‹ La CélestineChapitre 133 sur 179 · ACTE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DOUZIÈME

tons-nous du raisonnable, ne perdons pas tout pour vouloir plus que déraison, car qui trop embrasse mal étreint.

Gélestine, à part. Il est gracieux, l'âne! [Haut.) Par ma vieillesse, si nous venions de manger, je dirais que nous sommes tous trop pleins. Es-tu dans ton bon sens, Sempronio? Qu'y a-t-il de commun entre tes récompenses et mon salaire, entre tes gages et mes bénéfices ~i Suis-je obligée de payer vos armes, de vous donner ce qui vous manque? Qu'on me tue, en vérité, si tu ne t'es pas laissé prendre à une petite parole que je te dis l'autre jour, en venant par la rue, que tout ce que j'avais était à toi, et que tant que je le pourrais, avec toute mon impuissance, jamais je ne te manquerais, et que si Dieu me donnait une bonne main 1°» avec ton maître, tu n'y perdrais rien. Tu sais bien, Sempronio, que ces offres, ces paroles de bonne amitié n'obligent à rien } si tout ce qui reluit était or, l'or vaudrait beaucoup moins 102. Dis-moi, Sempronio, sais-je bien lire dans ton cœur? Tu peux voir que, bien que je sois vieille, je devine ce que tu penses. En vérité, mon fils, j'ai un bien grand chagrin, je suis près de perdre l'âme de dépit. Quand je revins de chez ton maître, je donnai à cette folle d'Élicie,pour qu'elle s'amusât un peu, la petite chaîne que j'apportais, et elle ne peut plus se rappeler où elle l'a mise. Toute la nuit, ni elle ni moi n'avons un instant dormi de chagrin, non pour la valeur de la chaîne, qui n'était pas bien grande, mais par dépit de cette maladresse et de mon mauvais sort. Quelques-unes de mes connaissances et des habitués sont venus vers ce moment-là, je crains qu'ils ne l'aient emportée en disant : « Si tu m'as vu, moque-toi de moi, etc. 103. »

Il est, mes enfants, une question que je veux éclaircir avec vous. Si votre maître m'a donné quelque chose, vous devez bien croire que c'est à moi ; je n'ai pas demandé ma part de la tunique de brocart et je ne la réclame pas. Servons-le tous, à tous il donnera

La Cic

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selon les mérites de chacun. S'il m'a donné quelque chose, à moi, j'ai joué deux fois ma vie pour lui ; j'ai usé plus que vous de souliers et d'effets à son service. Vous devez bien penser, mes enfants, que tout cela me coûte de l'argent ; je n'ai pas non plus acquis mon savoir sans peine. La mère de Parmeno, Dieu veuille avoir son âme ! pourrait bien en être témoin. Ce que j'ai, je l'ai gagné; ce que Galixte vous doit, c'est à vous qu'il le donnera ; tout cela était pour moi peine et devoir, pour vous plaisir et passe-temps. Aussi n'avezvous pas droit, pour vous être amusés, à la récompense que j'ai acquise en travaillant. Toutefois, malgré ce que je vous dis, si ma chaîne se retrouve, ne me refusez pas d'accepter chacun une paire de chausses écarlates, c'est le vêtement qui va le mieux aux jeunes gens. Si vous n'accueillez pas mon offre, je me tairai sur ma perte; ce que j'en fais est de bonne amitié. Vous devriez voir avec plaisir que j'eusse plutôt qu'une autre le bénéfice de cette affaire ; ce serait agir contre vos intérêts que ne pas en être contents.

Sempronio. Ce n'est pas la première fois que j'ai remarqué à quel excès est poussé chez la vieillesse ce vice de cupidité; quand elle est pauvre, elle est généreuse; quand elle est riche, elle est avare. La cupidité s'accroît à mesure qu'on acquiert, la pauvreté s'augmente à mesure qu'on devient cupide. Rien n'appauvrit l'avare comme la richesse. O Dieu! comme les besoins naissent avec l'abondance ! Cette vieille me disait de prendre pour moi, si je le voulais, tout le profit de cette affaire ; elle pensait alors que ce serait peu de chose; maintenant qu'il dépasse ses espérances, elle ne veut rien donner, pour se montrer fidèle à cette maxime des enfants : « Du peu tu auras peu, de beaucoup rien. »

Parmeno. Qu'elle te donne ce qu'elle a promis, ou bien nous prendrons tout. Je te disais bien ce qu'était cette vieille; si tu avais voulu me croire...

Célestine. Si vous êtes en colère par votre faute,

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