‹ La CélestineChapitre 168 sur 179 · ACTE VINGTIEME · texte numérisé non relu

ACTE VINGTIEME

Mélibée. Allons ou tu l'ordonnes; montons, mon père, sur la haute terrasse afin que de là je puisse jouir de la vuedes barques*24; peut-être ma souffrance se calmerait-elle un peu.

Plebère. Montons, et Lucrèce avec nous.

Mélibée. Si tu le veux bien, mon père, fais-moi apporter quelque instrument à cordes avec lequel je puisse distraire ma douleur en jouant ou en chantant, et si mon mal augmente, je pourrai du moins le combattre avec une douce harmonie.

Plebère. Cela sera promptement fait, ma fille ; je vais donner des ordres.

Mélibée. Lucrèce, mon amie, ceci est bien haut. Il me coûte déjà de quitter la compagnie de mon père 5 descends vers lui et prie-le de s'arrêter au pied de la tour ; je veux lui dire un mot dont j'ai oublié de le charger pour ma mère.

Lucrèce. J'y vais, madame.

Mélibée. Ils m'ont laissée seule; tout s'arrange bien pour la mort que j'ai choisie. Je me sens déjà soulagée de penser que mon bien-aimé Calixte et moi serons bientôt réunis. Je vais fermer la porte afin que personne ne puisse monter pour s'opposera ma mort, à mon départ de ce monde. Qu'on ne me coupe pas le chemin que je veux prendre pour aller visiter aujourd'hui même, en peu d'instants, celui qui m'est venu voir la nuit dernière. Tout se fait selon ma volonté ; je pourrai sans obstacles conter à Plebère, mon père, la cause du parti que je prends. Hélas,J c'est une grande insulte que je fais à ses cheveux blancs, une grande offense à sa vieillesse j ma faute va lui causer un grand chagrin, et ma mort le laisser dans une grande solitude ! Peut-être ainsi vais-je abréger les jours de mes parents, et combien d'autres cependant ont été plus coupables que moi !

Prusias, roi de Bythinie, tua son père sans aucune raison, sans être entraîné par une douleur comme

23O LA CELESTINE.

celle que j'éprouve125; Ptolémée, roi d'Egypte, tua son père, sa mère, ses frères, sa femme, pour jouir d'une jeune fille; Oreste tua Clytemnestre, sa mère ; Néron, le cruel empereur, fit tuer sa mère Agrippine pour son plaisir. Ceux-là sont dignes de blâme, ceuxlà sont de véritables parricides, et non moi ; si ma mort doit causer de la peine, j'aurai du moins expié la faute que j'ai commise. Il y eut des hommes cruels qui tuèrent leurs frères et leurs fils; auprès de pareils crimes le mien n'est plus rien. Philippe, roi de Macédoine; Hérode, roi de Judée*26; Constantin, empereur de Rome127; Laodice, reine de Cappadoce 128; Médée la nécromancienne, tous ceux-là tuèrent leurs fils bien-aimés sans aucune raison et sans courir euxmêmes aucun danger. Enfin je me rappelle l'horrible cruauté de Phraates, roi des Parthes, qui, afin qu'il ne lui restât pas de successeur, tua Orode, son vieux père, son fils unique et ses trente frères129. Quoi qu'il en soit, je ne devrais pas imiter le mal qu'ils ont fait; mais cela n'est plus en mon pouvoir et je n'ai plus de force pour résister. Toi, Seigneur, qui entends mes paroles, vois ma faiblesse, vois combien ma liberté est captivée ; l'amour que j'ai voué à ce cavalier qui n'est plus s'est tellement emparé de mes sens, qu'il a chassé l'attachement que je dois à mes parents.

Plebère. Mélibée, ma fille, que fais-tu seule ? Que veux-tu me dire? Veux-tu que je monte ?

Mélibée. Ne le tente pas, mon père, ne te fatigue pas pour venir où je suis; tu empêcherais ce que je veux te dire maintenant.

Tu seras bientôt dans l'affliction par la mort de ta fille unique; ma fin approche, l'heure est sonnée pour mon repos et pour ta douleur, pour ma consolation et pour ta peine ; voici l'instant où je trouverai compagnie et celui où tu resteras seul. Tu n'auras pas besoin, honoré père, d'instruments pour apaiser ma souffrance, mais de cloches pour ensevelir

Page 1