‹ La CélestineChapitre 145 sur 179 · ACTE QUATORZIÈME. I9I · texte numérisé non relu

ACTE QUATORZIÈME. I9I

O cruel juge! que tu m'as mal payé le pain que tu as mangé chez mon père ! Je pensais que, protégé par toi, j'aurais pu tuer mille nommes sans crainte de châtiment. Inique faussaire, éternel poursuivant de la vérité, homme de basse extraction ! on peut bien dire de toi qu'on t'a fait alcade à défaut d'hommes de bien n°. Tu aurais dû penser que toi et ceux que tu as tués aviez été compagnons à mon service et à celui de mes ancêtres; mais quand le vilain est riche, il n'a ni parents ni amis. Qui eût pensé que tu dusses agir contre moi? Il n'y a certes pas de chose plus nuisible que l'ennemi qu'on ne soupçonne pas. Hélas! on a dit depuis longtemps : « Il apporte de la forêt le bois qui le brûlera ; j'ai élevé le corbeau qui me crèvera l'oeil. » Tu es criminel aux yeux de tous, et tu as frappé de mort des gens qui ne sont coupables que d'un délit privé. Tu sais cependant que cette dernière faute est moindre que le délit public et moins blâmable, selon les lois d'Athènes. Elles ne sont pas écrites avec du sang, car elles disent qu'il y a moins de tort à ne pas condamner les malfaiteurs qu'à punir les innocents. Oh! qu'il est dangereux de soutenir une juste cause devant un juge injuste! et à plus forte raison une cause qui, comme celle de mes serviteurs, n'était pas sans dangers pour eux , car ils n'étaient pas exempts de réprimande.

Pense, si tu as mal agi, qu'il y a des arbitres sur la terre et dans le ciel; Dieu et le roi te tiendront pour coupable, et moi pour ennemi mortel. Si un seul a été criminel, pourquoi as-tu tué l'autre par cela seul qu'il était son compagnon ?

Mais que dis-je ? A qui parlé-je ? Suis-je dans mon bon sens? Qu'est-ce que cela, Calixte ? Rêves-tu ? dorstu ? es-tu éveillé ? es-tu debout ou couché ? Fais attention que tu es dans ta chambre. Ne vois-tu pas que l'offenseur n'est pas présent ? A qui en as-tu ? Reviens à toi; pense que jamais les absents n'ont raison; écoute les deux parties avant de prononcer. Ne sais-tu pas que, devant la justice, il ne faut considérer ni

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l'amitié, ni la parenté, ni la confraternité ? Ignores-tu que la loi doit être égale pour tous ? Pense que Romulus, le fondateur de Rome, tua son propre frère parce qu'il avait enfreint la loi. Souviens-toi du Romain Torquatus, qui tua son fils pour avoir désobéi à la constitution des tribuns i»1; beaucoup d'autres firent de même. Considère que si ce juge était ici présent, il répondrait que ceux qui agissent et ceux qui consentent méritent une même peine; que c'est ainsi qu'il les a tués tous deux, bien qu'un seul eût péché ; que s'il a hâté leur mort, c'est que le crime était notoire et qu'il n'y avait pas besoin de beaucoup de preuves; qu'ils ont été pris sur le fait; que l'un d'eux était déjà mort de la chute qu'il fit. Je dois croire aussi qu'il fut effrayé par les lamentations de cette pleureuse que Célestine avait dans sa maison ; que, pour éviter le bruit, pour éviter de me déshonorer, pour ne pas attendre que les voisins se levassent et entendissent ses cris, qui auraient attiré sur moi une honte publique, il se hâta de les faire exécuter d'aussi grand matin : car il fallait le bourreau et le crieur pour l'exécution et pour la décharge du juge. Or, si tout cela s'est fait comme je le crois maintenant, je devrai plutôt lui en être obligé et reconnaissant tant que je vivrai, non pas comme à un serviteur de mon père, mais comme à un véritable frère.

Lorsqu'il n'en aurait pas été ainsi, dans le cas où ce qui s'est fait n'aurait pas été pour le mieux, souviens-toi, Calixte, de la grande joie que tu as éprouvée ; souviens-toi de ta dame, de ton bien suprême. Puisque tu lui abandonnerais ta vie sans hésiter, tu ne dois pas faire cas de la mort des autres. Aucune douleur, aucun sacrifice ne payeront jamais le plaisir que tu as éprouvé. O ma dame et ma vie ! ne pas penser à toi, c'est t'offenser ; il semblerait que je fais peu de cas de la grâce que tu m'as accordée. Je ne veux pas avoir de sombres idées, je ne veux pas faire alliance avec la tristesse. O bien incomparable ! ô contentement insatiable! que puis-je demander à

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