‹ La CélestineChapitre 144 sur 179 · ACTE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATORZIÈME

me semble qu'il y a une heure au plus que nous sommes ici, et l'horloge sonne trois heures.

Mélibée. Seigneur, pour Dieu, puisque tout est à toi, puisque maintenant je suis ton bien, puisque tu ne peux refuser mon amour, ne me refuses pas ta vue, et toutes les nuits qu'il te plaira, viens à la même heure dans ce lieu secret; car je t'ai attendu avec impatience, et je t'attendrai à l'avenir avec la joie que tu me laisses. Et maintenant, va avec Dieu, tu ne seras pas vu, car il fait très-obscur, et je ne serai pas entendue, car il n'est pas encore jour.

Calixte. Amis, posez l'échelle.

Sosie. Seigneur, la voici, descendez.

Mélibée. Lucrèce, viens ici, je suis seule : mon doux seigneur est parti 5 son cœur reste avec moi, il emporte le mien avec lui. Nous as-tu entendus 108 ?

Lucrèce. Non, madame, j'ai dormi.

Sosie. Tristan, marchons en silence, car c'est à cette heure que se lèvent les riches, les gens désireux de biens temporels, les dévots des temples, des monastères, des églises, les amoureux comme notre maître, les travailleurs des champs et des labourages, les bergers qui dès le matin amènent les brebis à l'étable pour les traire, et il se pourrait qu'en passant ils recueillissent quelque mot qui pourrait perdre tout l'honneur de Mélibée.

Tristan. O le niais! racleur de chevaux! tu dis qu'il faut nous taire, et tu la nommes. Tu serais fameux pour guider de nuit les chrétiens dans le pays des Maures. Tu défends en même temps que tu permets ; tu couvres et tu découvres; tu garantis et tu attaques ; tu te tais et tu cries ; tu questionnes et tu réponds à la fois. Puisque tu es si subtil et si discret, ne pourras-tu me dire en quel mois tombe la Notre- Dame d'août, afin que nous sachions s'il y a assez de paille à la maison pour que tu aies de quoi manger cette année?

Calixte. Mes inquiétudes et les vôtres ne sont pas

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les mêmes. Entrez en silence afin qu'on ne vous entende pas à la maison ; fermez cette porte et allons nous reposer: je vais monter seul dans ma chambre, je me désarmerai ; vous autres, allez vous coucher. (Seul.) Hélas! combien la solitude, le silence et l'obscurité conviennent à ma nature! Est-ce parce que je suis honteux de la trahison que j'ai commise en me séparant de ma bien-aimée avant que le jour fût plus proche? Est-ce parce que je souffre de mon déshonneur? Hélas! hélas! qu'est-ce que cela ? Voici que je sens cette blessure maintenant qu'elle est refroidie, maintenant qu'est glacé le sang qui bouillait hier, maintenant que je vois la tache qui souille ma maison , le dérangement de mon service, la perte de mon patrimoine, l'infamie qui retombe sur moi après la mort de mes serviteurs. Qu'ai-je fait? Quel parti ai-je pris? Gomment puis-je être assez calme pour ne pas me montrer à l'instant comme offensé, comme vengeur superbe et empressé de l'injustice évidente qui m'a été faite? O misérabledouceurdecettecourtevie ! Gomment un homme peut- il être assez avide de te posséder, pour ne pas mieux aimer mourir à l'instant que jouir pendant une année d'une existence avilie, déshonorée, flétrie malgré la juste réputation acquise dans le passé? Pourquoi ne suis-je pas sorti pour m'informer de la véritable cause de mon malheur? O plaisir de ce monde ! combien tes faveurs sont d'un haut prix et de courte durée! Le repentir ne s'achète pas aussi cher. Malheureux que je suis! quand se réparera une aussi grande perte? Que ferai-je ? quel parti prendrai-je? qui choisirai-je pour confident de ma honte ? Pourquoi ai-je caché ce qui m'arrive à mes autres serviteurs et à mes parents ? La justice me condamne, et on l'ignore dans ma maison 109. Je vais sortir. Mais si je sors pour dire que j'étais présent, il est trop tard; pour dire que j'étais absent, il est trop tôt; et pour prévenir mes amis, mes anciens serviteurs, mes parents et mes alliés, pour chercher des armes et faire des préparatifs de vengeance, il faut du temps.

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