CÉLESTINE, SEMPRONIO, CALIXTE, PARMENO
Célestine. Ah Dieu ! Arriverai-je à la maison ainsi chargée de joie ? J'aperçois Parmeno et Sempronio qui vont à la Madeleine, je vais les suivre; si nous trouvons Calixte, nous irons ensemble chez lui et je lui demanderai les étrennes de la grande nouvelle que je lui porte.
Sempronio. Seigneur, remarquez que la longue séance que vous faites ici fait causer tout le monde ; évitez, pour Dieu! d'être traîné sur les langues; on appelle hypocrite l'homme par trop dévot. Que va-t-on dire de vous? Que vous êtes un rongeur de saints94. Si vous avez une passion, souffrez-la chez vous, faites que la terre ne le sente. Ne laissez pas deviner voire peine aux étrangers, puisque le tambour est en des mains qui sauront bien le faire résonner.
Calixte. En quelles mains ?
Sempronio. En celles de Célestine.
Célestine. Que dites-vous de Célestine? Que ditesvous de cette esclave de Calixte? Je vous suis depuis le bout de la rue de l'Archidiacre, et je ne puis parvenir à vous atteindre avec mes diables de jupons.
Calixte. O joyau du monde ! secours de mes passions! miroir de ma vue ! Mon cœur se réjouit en ton honorable présence, à la vue de ta noble vieillesse. Dis-moi, qui t'amène? Quelle nouvelle apportes-tu? Je te vois toute joyeuse, et je ne sais où est ma vie.
CÉLESTINE. Sur ma langue.
Calixte. Que dis-tu, ma gloire et mon repos? Explique-moi clairement ce que tu dis.
Célestine. Sortons de l'église, seigneur, et d'ici à votre maison je vous conterai quelque chose qui vous réjouira, j'en suis certaine.
Parmeno, à part. La vieille vient bien à l'aise, frère, elle doit avoir recueilli quelque chose.
Sempronio. Ecoute.
Célestine. Aujourd'hui, tout le jour, seigneur, je me suis occupée de votre affaire et j'ai laissé s'en perdre d'autres qui me suffisaient, Je mécontente bien des gens pour vous satisfaire, j'ai plus négligé de bénéfices que vous ne pensez; mais tout cela est un bien, puisque j'apporte un si bon résultat. Ecoutez-moi, peu de mots me suffiront, je suis chiche de paroles. Je mets Mélibée à votre disposition.
Caltxte. Qu'entends-je!
Célestine. Qu'elle est plus à vous qu'à elle-même ; eUe est plus à vos ordres et à votre volonté qu'à ceux de Plebère, son père.
Calixte. Parle sérieusement, bonne vieille; ne dis pis de pareilles choses, ces garçons te traiteraient de folle. Mélibée est ma dame, Mélibée est mon désir, Mélibée est ma vie, je suis son captif, son esclave.
Sempronio. Seigneur, le peu de confiance que vous avez en vous-même, le peu de cas que vous faites de vous, le peu d'estime que vous vous portez, vous font dire des choses qui nuisent à votre raison. Vous ennuyez tout le monde en divaguant de la sorte. De quoi vous étonnez-vous? Donnez-lui quelque chose