‹ La CélestineChapitre 146 sur 179 · ACTE QUATORZIÈME. I · texte numérisé non relu

ACTE QUATORZIÈME. I

Dieu de plus que ce que j'ai obtenu en récompense de mes mérites, s'ils sont quelque chose en cette vie i Pourquoi ne suis-je pas content? Il n'est pas raisonnable d'être ingrat envers celle qui m'a donné un tel bien; je dois lui en témoigner ma reconnaissance ; je ne veux pas perdre ma raison à force de tristesse, afin de ne pas cesser un instant d'apprécier tout mon bonheur. Je ne veux pas d'autre honneur ni d'autre gloire, pas d'autres richesses ; je ne veux pas un autre père, ni une autre mère, ni d'autres parents. Je resterai le jour dans ma chambre, la nuit dans ce doux paradis, dans cet agréable verger, au milieu de ces plantes suaves et de ces fraîches verdures.

O nuit de mon bonheur ! que n'es-tu déjà arrivée! O lumineux Phébus ! hâte ta course accoutumée! O délicieuses étoiles ! paraissez avant votre heure ordinaire ! Horloge, qui marche si lentement, puissé-je te voir brûler d'une vive flamme d'amour ! Si tu attendais ce que j'attends quand tu sonneras minuit, tu ne serais jamais soumise à la volonté du maître qui t'a construite. Et vous, mois d'hiver, qui êtes encore cachés, vierdrez-vous bientôt avec vos longues nuits, pour les mettre à la place de ces jours éternels ? Il me semble qu'il y a un an que je n'ai vu ce suave séjour, cet heureux repos de mes peines. Mais que demandé-je? Que veux-je, fou et impatient que je suis ? Ce qui n'a jamais été, ce qui ne peut être. Les choses de ce monde ne peuvent changer la marche que leur a fixée la nature, car toutes ont un même cours, toutes un même temps pour vivre et mourir, toutes une limite fixée. Les secrets mouvements du haut firmament, des planètes et de l'étoile du Nord, les apparitions ou les disparitions mensuelles de la lune, tout est dirigé par un frein égal, tout obéit au même éperon, le ciel, la terre, la mer, le feu, lèvent, la chaleur, le froid. De quel profit sera-ce pour moi que l'horloge sonne minuit, si celle du ciel n'en sonne pas autant \ Lorsque je me lèverai de bonne heure, il n'en sera pas jour plus tôt.

Mais toi, douce imagination, toi qui le peux, viens à mon secours, retrace-moi la forme angélique de cette brillante image ; ramène à mes oreilles le doux son de ses paroles, ces dédains involontaires, ces « éloignez-vous de moi, seigneur, n'approchez pas de moi, » ce « ne soyez pas discourtois, » que je voyais sortir de ses lèvres rosées, ce « ne veuillez pas ma perte, » qu'elle disait à chaque instant, et ces amoureux embrassements entre chaque parole. Rappellemoi comment elle me saisissait et me repoussait, comment elle me fuyait et se rapprochait de moi j ces baisers sucrés, ce dernier salut avec lequel elle prit congé de moi et qui sortit de sa bouche avec tant de peine; puis cet abandon, ces larmes semblables à des perles, qui tombaient, sans qu'elle s'en aperçût, de ses yeux clairs et brillants.

Sosie. Tristan, que te semble de Calixte ? Il a fait un bon somme 5 il est déjà quatre heures du soir, et il ne nous a pas appelés, il n'a pas mangé.

Tristan. Tais-toi, le sommeil n'est jamais pressé. Au reste, notre maître est triste, d'une part, du malheur de nos deux camarades; joyeux, d'une autre part, du grand plaisir qu'il a goûté avec sa Mélibée. Quel autre effet veux-tu que produisent deux sentiments aussi contraires sur un cœur aussi affaibli que celui dans lequel ils sont logés ?

Sosie. Penses-tu que les morts lui donnent bien du regret? Si celle que je vois de cette fenêtre passer dans la rue n'en avait pas plus, elle ne porterait pas une toque de cette couleur.

Tristan. Qui est-ce, frère ?

Sosie. Approche-toi et tu la verras avant qu'elle soit passée. Vois cette femme en deuil qui essuie ses larmes : c'est Elicie, la protégée de Célestine et la maîtresse de Sempronio ; une fort jolie fille, bien que maintenant la pauvrette soit perdue, car Célestine lui tenait lieu de mère, et Sempronio était le principal

Page 1