ACTE DOUZIÈME. I7I
Pledère. Madame ma femme, dors-tu ï
Alisa. Non, seigneur.
Plebere. N'entends-tu pas du bruit dans la chambre de ta fille?
Alisa. Oui, je l'entends. Mélibée! Mélibée!
Plebere. Elle ne t'entend pas, j'appellerai plus fort. Mélibée, ma fille !
Mélibée. Seigneur?
Plebere. Qui donc marche et fait du bruit dans ta chambre?
Mélibée. Seigneur, c'est Lucrèce ; elle est sortie pour m'aller chercher un verre d'eau, j'avais soif.
Plebere. Dors, ma fille ; je pensais que c'était autre chose.
Lucrèce. Il a fallu peu de bruit pour les réveiller ; c'est la crainte qui les fait parler.
Mélibée. Il n'y a animal si doux qui ne devienne furieux par amour ou par crainte pour ses petits. Que feraient-ils s'ils savaient que je suis réellement sortie !
Calixte. Fermez cette porte, enfants, et toi, Parmeno, porte un flambeau dans ma chambre.
Sempronio. Seigneur, vous ferez mieux de vous reposer et de dormir jusqu'au jour.
Calixte. Tu as raison, j'en ai bien besoin. Eh bien! Parmeno, que te semble de cette vieille, dont tu me disais tant de mal? Vois-tu quelle œuvre est sortie de ses mains? Qu'aurions-nous fait sans elle?
Parmeno. Je ne ressentais pas vos angoisses, je ne connaissais ni la gentillesse ni le mérite de Mélibée, je n'ai donc aucun tort. Je savais par cœur Célestine et ses artifices, je vous en avertissais parce que vous êtes mon maître; mais il me semble maintenant qu'elle est tout autre, elle est entièrement changée.
Calixte. Comment changée ?
Parmeno. A un tel point que, si je ne l'eusse pas vu, je ne le croirais pas. C'est aussi vrai que vous vivez.
Calixte. Avez-vous entendu ce qui s'est passé entre ma dame et moi ? Que faisiez-vous ? Aviez-vous peur ?
Sempronio. Peur, seigneur? Quoi donc! En vérité, le monde entier ne saurait y parvenir. Vous en chercherez ailleurs, des peureux; nous étions là à, vous attendre, fort bien disposés et les armes à la main.
Calixte. Avez-vous dormi un peu ?
Sempronio. Dormir, seigneur? On vous en souhaite, des dormeurs ; pas un instant je ne me suis assis et je n*ai joint les talons en vérité; je regardais de tous côtés afin que, si j'apercevais quelqu'un, je pusse m'élancer et faire tout ce que mes forces m'auraient permis. Pârmeno lui-même, bien que jusqu'à ce jour il n'ait guère paru vous servir de bon gré, fut aussi joyeux quand il aperçut les gens qui portaient les torches^que le loup quand il sent la poussière des troupeaux : il voulait les leur arracher; mais il se contint quand il vit qu'ils étaient plusieurs.
Calixte. N'en sois pas surpris, la hardiesse est dans sa nature; il l'eût fait lors même que ce n'eût pas été pour moi, parce que les hommes comme lui ne peuvent agir contre leurs habitudes. Bien que le renard change de poil, il ne change pas de naturel ". Aussi ai-je parlé de vous à ma dame Mélibéej et lui ai-je dit combien j'étais en sûreté avec votre aide et votre garde. Enfants, je vous en sais bon gré, priez Dieu pour ma santé ; je récompenserai dignement vos bons services. Allez avec Dieu et reposez-vous.
Parmeno. Où irons-nous, Sempronio? Au lit pour dormir ou à la cuisine pour déjeuner ?
Sempronio. Va où tu voudras 5 mais avant le jour je veux aller chez Célestinechercher ma part de la chaîne;