‹ La CélestineChapitre 152 sur 179 · ACTE SEIZIEME · texte numérisé non relu

ACTE SEIZIEME

au monde plus légère à la fuite que la vie : la mort nous suit, tourne autour de nous, ne nous quitte pas un instant : nous dormons sous sa bannière, selon les lois de la nature. Tout cela est bien évident si nous regardons auprès de nous nos frères et nos parents : la terre les mange tous, tous sont dans leurs éternelles demeures. Nous ne savons quand nous serons appelés, mais, en voyant des signes aussi positifs, nous devons nous tenir sur nos gardes et disposer nos besaces pour faire ce chemin obligé, afin que la voix cruelle de la mort ne nous prenne pas à l'improviste et en sursaut. Préparons nos âmes peu à peu, car il vaut mieux prévenir qu'être prévenus; donnons notre bien à un doux successeur, donnons à notre fille unique la compagnie d'un mari tel que le veut notre position, afin que nous quittions ce monde avec tranquillité et sans aucun regret.

Mettons-nous donc activement à l'œuvre dès à présent, mettons à exécution ce que nous avons tant de fois commencé; que notre fille ne soit pas par notre faute abandonnée à des tuteurs; elle se trouvera mieux dans sa maison que dans la nôtre. Nous devons l'arracher aux langues du vulgaire, car il n'y a aucune vertu, si parfaite qu'elle soit, qui n'ait des envieux et des médisants ll4. 11 n'y a rien qui conserve mieux la pureté de la réputation chez les jeunes filles qu'un mariage fait de bonne heure. Qui refusera notre parenté dans toute la ville ? Qui ne se trouvera joyeux de recevoir un tel joyau en sa compagnie ? Un joyau qui réunit les quatre principales conditions qu'on recherche dans un mariage : d'abord, savoir, hon nêteté et virginité; secondement, beauté; en troisième lieu, haute origine et nobles parents; enfin, richesse. La nature Ta douée de tout cela; quelque qualité qu'on lui demande, on la trouvera accomplie chez elle.

Alisa. Dieu la conserve, mon seigneur Plebère ! que nos désirs se réalisent pendant que nous vivons ! Je pense qu'il ne se trouvera guère personne d'égal à

notre fille en vertu et en noblesse; nous trouverons peu de cavaliers qui la méritent. Mais c'est là l'affaire des pères, c'est fort étranger aux femmes; je serai joyeuse de ce que tu ordonneras; notre fille obéira, car elle est soumise, humble et honnête.

Lucrèce, à part. Ah! si tu savais tout, comme tu te désolerais! le meilleur est déjà perdu, de tristes soucis attendent votre vieillesse : Calixte a pris pour lui ce qu'il y avait de mieux. Il n'y a plus personne pour refaire les virginités, car Célestine est morte. Vous y pensez tard , il fallait vous lever plus tôt. {Haut.) Ecoutez, écoutez, madame Mélibée.

Mélibée. Que fais-tu ainsi cachée, folle?

Lucrèce. Approchez, madame, vous entendrez vos parents qui sont pressés de vous marier.

Mélibée. Tais-toi, pour Dieu! ils t'apercevront; laisse-les parler, laisse-les divaguer; il y a un mois qu'ils ne font que cela et qu'ils ne s'occupent pas d'autre chose. 11 semblerait que leur cœur leur dit le grand amour que je porte à Calixte et tout ce qui s'est passé entre lui et moi. Je ne sais s'ils m'ont vue, je ne sais ce que c'est, ce souci les tourmente maintenant plus que jamais. Mais leur ai-je dit de travailler pour rien i Le claquet est-il au moulin pour ne rien faire ?

Qui donc viendra m'ôter ma gloire! Qui voudra m'arracher à mes plaisirs ? Calixte est mon âme, ma vie, mon seigneur, il est toute mon espérance, je vois en lui que je ne suis point abusée. Il m'aime, comment puis-je l'en payer autrement ? Toutes les dettes en ce monde s'acquittent de diverses manières, l'amour ne reçoit que l'amour en payement. A penser à lui, je me réjouis; à le voir, je ressens du bonheur; à l'entendre, je me glorifie. Qu'il fasse et qu'il ordonne de moi à sa fantaisie. S'il veut traverser les mers, j'irai avec lui; s'il veut parcourir le monde, qu'il m'emmène; s'il veut me vendre sur une terre d'ennemis,

Page 1