ACTE DOUZIÈME
par celle de votre maître ou par la perte de vos armes, ne m'en rendez pas victime; je sais bien d'où vous vient tout cela, je devine de quel pied vous clochez. Ce n'est pas que vous ayez besoin de ce que vous demandez ou qu'il y ait chez vous grande cupidité, mais vous pensez que je veux vous retenir toute votre vie avec Klicie et Areusa, sans vous en procurer d'autres. Cessez ces menaces intéressées, renoncez à ces violences à propos de partage et taisez-vous; celle qui a su vous faire avoir ces deux femmes vous en donnera dix autres, maintenant surtout que vous avez plus de connaissances, plus de bon sens et plus de mérite. Que Parmeno dise si je sais tenir ce que je promets en pareil cas. Parle, parle, ne crains pas de raconter ce que nous avons fait quand l'autre se plaignait du mal de mère.
Sempronio. Qu'il y aille et qu'il mette bas ses chausses s'il en a envie; moi, je ne m'occupe pas de ce que tu penses. Ne réponds pas à ce que nous te demandons par des plaisanteries ; avec ce lévrier, si je le puis, tu ne prendras pas d'autres lièvres. Laisse là ces discours avec moi, c'est peine perdue d'agacer les vieux chiens. Donne-nous les deux parts que tu as reçues de Galixte pour notre compte, ne nous force pas à découvrir qui tu es. A d'autres, à d'autres, avec ces cajoleries, la vieille 1
Celestine. Qui je suis, Sempronio ? Veux-tu me chasser de mon métier? Retiens ta langue, n'insulte pas mes cheveux blancs; je suis une vieille comme Dieu l'a voulu, je ne suis pas pire que les autres. Je vis de mon état, comme chaque artisan du sien, trèsconvenablement. Je ne recherche pas celui qui ne m'aime pas; on vient me prendre chez moi; c'est chez moi qu'on me prie. Dieu sait si je vis bien ou mal, il lit dans mon cœur. Ne me prends pas pour but de ta colère, il y a une égale justice pour tous. On voudra bien m'entendre, quoique je sois femme, et on saura bien vous punir. Laissez-moi chez moi avec ma fortune, et toi, Parmeno, ne pense pas que je sois
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ton esclave parce que tu connais mes secrets, ma vie passée, et ce qui nous arriva à ta malheureuse mère et à moi. Elle aussi me maltraitait quand il plaisait à Dieu.
Parmeno. Ne me fais pas gonfler le nez avec ces souvenirs104 et prends garde que je ne t'envoie la rejoindre quelque part où tu te plaindras tout à ton aise.
Célestine. Élicie ! Élicie! lève-toi de ce lit, donnemoi vite ma mante, par tous les saints du paradis! je veux aller crier comme une folle après la justice. Qu est-ce que cela? Que signifient ces menaces dans ma maison? Vous voulez faire les forts et les braves avec une douce brebis! avec une pauvre poule! avec une vieille de soixante ans ! Allez, allez, essayez votre colère contre des hommes comme vous, contre ceux qui ceignent l'épée ; mais non pas contre ma frêle quenouille. C'est preuve de grande lâcheté qu'attaquer plus petit et plus faible que soi ; les mauvaises mouches ne piquent jamais que les bœufs maigres et débiles ; les roquets n'aboient avec fureur que contre les pauvres vagabonds. Si celle qui est là dans ce lit avait voulu me croire, jamais cette maison ne resterait la nuit sans un homme, notre sommeil ne serait pas inquiet et agité. Mais pour t'être agréable, pour te rester fidèle, nous supportons cette solitude. Vous voyez que nous sommes des femmes, vous parlez haut et vous demandez des choses injustes, ce que vous ne feriez pas si vous saviez un homme dans la maison; car on dit : « Un méchant adversaire calme promptement la colère et la fureur. »
Sempronio. O vieille avare! morte de soif d'argent, ne peux-tu te contenter du tiers du profit?
Célestine. Quel tiers? Va-t'en de ma maison, toi et cet autre, et Dieu vous conduise ! Ne criez pas, n'attirez pas le voisinage, ne me mettez pas hors de moi ; prenez garde ds rendre publics les secrets de Calixte et les vôtres.
Sempronio. Parle, crie, tu tiendras ta promesse, ou tu cesseras de vivre aujourd'hui.