‹ La CélestineChapitre 153 sur 179 · ACTE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

ACTE SEIZIÈME

je ne résisterai pas à sa volonté. Que mes parents me laissent jouir de lui, s'ils veulent jouir de moi; qu'ils ne pensent pas à ces vanités, à ces mariages : mieux vaut être bonne amante que mauvaise épouse. Qu'ils me laissent profiter joyeusement de ma jeunesse s'ils veulent jouir avec calme deleur vieillesse, sinon ils prononceront ma perte et ma mort. Depuis que je me connais, je ne regrette pas autre chose que le temps que j'ai perdu sans jouir de lui, sans le voir. Je ne veux pas de mari, je ne veux pas souiller les nœuds du mariage ni mettre un époux sur les traces d'un autre homme, comme ont fait beaucoup de femmes plus discrètes, plus nobles d'état et de naissance que moi (si j'en crois les livres que j'ai lus). Les unes étaient regardées comme déesses par les païens, comme Vénus, mère d'Énée et de Cupidon, le dieu de l'amour, qui, étant mariée, manqua à la foi promise à son mari. Les autres, dévorées par des flammes ardentes, commirent des crimes détestables et incestueux : ainsi Myrrha avec son père 115, Sémiramis avec son fils, Ganacé avec son frère 118, et aussi cette malheureuse Thamar, fille du roi David ll7. D'autres enfreignirent plus cruellement encore les lois de la nature, comme Pasiphae, femme du roiMinos, avec un taureau. Mais elles étaient reines et grandes dames, et auprès de pareilles fautes la mienne, qui est raisonnable, pourra passer sans honte.

Mon amour a eu une juste cause; recherchée, priée, captivée par le mérite de Calixte, sollicitée par une maîtresse aussi rusée que Célestine, déjà entraînée par ses dangereuses visites, j'ai fini par céder entièrement à mon amour. Et depuis un mois, comme tu as vu, jamais nuit ne s'est passée sans que notre verger n'ait été escaladé comme une forteresse; bien des fois il est venu en vain, et pour cela il ne m'a pas témoigné plus de peine et de mécontentement. Ses serviteurs sont morts à cause de moi, sa fortune s'est perdue, il s'est fait absent pour tous ceux de la ville, et s'est enfermé des jours entiers dans sa maison avec

l'espérance de me voir la nuit. Loin de moi l'ingratitude , loin de moi les flatteries et la fausseté avec un amant aussi sincère! Je ne veux ni mari, ni père, ni parents. Si Galixte me manque, ma vie s'en va : elle ne me plaît que parce que je suis toute à lui.

Lucrèce. Taisez- vous, madame, écoutez : ils parlent encore.

Plebère. Or donc, que te semble, femme? devonsnous parler à notre fille? Devons-nous lui faire connaître tous ceux qui me la demandent, afin qu'elle nous dise librement quel est celui qui lui plaît ? Nos lois permettent aux hommes et aux femmes de choisir, bien qu'ils soient sous l'autorité paternelle.

Alisa. Que dis-tu ? A quoi perds-tu ton temps? Une telle nouvelle ne va-t-elle pas effrayer notre fille Mélibée ? Crois-tu donc qu'elle sache ce que sont les hommes, s'ils se marient et comment ils se marient ? Saitelle donc que de la réunion de la femme et du mari naissent lesenfants? Penses-tu que son innocente virginité puisse concevoir un honteux désir de ce qu'elle ne connaît pas, de ce dont elle n'a jamais entendu parler? Penses-tu qu'elle sache même pécher par la pensée? Ne le crois pas, seigneur Plebère 5 si tu lui ordonnes de prendre homme de haute ou basse extraction, de joli ou de vilain visage, celui-là sera à son goût, celuilà elle le tiendra pour bon; je sais bien comment j'ai élevé et surveillé ma fille.

Mélibée. Lucrèce! Lucrèce! cours bien vite, entre dans la chambre par la petite porte et interromps leur conversation; arrête leurs louanges sous quelque prétexte, si tu ne veux pas que je me mette à crier comme une folle, tant je suis fâchée de la trompeuse opinion qu'ils ont conçue sur mon ignorance.

Lucrèce. J'y vais, madame.

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