ACTE VINGTIÈME. 23I
mon corps. Écoute-moi sans larmes et je te dirai la cause désespérée d'un départ qui me rend joyeuse; ne m'arrête pas par tes pleurs ni par tes paroles, tu serais plus affligé de ne pas savoir pourquoi je me suis tuée que tu ne seras désolé de me voir morte. Ne me demande rien, ne me réponds rien, tu ne sauras que ce que je voudrai te dire. Quand le cœur est rempli par la passion, les oreilles sont fermées aux conseils; les avis, les consolations irritent au lieu de calmer. Ecoute mes dernières paroles, mon vieux père; si tu les accueilles comme je l'espère, tu ne me reprocheras pas ma faute. Tu entends cette triste et douloureuse sensation qui remplit toute la ville, tu entends ce bruit de cloches, ce tumulte, ce hurlement des chiens, ce bruit d'armes : de tout cela je suis la cause. J'ai couvert de deuil et de bure en ce jour la plus grande partie de la noblesse de la ville ; j'ai privé de leur maître un grand nombre de serviteurs; j'ai enlevé des consolations et des aumônes aux pauvres et aux malheureux ; à cause de moi, les morts ont reçu la compagnie de l'homme le plus accompli qui existât; j'ai ôté aux vivants le modèle de la gentillesse, des pensées galantes, de l'élégance, de la parole, de la tournure, de la courtoisie, de la vertu; à cause de moi, la terre va recevoir pour l'éternité le corps le plus noble, la jeunesse la plus fraîche qui existassent dans notre époque. Le récit de ma faute aura lieu de t'épouvanter; aussi je veux te donner de longs détails.
Il y a longtemps, mon père, que souffrait d'amour pour moi un cavalier nommé Calixte, que tu as bien connu, ainsi que ses parents et sa bonne origine. Chacun faisait l'éloge de sa bonté et de ses vertus. Sa peine était si violente et l'occasion de me parler si rare, qu'il découvrit sa passion à une femme rusée et habile qu'on nommait Gélestine. Celle-ci, venue vers moi de la part de Calixte, arracha de mon cœur mon secret amour. Je lui découvris ce que je cachais à ma mère chérie; elle trouva moyen de captiver ma
volonté et fit en sorte que le désir de Calixte et le mien fussent satisfaits. S'il m'aimait beaucoup, je le payais bien de retour; il n'y avait plus d'obstacles à la douce et malheureuse exécution de sa volonté. Vaincue par son amour, je lui donnai entrée dans ta maison ; il franchit avec des échelles les murs de ton verger, il dompta ma chaste résistance, je perdis ma virginité. Nous avons joui pendant presque un mois de cette délicieuse faute d'amour. Enfin, la nuit passée, arriva comme de coutume l'heure de sa visite ; mais la fortune frivole, selon son habitude désordonnée, avait décidé qu'elle cesserait de nous être favorable; les murs étaient élevés, la nuit obscure, l'échelle faible, les hommes qu'il avait amenés peu accoutumés à ce genre de service; il entendit dans la rue une rixe dans laquelle ses serviteurs étaient engagés ; il courut, voulut descendre avec rapidité, ne vit pas bien les échelons, posa le pied dans le vide, tomba, et, par suite de cette triste chute, le plus secret de sa cervelle se répandit sur les pierres et sur la muraille.
Les Parques ont coupé le fil de son existence; elles ont tranché ses jours sans confession ; elles ont détruit mon espérance, ma gloire et ma compagnie. Il serait cruel, mon père, lui mort précipité, que je vécusse dans la douleur. Sa mort veut la mienne; il m'appelle, il faut que ce soit sans retard ; il me dit que je dois mourir précipitée, pour l'imiter en tout. Qu'on ne dise pas de moi : « Les morts passent et sont oubliés 130; » je veux le contenter après ma mort, puisque je n'ai pu le faire pendant ma vie. O mon seigneur Calixte ! attends-moi, je pars; arrête-toi, je te rejoins. Ne me reproche pas ce retard de quelques instants, je rends un dernier compte à mon père; je lui devais plus encore. O mon père bien-aimé ! je t'en conjure, si tu m'as aimée pendant cette vie de douleur, fais que nos sépultures soient réunies, que nos obsèques soient faites en même temps. J'aurais voulu te dire avant de te quitter quelques paroles consolatrices tirées de ces livres anciens que tu me faisais