‹ La CélestineChapitre 148 sur 179 · ACTE QUINZIEME. IÇ · texte numérisé non relu

ACTE QUINZIEME. IÇ

c'est, car je ne comprends pas ; tu ne m'as pas laissé une goutte de sang dans le corps.

Elicie. Grande douleur, grande perte ! Ce que je montre est peu de chose auprès de ce que je sens et de ce que je cache. J'ai le cœur plus noir que mon manteau, les entrailles plus noires que ma toque. Ah ! ma sœur, ma sœur, je ne puis parler, je n'ai pas la force d'arracher mes paroles de ma poitrine.

Abeusa. Ah ! malheureuse ! tu m'effrayes ! Dis-lemoi, ne t'arrache pas les cheveux, ne t'égratigne pas, ne te maltraite pas. Ce mal nous est-il commun à toutes deux ? Me touche-t-il ?

Elicie. Ah! ma cousine et mon amour ! Sempronio et Parmeno ne vivent plus, ils ne sont plus de ce monde ; leurs âmes sont allées payer pour leur faute; ils sont libres de cette triste vie.

Areusa. Que me contes-tu ? Ne m'en dis pas davantage, tais-toi, au nom de Dieu, car je tomberais morte.

Elicie. Il y a plus de mal encore que je né te le dis ; écoute la malheureuse qui va te dire de bien plus pénibles choses. Célestine, celle que tu connaissais bien, celle qui me tenait lieu de mère, celle qui me nourrissait, qui me logeait, celle à l'aide de laquelle je m'honorais au milieu de mes semblables, celle par qui j'étais connue dans toute la ville et dans les faubourgs, est maintenant à rendre compte de ses œuvres. Je lui ai vu donner mille blessures sous mes yeux, ils l'ont tuée dans mes bras.

Areusa. O grande douleur! ô nouvelles déchirantes, chagrin mortel! ô désastres inattendus! ô perte irréparable! comme la fortune a subitement tourné sa roue ! Qui les a tués ? Comment sont-ils morts ? Je suis ébahie, abattue comme quelqu'un qui entend une chose impossible. Il n'y a pas huit jours que je les ai vus vivants, et déjà nous pouvons dire : « Mon

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Dieu, pardonnez-leur!» Conte-moi, amie, comment est arrivé un aussi affreux événement.

Elicie. Tu vas le savoir. Tu as entendu parler, sœur, des amours de Calixte et de cette folle de Mélibée. Tu savais bien comment Célestine s'était chargée, à la demande de Sempronio, d'être médiatrice, moyennant payement de ses peines. Elle y mit tant de sollicitude et de diligence, qu'au second coup de pioche l'eau jaillit, et dès que Calixte vit sitôt un bon résultat qu'il n'avait jamais espéré, il donna à ma pauvre tante, outre plusieurs autres choses, une chaîne d'or. Comme ce métal est de telle qualité que plus nous en buvons, plus nous avons soif, elle ressentit un appétit sacrilège, et, se voyant si riche, elle se sauva avec son gain et ne voulut en rien donner ni à Sempronio ni à Parmeno, et il avait été convenu entre eux cependant qu'ils partageraient ce que donnerait Calixte. Ils vinrent un matin, fatigués d'avoir accompagné leur maître toute la nuit, fort irrités de je ne sais quelle dispute qu'ils disaient avoir eue, et demandèrent à Célestine leur part de la chaîne pour réparer des pertes qu'ils avaient faites ; mais celle-ci se mit à nier la convention et sa promesse, à dire que tout le gain était à elle; elle s'emporta et leur dit mille choses inconvenantes, selon le proverbe : « Les commères se fâchent parce qu'on dit la vérité. » Sempronio et Parmeno, fort irrités, pressés d'un côté par le besoin, qui chasse toute amitié, de l'autre par la fatigue et la mauvaise humeur qu'ils avaient déjà, voyant en outre se perdre l'espoir qu'ils avaient conçu, se fâchèrent sérieusement. La dispute dura un grand moment. Enfin, la voyant si avare, si entêtée dans son refus, ils mirent la main à leurs épées et la frappèrent de mille coups.

Arecsa. O malheureuse femme! était-ce donc ainsi que devait finir sa vieillesse! Et eux, qu'ont-ils fait? Parle.

Élicie. Après avoir commis le crime, pour fuir la

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