ACTE DIX-NEUVIÈME. 22C
Mêlibée. O triste événement! n'y va pas sans ta cuirasse, reviens t'armer.
Calixte. Amie, ce que ne peuvent faire une épée, un manteau et un cœur, une cuirasse, un morion et la lâcheté ne le feront pas.
Sosie. Vous voilà encore? Attendez, et si vous venez pour me tondre, peut-être vous en irez- vous tondus.
Calixte. Laisse-moi, pour Dieu, ma bien-aimée, l'échelle est posée.
Mélibêe. O malheureuse que je suis! Pourquoi courir avec tant décourage et d'impatience, mais sans armes, te mettre en présence de gens que tu ne connais pas? Lucrèce, viens vite ici ; Calixte est parti parce qu'il a entendu du bruit; jetons-lui sa cuirasse pardessus le mur, elle est restée ici.
Tristan. Arrêtez-vous, seigneur, ne descendez pas ils sont partis; ce n'était que Traso le boiteux et d'autres coquins qui passaient en vociférant; ils s'en vont. Tenez-vous seigneur, tenez-vous à l'échelle avec les mains i23.
Calixte. Ah ! la sainte Vierge me protège, je suis mort ! Confession !
Tristan. Viens vite, Sosie, notre pauvre maître est tombé de l'échelle, il ne parle ni ne bouge.
Sosie. Seigneur, seigneur ! A d'autres. Il est aussi bien mort que mon aïeul. Quel grand malheur!
Lucrèce. Écoutez, écoutez, il y a quelque triste événement.
Mélibée. Qu'est-ce que cela ? Qu'entends-je ? Malheureuse que je suis !
Tristan. O mon seigneur, qui êtes mort maintenant ! mon seigneur, qui vous êtes tué ! O triste mort sans confession ! Sosie, recueille sa cervelle au milieu de ces pierres, réunis-la à la tête de notre malheureux maître. O jour de mauvais augure ! 6 fin prématurée !
Mélibée. Oh ! désolée que je suis ! Qu'est-ce que cela ? Quel peut être le cruel événement dont il parle? Aide-moi à monter sur cette muraille, Lucrèce, que je puisse voir ce qui cause mes angoisses, sinon je ferai crouler sous mes cris de douleur la maison de mon père. Hélas ! mon bien, tout mon bonheur est parti en fumée, ma joie est perdue, ma gloire s'est évanouie !
Lucrèce. Tristan, que dis-tu, mon ami, pourquoi pleures-tu d'une telle manière?
Tristan. Je pleure une grande perte, je pleure une grande douleur; mon seigneur Calixte est tombé de l'échelle et s'est tué; sa tête est en trois morceaux; il est mort sans confession. Dis-le à sa triste maîtresse, qu'elle n'attende pas davantage son malheureux amant. Sosie, prends ses pieds, portons le corps de notre maître bien-aimé, afin que son honneur ne souffre pas d'insulte de ce qu'il est mort en cette place. Que les larmes viennent avec nous, que la solitude nous accompagne, que la désolation nous suive, que la tristesse nous revête, que le deuil et la bure nous recouvrent.
Mélibée. O la plus affligée des femmes ! un instant j'ai connu le plaisir, et aussitôt est venue la douleur.
Locrèce. Madame, ne vous déchirez pas le visage, n'arrachez pas vos cheveux. Le bonheur il y a un moment, maintenant la tristesse ! Quelle étoile a donc si rapidement changé son cours ?... Quel peu de cœur est-ce que cela? Levez-vous, pour Dieu, que votre père ne vous trouve pas en ce lieu ; que dirait-il ? Madame, madame, ne m'entendez-vous pas? Ne vous meurtrissez pas, au nom de Dieu! Prenez courage pour supporter la peine, puisque vous avez eu l'audace pour le plaisir.
Mélibée. Entends-tu ce que disent ces serviteurs i Ils emportent mon bonheur, mort maintenant. Il n'est plus temps de vivre. Comment n'ai-je pas joui plus longtemps de ma félicité? Gomment ai-je fait si peu