‹ La CélestineChapitre 130 sur 179 · ACTE DOUZIEME · texte numérisé non relu

ACTE DOUZIEME

morts, chasse vite, va vers la maison de Célestine, pour qu'ils ne nous coupent pas le chemin de notre logis.

Parmeno. Fuis, fuis ! comme tu cours peu ! O pécheur que je suis ! s'ils doivent nous atteindre, laisse là le bouclier et le reste.

Sempronio. Auront-ils tué notre maître?

Parmeno. Je ne sais, ne me dis rien, cours et taistoi ; c'est là le moindre de mes soucis.

Sempronio. Hé, hé, Parmeno, reviens, reviens sans bruit, ce ne sont que les gens de l'alguazil, qui passaient en tumulte dans l'autre rue.

Parmeno. Assure- t'en bien ; ne te fie pas à tes yeux, car ils jugent souvent sans réflexion. Il ne m'était pas resté une goutte de sang; j'étais déjà aux prises avec la mort; il me semblait qu'ils me donnaient des coups sur les épaules. Sur ma vie, je ne me souviens pas avoir eu jamais si grand'peur ni m'être vu en telle position, bien que j'aie été assez longtemps dans les maisons des autres et dans des maisons où il y avait assez de peine. J'ai servi neuf ans les moines de Guadalupe, et mille fois nous nous sommes battus les uns les autres à coups de poing; mais, en vérité, jamais je n'ai eu peur de mourir comme tout à l'heure.

Sempronio. Et moi, n'ai-je pas servi lecurédeSan- Miguel, l'hôtelier de la place et Mollejas le jardinier? Je ne passais pas un jour sans me quereller avec des gens qui chassaient à coups de pierres les oiseaux qui étaient sur un grand peuplier que nous avions, ce qui causait du tort au potager. Mais Dieu te garde de te voir avec des armes, c'est là le vrai danger; ce n'est pas en vain qu'on dit : « Chargé de fer, chargé de crainte. » Retourne, pars, c'est bien l'alguazil cette fois.

Mélibée. Seigneur Calixte, quel est ce tumulte dans la rue? On dirait le bruit de gens qui fuient. Pour Dieu, prenez garde à vous, vous êtes en danger.

I7O LA CELESTINE.

Calixte. Madame, ne craignez rien, j'ai pris toutes mes précautions. Ce seront sans doute mes gens : ce sont des fous ; ils désarmeront tous les passants ; quelqu'un les aura fuis sans doute.

Mélibée. Ceux que vous amenez sont-ils nombreux ?

Calixte. Non, rien que deux ; mais lors même qu'ils en auraient six contre eux, ils n'auraient pas grand'peine à leur ôter leurs armes et à les mettre en fuite, tant ils sont courageux. Ce sont gens choisis, madame, je ne m'éclaire pas d'un feu de paille. Si ce n'était à cause de votre honneur, ils mettraient cette porte en pièces, et, si on nous entendait, ils nous délivreraient, vous et moi, des gens de votre père.

Mélibée. Oh! pour Dieu! n'entreprenez pas une pareille chose ! J'ai grand plaisir que vous soyez accompagné de gens aussi fidèles; il est bien employé le pain que mangent d'aussi braves serviteurs. Par amour pour moi, seigneur, puisque la nature a bien voulu leur faire une telle grâce, qu'ils soient bien traités et bien récompensés par vous ; faites quJils vous gardent le secret en toutes choses j lorsque vous aurez à corriger leurs fautes, soyez bienveillant avec eux aussitôt le châtiment; il faut éviter de trop contraindre les cœurs généreux ; leur zèle s'éteint s'ils ne sont pas quelquefois traités avec indulgence.

Parmeno. Hé, hé ! seigneur, retirez-vous promptement, il vient un grand nombre de gens avec des torches; vous serez vu et reconnu ; vous ne pouvez vous cacher ici.

Calixte. O malheureux que je suis! Je suis obligé, madame, de me séparer de vous. La crainte de la mort a moins de puissance sur moi que le soin de votre honneur. Puisqu'il faut vous quitter, que les anges restent près de vous ! Je viendrai par le verger, comme vous me l'avez prescrit.

Mélibée. Qu'il en soit ainsi ! Dieu vous conduise !

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