‹ La CélestineChapitre 149 sur 179 · ACTE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUINZIÈME

justice, qui par hasard passait par là, ils sautèrent par la fenêtre. On les prit presque morts, et sans plus de retard on les décapita.

Areusa. O mon Parmeno et mon amour! combien ta mort m'afflige ! Je regrette l'amour que j'ai eu pour lui, puisqu'il devait durer si peu. Mais puisque ce malheur est arrivé, puisque cette triste affaire est passée, puisqu'on ne peut racheter leur vie ni les faire revivre avec des larmes, ne te désole pas tant, tu deviendras aveugle à force de pleurer. Je ne crois pas que tu aies plus de sensibilité que moi, et vois cependant avec quelle patience je supporte tout cela.

Élicte. Ah ! quelle colère ! Ah ? malheureuse ! j'en perds la tête ! Hélas ! je ne trouve personne qui sente comme moi ! Il n'y a personne qui perde ce que je perds! Et cependant je crois que j'aurais plus de larmes et plus de douleur pour les peines d'autrui que pour les miennes. Où irai-je? car je perds ma mère, mon manteau et mon abri ; je perds un amant qui était presque mon mari ! O sage Gélestine, femme honorable et respectable! combien de fautes tu m'épargnais par ton immense savoir! Tu travaillais, je jouissais; tu sortais, je restais enfermée; tu étais déguenillée, j'étais vêtue; tu entrais à la maison chargée comme une abeille, et moi je détruisais, car je ne savais faire autre chose. O biens et joies de ce monde ! quand on vous possède, on ne vous apprécie pas; jamais vous ne vous faites connaître que quand nous vous avons perdus! O Calixte et Mélibée! causes de tant de morts, que vos amours aient une mauvaise fin ! Que vos doux plaisirs se changent en amertume ! Que votre gloire devienne du chagrin; votre repos, de la peine ! Que les plantes gracieuses près desquelles vous prenez vos ébats se changent en couleuvres! Que vos chants se tournent en gémissements ! Que les arbres touffus du verger se dessèchent à votre vue! Que les fleurs odorantes^deviennent d'une noire couleur !

Areusa. Tais-toi, pour Dieu! ma sœur, impose silence à tes plaintes, arrête tes larmes, essuie tes yeux, reviens à la vie ; quand une porte se ferme, la fortune en ouvre une autre ; ta peine, quoique cruelle, finira par se calmer. Il est bien des maux auxquels on ne peut remédier et qu'il est impossible de venger ; celui que tu déplores est d'un remède douteux, mais d'une vengeance facile.

Elicie. De qui doit-on avoir réparation ? la morte et ses meurtriers m'en ont laissé le soin. Je ne m'inquiète pas moins de la punition des coupables que du crime qui a été commis. Que veux-tu que je fasse, car tout retombe à ma charge ? Plût à Dieu que je fusse allée avec eux et que je ne fusse pas restée pour les pleurer tous! Ce qui me donne le plus de douleur, c'est de voir que malgré tout cela cet homme déhonté et de peu de cœur ne cesse pas de visiter son fumier de Mélibée et de festoyer avec elle chaque nuit. Elle est toute fière, elle, de voir que du sang a été versé pour son service.

Areusa. Si cela est vrai, sur qui peut-on mieux se venger? C'est à celui qui a mangé à payer l'écot. Laisse-moi faire, que je tombe sur leurs traces, que je sache quand ils se voient, comment, à quel endroit et à quelle heure, et renie-moi pour la fille de la vieille pâtissière que tu connaissais bien, si je ne fais pas en sorte de rendre amers leurs amours. Si je fourre dans cette affaire l'homme avec lequel je me querellais quand tu es entrée, tu verras s'il ne sera pas pire bourreau pour Calixte que Sempronio ne Fa été pour Célestine. Quelle joie il éprouverait maintenant si je lui faisais faire quelque chose pour mon service! Il s'est en allé tout triste de ce que je le maltraitais. Il verrait les cieux ouverts si je retournais lui parler et lui commander quelque chose. Vois, sœur, dis-moi de qui je puis savoir comment se passa cette affaire; je ferai dresser un piège qui fera pleurer Mélibée autant qu'elle se réjouit maintenant.

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