ACTE TREIZIÈME. 1 8 I
Calixte. Alors ouvre cette fenêtre, tu verras quelle heure il est.
Tristan. Monseigneur, il est grand jour.
Calixte. Referme-la, mon enfant, laisse-moi dormir jusqu'à ce qu'il soit l'heure de manger.
Tristan. Je vais descendre à la porte afin que mon maître dorme sans que personne le dérange, et je dirai qu'il n'y est pas à tous ceux qui le demanderont.
Oh! quels cris entends-je sur le marché! Qu'est-ce que cela? Il se fait quelque exécution, ou bien on a commencé de bonne heure la course de taureaux. Je ne sais qui me dira d'où viennent les cris que j'entends. Voici Sosie le palefrenier i°s qui en arrive, il me l'apprendra. L'étourdi, le voilà tout en désordre, il se sera Vautré dans quelque taverne ; si mon maître en voit quelque chose, il lui fera donner deux mille coups de bâton. Il est un peu fou, mais la peine le rendra raisonnable. — On dirait qu'il pleure. Qu'estce quecela, Sosie? Pourquoi pleures-tu? D'où viens-tu ?
Sosie. Oh! malheureux que je suis! Oh! quelle grande perte! Oh ! déshonneur de la maison de mon maître! Oh! quel mauvais jour s'est levé ce matin ! Oh! misérables jeunes gens !
Tristan. Qu'est-ce ? Qu'as-tu ? Pourquoi te frappestu? Quel mal y a-t-il ?
Sosie. Sempronio et Parmeno
Tristan. Que dis -tu de Sempronio et de Parmeno ? Qu'est-ce que cela, fou ? Explique-toi mieux ? tu m'effrayes.
Sosie. Nos compagnons, nos frères !
Tristan. Ou tu es ivre , ou tu as perdu la tête, ou tu apportes quelque mauvaise nouvelle. Ne me diras-tu pas ce qui est arrivé à ces jeunes gens ?
Sosie. Qu'ils sont là sur la place, décapités.
Tristan. Oh ! quel mauvais sort est le nôtre ! Estce vrai ? Les as-tu donc vus ? T'ont ils parlé ?
Sosie. Ils. étaient déjà sans connaissance; mais l'un d'eux , s'apercevant que je le regardais en pleurant, souleva les yeux vers moi, portant les mains vers le ciel, comme s'il eût voulu remercier Dieu et me demander si j'éprouvais de la peine de sa mort. Puis, en signe de triste adieu, il baissa la tête en versant des larmes, comme pour me dire qu'il ne me verrait plus qu'au jour du grand jugement.
Tristan. Tu n'auras pas bien compris. Calixte te questionnerait s'il était là. Mais à ce que tu dis, je ne puis plus douter de cette douloureuse nouvelle. Allons bien vite en informer notre maître.
Sosie. Seigneur, seigneur !
Calixte. Qu'est-ce que cela, fous ? Ne vous ai-je pas ordonné de ne pas me réveiller !
Sosie. Réveillez-vous et levez-vous, car si vous ne vous occupez pas de vos gens, un grand malheur vous menace. Sempronio et Parmeno viennent d'être décapités sur la place comme malfaiteurs, avec des écriteaux qui expliquent leur délit.
Cali- te. Oh! Dieu me soit en aide ! Que me ditesvous? Je ne puis croire une nouvelle aussi triste et aussi imprévue. Les as-tu vus?
Sosie. Je les ai vus.
Calixte. Prends garde, fais attention à ce que tu dis ; ils étaient avec moi cette nuit.
Sosie. Et ils se sont levés de bonne heure pour mourir
Calixte. O mes fidèles serviteurs, mes fidèles confidents et conseillers! Un tel fait peut-il être vrai? O malheureux Calixte! Tu restes déshonoré pour toute ta vie. Que deviendras-tu, morts deux semblables serviteurs ? Dis-moi, Sosie, au nom de Dieu ! quelle a pu en être la cause ? Que disait l'écriteau? Où lesa-t-on tués? Quel juge l'a ordonné?
Sosie. Seigneur, le bourreau publiait à haute voix