‹ La CélestineChapitre 164 sur 179 · ACTE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DIX-NEUVIÈME

murmure avec douceur parmi cette fraîche verdure! Ecoute ces hauts cyprès, comme leurs branches agitées par le zéphyr se saluent avec harmonie! Vois leurs ombres tranquilles, comme elles sont épaisses et favorables au bonheur! Lucrèce, que penses-tu, amie? n'es-tu pas folle de plaisir? Laisse-le-moi, ne me le déchire pas, ne fatigue pas ses membres avec tes bras pesants; laisse-moi jouir de lui, car il esta moi, ne me prends pas ma joie.

Calixte. Si tu veux que je vive, ma dame et ma gloire, ne cesse pas tes chants délicieux; que ma présence, dont tu te réjouis, ne soit pas de pire condition que mon absence,, qui t'afflige.

Mélibee, Que veux-tu que je chante, mon amour? Comment puis-je chanter maintenant ? C'était le désir de te voir qui dirigeait ma voix, qui donnait des forces à mes chants. A ton arrivée, mon désir a disparu, le ton de ma voix a baissé.

Seigneur, puisque tu es le modèle de la courtoisie et des bonnes manières, comment demandes-tu à ma langue de parler et n'ordonnes-tu pas à tes mains de se tenir tranquilles? pourquoi ne renonces-tu pas à ces mauvaises habitudes ? Dis-leur d'être calmes et de laisser là cette ennuyeuse coutume et cette occupation déplacée. Vois, mon ange, autant je suis heureuse de te voir tranquille auprès de moi, autant m'est pénible ton rigoureux traitement; tes honnêtes badinages me font plaisir; tes mains déshonnêtes' me fatiguent quand elles passent les bornes de la raison. Laisse mes jupes à leur place, et si tu veux savoir si celle de dessous est de soie ou de toile, pourquoi touches-tu ma chemise? Elle est de toile, je t'assure. Jouons, amusons-nous de mille autres manières que je te montrerai; ne me défais pas, ne me maltraite pas comme tu as coutume. A quoi te sert d'abîmer mes vêtements?

Calixte. Madame, celui qui veut manger l'oiseau commence par lui ôter les plumes.

Lucrèce, à part. La fièvre me tue si je les écoute davantage ! Est-ce là la vie ? J'en ai les dents agacées, et elle s'esquive pour se faire prier! Bon, bon, le bruit est apaisé, ils n'ont pas eu besoin de pacificateurs. J'en ferais bien autant si ces imbéciles de serviteurs venaient me parler le matin, mais ils attendentque j'aille les chercher.

Mélibée. Mon doux seigneur, veux-tu que j'envoie Lucrèce chercher quelque collation ?

Galixte. Il n'est pas d'autre collation pour moi qu'avoir ton corps et ta beauté en ma possession. On trouve pour de l'argent et partout où on veut de quoi manger et boire : on peut l'acheter à toute heure, et chacun sait où se le procurer; mais ce qui ne se vend pas, ce qui dans toute la terre ne se trouve qu'en ce verger, comment veux-tu que je laisse passer un seul moment sans en jouir!

Lucrèce. J'ai mal à la tête de les écouter ; ils ne se fatiguent pas de parler, ni leurs bras de jouer, ni leurs bouches de s'embrasser. Fort bien, ils se taisent, c'est pour de bon cette fois

Galixte. O ma bien-aimée! jamais je ne voudrais qu'il fît jour, tant mon cœur éprouve de gloire et de bonheur au doux commerce de tes membres délicats.

Mélibée. C'est moi, mon doux seigneur, qui suis la bienheureuse, c'est moi que ton amour honore, c'est toi qui me fais une faveur incomparable en me visitant.

Sosie, dans la rue. Est-ce ainsi, coquins, brigands, que vous venez surprendre ceux ;qui ne vous craignent pas? Je vous jure que si vous m'attendez, vous recevrez le traitement que votre audace mérite.

Calixte. Mon amour, c'est Sosie qui crie de la sorte; laisse-moi le rejoindre, que j'empêche qu'il ne soit tué ; il n'a qu'un petit page avec lui. Donne-moi vite mon manteau, qui est sous toi.

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