‹ La CélestineChapitre 139 sur 179 · ACTE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TREIZIÈME

la cause de leur mort, car il disait : « La justice veut la punition des assassins. »

Galixte. Qui donc ont-ils tué en aussi peu de temps? Que signifie tout cela? Il n'y a pas quatre heures qu'ils m'ont quitté. Comment se nommait la victime?

Sosie. Seigneur, c'était une vieille femme nommée Célestine.

Calixte. Que me dis-tu i

Sosie. Ce que vous entendez.

Calixte. Mais si cela est vrai, tue-moi à l'instant, je te pardonne. Il y a plus de mal que tu ne peux penser, si celle qui a été tuée est bien Célestine la balafrée.

Sosie. C'est elle-même, je l'ai vue percée de plus de trente coups d'épée, étendue dans sa maison ; une servante pleurait auprès d'elle.

Calixte. O malheureux jeunes gens! comment étaient-ils? T'ont-ils vu ? T'ont-ils parlé ?

Sosie. O seigneur ! si vous les aviez vus, votre cœur se fût brisé de douleur. L'un était sans mouvement avec toute la cervelle hors de la tête, l'autre avait les bras rompus et la figure meurtrie, ils étaient tous les deux couverts de sang. Ils s'élancèrent par une fenêtre fort élevée pour échapper à Palguazil ; ils étaient presque morts quand on leur coupa la tête. Je crois qu'ils n'en sentirent rien.

Calixte. Mais moi je sens bien ma honte! Plût à Dieu que j'eusse été à leur place et que j'eusse perdu la vie plutôt que l'honneur, plutôt que l'espérance d'achever l'entreprise que j'ai commencée, c'est ce dont je souffre le plus en ce malheureux moment. O mon nom et ma réputation ! vous voilà le jouet de toutes les bouches. O mes secrets! mes secrets! comme vous allez être publiés dans les places et les marchés ! Que deviendrai -je ? Où irai-je ? Qu'en résultera-t-il ? Je ne puis racheter les morts. Resterai-je

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ici? Gela semblera une lâcheté. Quel parti prend rai- je? Dis-moi, Sosie, pourquoi l'ont-ils tuée?

Sosie. Seigneur, cette servante qui se désolait, qui pleurait sa mort, l'apprenait à qui voulait l'entendre, et disait que Célestine n'avait pas voulu partager avec eux une chaîne d'or que vous lui aviez donnée.

Calixte. O jour d'angoisses ! O cruelle tribulation ! Et voilà mon bien qui court de main en main, mon honneur qui va de bouche en bouche ! Tout va devenir public, ce que j'ai traité avec elle, ce que je leur disais, ce qu'ils savaient de moi, l'affaire pour laquelle ils agissaient; je n'oserai plus sortir de chez moi. O malheureux jeunes gens! périr d'une manière si imprévue! O mon bonheur, comme tu t'enfuis !

Un vieux proverbe le dit : « C'est de plus haut que se font les plus grandes chutes 106. » J'avais beaucoup gagné cette nuit, j'ai beaucoup perdu ce matin. Le calme est rare dans la haute mer. J'étais en voie de bonheur, si la fortune eût voulu contenir les vents agités de ma perte. O fortune! combien de fois et par combien de côtés tu m'as combattu! Pour peu que tu veuilles t'acharner à mes pas, il me faudra lutter contre l'adversité ; c'est alors qu'on peut juger si le cœur est fort ou faible. Il n'y a pas de meilleure touche pour reconnaître quelle dose de vertu ou de courage possède l'homme. Quelque mal et quelque dommage qui me viennent, je ne reculerai pas dans l'accomplissement des ordres que m'a donnés celle pour qui tout cela s'est fait. Plus m'importe le gain de la gloire que j'attends, que la perte de ceux qui sont morts. Ils étaient audacieux et braves, ils devaient le payer tôt ou tard. Cette vieille était méchante et fausse, car il paraît qu'elle avait traité avec eux; c'est ainsi qu'ils se sont disputé les vêtements du juste. Dieu a permis qu'elle pérît, pour le châtiment des nombreux adultères commis à cause d'elle ou par son intercession.

Je vais faire disposer Sosie et Tristan, ils viendront

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