ACTE QUATORZIÈME. I
fait, il est plus facile de le blâmer que de le réparer. Jouissez de ce dont je jouis, c'est-à-dire de voir et d'approcher de votre personne. N'exigez et ne prenez pas ce que, une fois pris, il ne sera plus en votre pouvoir de rendre. Gardez-vous, seigneur, de flétrir ce que tous les trésors du monde ne pourraient réparer.
Calixte. Madame, j'ai joué ma vie entière pour obtenir cette faveur, comment n'en profiterai-je pas maintenant qu'elle m'est offerte? Vous ne voudriez pas l'ordonner, et je ne pourrais y renoncer. Ne me demandez pas une telle lâcheté, aucun homme au monde n'en serait capable, surtout s'il aimait autant que je vous aime. J'ai nagé toute ma vie à travers cet océan de mes désirs, ne voulez- vous pas que je m'arrête dans ce doux port pour m'y reposer de mes peines passées ?
Mélibée. Sur ma vie, seigneur, que votre langue parle autant qu'il lui plaira ; mais que vos mains n'agissent pas autant qu'elles le peuvent. Restez tranquille; qu'il vous suffise, puisque je suis à vous, de jouir de l'extérieur, de ce qui est le véritable domaine des amants; ne veuillez pas m'enlever le meilleur bien que la nature m'ait donné. Prenez garde; le propre du bon pasteur est de tondre ses brebis et ses troupeaux, mais non de les détruire et de les perdre.
Calixte. Pourquoi tout cela, madame? Voulez-vous que mes souffrances ne puissent se calmer? Voulezvous que je souffre de nouveau, que je recommence à vivre comme j'ai vécu? Pardonnez, madame, à mes mains déhontées, jamais elles ne pensèrent toucher votre robe, tant elles se jugeaient indignes et peu méritantes; et maintenant, pour elles, le bonheur suprême est de parvenir à votre joli corps, à vos chairs blanches et délicates.
Mélibée. Eloigne-toi, Lucrèce.
Calixte. Pourquoi, madame? je suis heureux d'avoir de semblables témoins de ma gloire.
Mélibée. Je ne veux pas de témoins de ma faute.
I»8 LA CELESTINE.
Si j'eusse pensé que vous dussiez me traiter avec aussi peu de bienséance, je ne me fusse pas livrée à votre cruelle conversation.
Soste. Tristan, tu entends bien ce qui se passe : l'affaire est en bon train !
Tristan. J'entends si bien que je juge mon maître pour le plus heureux homme qu'il y ait sur terre; et, sur ma vie, bien que je sois jeune, j'en rendrais aussi bon compte que lui.
Sosie. Pour une telle bague chacun aurait des mains; il a raison d'en profiter107, car cela lui coûte cher : il est entré deux jeunes gens dans la sauce de ces amours.
Tristan. Il les a déjà oubliés. Laissez-vous mourir en servant des gens sans cœur ! faites des folies dans l'espoir qu'ils vous défendront ! Quand j'étais chez le comte, mon père me conseillait de prendre garde de ne pas tuer un seul homme. Vois-les donc joyeux et embrassés; il n'y a pas un instant que leurs serviteurs ont été décapités pour une faute qui n'était pas petite.
Mélibée. O ma vie ! ô mon seigneur! comment se peut-il que vous ayez voulu me faire perdre le nom et la couronne de vierge pour un plaisir d'aussi courte durée ? O ma pauvre mère! si tu apprenais semblable chose, ne voudrais-tu pas mourir à l'instant ou me tuer dans ta colère ? Tu te ferais le bourreau de ton propre sang! Je serais la cause de ta mort! O mon honorable père! comme j'ai flétri ta réputation, comme j'ai profané ta maison! O criminelle que je suis! comment n'ai-je pas prévu, seigneur, quelle grande faute suivrait votre venue et quel danger me menaçait!
Sosie. J'aurais voulu entendre ces jérémiades auparavant. Vous savez toutes cette oraison quand le mal ne peut plus s'éviter. L'imbécile de Caiixte qui l'écoute!
Calixte. Le jour va venir; qu'est-ce que cela ? 1!