‹ La CélestineChapitre 122 sur 179 · ACTE ONZIÈME · texte numérisé non relu

ACTE ONZIÈME

pour sa peine, vous ferez mieux ; c'est là ce qu'attendent ses paroles.

Calixte. Tu as raison. Ma mère, je suis convaincu que mes faibles dons ne parviendront jamais à payer tes soins et tes services. En place de mante et de robe, dont les ouvriers auraient pris leur part, reçois cette petite chaîne, mets-la à ton cou et achève ton récit et mon bonheur.

Parmeno, à part. Il appelle cela une petite chaîne, ne l'entends-tu pas, Sempronio? La dépense lui coûte peu ; je te certifie qu'aujourd'hui je ne donnerais pas ma part pour un demi-marc d'or, pour peu que la vieille partage.

Sempronio. Notre maître va t'entendre, il nous faudra l'apaiser et toi te guérir, tant il va être ennuyé de tes murmures continuels. Par amitié pour moi, frère, écoute et tais-toi ; Dieu t'a donné pour cela deux oreilles et rien qu'une langue 95.

Parmeno. Le diable les écoute. Le voilà pendu à la bouche de la vieille, sourd, muet et aveugle ; il est comme un corps sans âme ; à tel point que si nous lui faisons la figue, il va dire que nous levons les mains au ciel, et que nous prions pour le succès de ses amours.

Sempronio. Tais-toi, silence! écoute bien Célestine; en conscience, elle mérite tout et plus qu'il ne lui donne; elle parle bien.

Célestine. Seigneur Calixte, vous avez agi avec beaucoup de libéralité envers une pauvre vieille comme je suis; mais comme tout don ou cadeau se juge grand ou petit selon celui qui le donne, je ne puis parler de mon peu de mérite, que vos largesses surpassent en qualité et en quantité, mais de votre magnificence, près de laquelle il n'est rien. En retour de cette immense générosité, je vous rends votre santé, qui était perdue, votre cœur, qui s'en allait, votre raison, qui s'altérait. Mélibée souffre pour vous plus que vous ne

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souffrez pour elle; Mélibée vous aime et désire vous voir; Mélibée pense plus souvent à vous qu'à ellemême ; voilà ce qu'elle regarde comme sa liberté, voilà comment elle apaise ce feu qui la dévore plus que vous.

Calixte. Amis, suis-jebienici? Mes amis, entends-je bien réellement tout cela? Mes amis, suis-je bien éveillé? est-il jour ou nuit ? O mon Dieu! Père céleste, je t'en conjure, que tout cela ne soit pas un songe!... je suis bien éveillé. Situ veux rire, mère, si tu veux me payer en paroles, ne crains rien, dis la vérité; tes démarches méritent plus encore que ce que tu as reçu de moi.

Célestine. Jamais un cœur tourmenté par le désir n'accepte une bonne nouvelle comme positive, ni une mauvaise nouvelle comme douteuse; vous pourrez vous assurer toutefois si je plaisante ou non en allant cette nuit (ainsi qu'il est convenu avec elle), quand l'horloge sonnera minuit, lui parler entre les portes de sa maison; elle vous dira mieux que moi comment j'ai agi pour vous, quel est son désir, l'amour qu'elle vous porte et ce qui l'a causé.

Calixte. Bien, bien, est-il possible que j'entende une telle chose? Se peut-il qu'un semblable bonheur m'advienne? Je mourrai d'ici là; je ne suis pas digne d'une telle gloire, je ne mérite pas une pareille ré^ compense, je ne suis pas digne de parler à une telle dame, quoique ce soit de son gré.

Célestine. Je l'ai toujours entendu dire, il est plus difficilede supporter la prospérité que l'adversité; l'une peut avoir sa consolation, mais l'autre ne laisse pas de repos. Comment, seigneur Calixte, vous ne considérez pas qui vous êtes, vous ne voyez pas le temps que vous avez perdu à la servir, vous ne voyez pas à qui vous avez confié vos affaires ? Jusqu'à ce moment vous avez désespéré de l'obtenir, vous vous désoliez, et maintenant que je vous atteste que vous êtes à la fin de votre peine, vous voulez mettre fin à votre vie ?

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