes premiers gages. » Puis par-dessus tout cela, des claques, des égratignures, des coups de bâton, des coups de poing. Rien ne peut les contenter, rien n'est à leur goût. Leur plaisir est de crier, leur bonheur de se mettre en colère; le mieux fait les contente le moins. C'est pour cela, mère, que j'ai mieux aimé vivre dans ma petite maison seule et maîtresse, que dans ces riches palais soumise et captive.
Célestine. Tu fais bien, tu sais ce que tu fais. Les sages disent que mieux vaut une miette de pain avec la paix, qu'une maison pleine de provisions avec des querelles 90. N'en disons pas davantage, voici Lucrèce.
Lucrèce. Grand bien vous fasse, ma tante et la compagnie. Dieu bénisse des gens tels et si honorables!
Célestine. Tels gens, ma fille ? Est-ce beaucoup que tu as voulu dire ? Il paraît bien que tu ne m'as pas connue à l'époque de ma prospérité, il y a aujourd'hui vingt ans. Hélas ! qui m'a vue alors et me voit maintenant doit avoir le cœur déchiré de douleur. J'ai vu, mon amour, à cette table où sont assises en ce moment tes cousines, neuf jeunes filles de ton âge, car l'aînée n'avait pas plus de dix-huit ans et aucune n'en avait moins de quatorze. Voilà le monde, il passe, il suit le chemin qui lui est tracé; ses sources, ses
I30 LA CELESTINE.
canaux coulent au hasard, les uns pleins, les autres vides. Voilà la loi de la fortune, aucune chose ne reste longtemps dans la même position, elle n'a d'autre règle que le changement. Je ne puis redire sans larmes combien j'étais honorée alors ; pour mes péchés et pour mon malheur, tout cela a diminué peu à peu, et à mesure que déclinaient mes jours, mon profit diminuait et s'amoindrissait. C'est là un bien vieux proverbe : « Tout ce qui est en ce monde croît et décroît, tout a ses limites, tout a ses degrés. » Mon honneur arriva au comble, eu égard à ce que j'étais; il faut bien qu'il baisse et qu'il décroisse, puisque j'approche de ma fin. Je juge à cela qu'il me reste peu à vivre ; car je sais bien que je suis montée pour descendre, que j'ai fleuri pour me faner, que je me suis réjouie pour m'attrister, que je suis née pour vivre, que j'ai vécu pour croître, que j'ai crû pour vieillir, que j'ai vieilli pour mourir. Et puisque je suis certaine de cela depuis longtemps, je supporterai mon mal avec patience, bien que je ne puisse entièrement chasser le chagrin ; car, après tout, je suis de chair et d'os comme tout autre.
Lucrèce. Tu devais avoir de la peine, mère, avec tant de jeunes filles : c'est un troupeau bien difficile à garder.
Célestine. De la peine, mon amour? plutôt du plaisir et de la joie. Toutes m'obéissaient, toutes m'honoraient, toutes me respectaient, aucune ne manquait à ma volonté. Tout ce que je disais était bien, à chacune je remettais ce qui lui revenait. Elles ne prenaient pas plus que je ne leur disais; boiteux, tortu ou manchot, elles acceptaient volontiers celui qui me donnait le plus d'argent. Le profit était pour moi, la fatigue pour elles. Des serviteurs? je n'en manquais pas par leur moyen : des cavaliers, des vieillards, des jeunes gens, des abbés, des dignitaires de tout genre, depuis l'évêque jusqu'au sacristain 9,4 En entrant dans l'église, je voyais tomber les bonnets