ACTE ONZIÈME
Voyez donc, seigneur, Gélestine est pour vous ; bien qu'il vous manque toutes les qualités requises chez un amoureux, elle vous donnerait pour le plus parfait galant du monde, elle aplanirait les rochers sous vos pas, elle vous ferait traverser à pied sec le torrent le plus rapide. Vous ne savez pas à qui vous donnez votre argent.
Calixte. Prends garde, mère, à ce que tu me dis : elle y viendra de bon gré ?
Célestine. Et même à genoux.
Sempronio. Pourvu que ce ne soit pas une ruse pour nous avoir tous sous la main... Fais attention, mère, c'est ainsi qu'on enveloppe de pain la mort aux rats, afin que le goût ne la devine pas.
Parmeno. Je ne t'ai jamais entendu dire meilleure chose. Je me sens naître bien des soupçons sur la subite conversion decettedame etsur sa prompte obéissance aux volontés de Gélestine; elle veut nous amuser avec ses paroles douces et bienveillantes, comme font ceux d'Egypte, qui voient d'un côté, pendant que de l'autre ils occupent leurs dupes en leur lisant dans les mains. En vérité, mère, on venge bien des injures avec des flatteries. Le bœuf artificiel avec ses sonnailles conduit les perdrix jusque dans les filets96; le chant de la sirène séduit par sa douceur les marins trop confiants. Je crois que de même Mélibée, avec 9on affabilité, avec ce consentement si rapide,voudrait prendre à son aise une poignée d'entre nous, purger son innocence avec l'honneur de Calixte et notre mort. De même que l'agneau tète au hasard sa mère où toute autre brebis, de même celle-ci prendra en toute sûreté vengeance de Calixte sur nous tous; avec le grand nombre de gens dont elle dispose, ellepourra saisir pères et petits d'une seule nichée, et toi tu te gratteras la panse au coin du feu en disant : « Celui qui carillonne est en sûreté dans le clocher97. »
Calixte. Taisez-vous, coquins, fous, soupçonneux ! il semble que vous vouliez nous faire croire que les
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anges savent faire le mal. Mélibée est un ange déguisé qui vit parmi nous.
Sempronio, à part* Tu reviens à tes hérésies ? {Haut.) Ecoute-le, Parmeno, ne t'inquiète de rien ; s'il est pris, il le payera double ; nous autres, nous avons de bons pieds.
Célestinè. Seigneur, vous seul raisonnez sagement; vous, mes enfants, vous vous laissez aller à de vains soupçons. J'ai fait tout ce qui dépendait de moi, je vous laisse joyeux; Dieu vous aide et vous guide ! je pars fort contente. Si je vous suis nécessaire pour cela ou pour autre chose, je suis toute prête à vous servir.
Parmeno, à part. Hi, hi, hi !
Sempronio. De quoi ris-tu, sur ta vie?
Parmeno. De l'empressement de la vieille à s'en aller ; elle ne voit pas venir assez tôt le moment d'emporter la chaîne ; elle ne peut croire encore qu'elle lui appartienne ni qu'on la lui ait réellement donnée; elle ne se trouve pas plus digne d'un tel don que Calixte ne croit l'être de Mélibée.
Sempronio. Que veux-tu que fasse autrement cette vieille drôlesse, cette indigne maquerelle, qui sait et devine tout ce que nous pensons, et refait sept virginités pour deux écus? Elle se voit chargée d'or et se hâte de se mettre en sûreté avec son butin, dans la crainte qu'on ne lé lui reprenne. Elle a fait maintenant tout ce qu'on voulait d'elle. Mais qu'elle prenne garde au diable, et qu'elle fasse de telle sorte qu'au moment du partage nous ne lui arrachions pas l'âme.
Calixte. Dieu t'accompagne, mère! je veux dormir et me reposer un instant pour satisfaire aux nuits passées, et m'acquitter d'avance avec celle qui vient.
Célestinè. Tac, tac, tac.
Élicie. Qui frappe?