‹ La CélestineChapitre 172 sur 179 · ACTE VINGT ET UNIEME · texte numérisé non relu

ACTE VINGT ET UNIEME

ai-je construit des navires? O terre cruelle! pourquoi me supportes-tu ? Où donc ma vieillesse sans consolation trouvera-t-elle un abri ?0 fortune inconstante! toi qui disposesdes biens de ce monde, pourquoi n'as-tu pas essayé ta colère, tes caprices sur ce qui t'est soumis ? Pourquoi n'as-tu pas détruit mon patrimoine ? Pourquoi n'as-tu pas ravagé mes héritages ? Tu m'aurais au moins laissé cette plante fleurie, sur laquelle tu n'avais aucun pouvoir ; tu m'aurais donné, variable fortune, une triste jeunesse avec une vieillesse joyeuse ; tu n'aurais pas changé l'ordre des choses. J'aurais mieux supporté tes persécutions et tes tromperies dans l'âge fort et robuste que je ne puis le faire dans ma faible vieillesse. O vie pleine d'angoisses, existence que poursuit le malheur! O monde! monde! des hommes ont tenté de décrire tes qualités, ils ont ditdetoides choses qu'ils ne savaient que par ouï-dire; moi, je puis parler par triste expérience, je te jugerai comme peut le faire celui qui n'a retiré ni avantage ni prospérité des ventes et des achats de ton marché trompeur, comme doit le faire l'homme qui s'est tû jusqu'à ce jour sur toutes tes faussetés, de crainte d'exciter ta colère en te prouvant toute sa haine, de crainte que tu ne lui enlevasses avant le temps cette fleur qu'aujourd'hui tu viens de détruire. Maintenant je suis sans crainte, car je n'ai plus rien à perdre, car ta vue et ta compagnie me sont désormais à charge. Je marcherai comme chemine le pauvre, qui chante à haute voix sans redouter la cruauté des voleurs. Dans mon jeune âge, je pensais que tes actes et toi étiez régis par un ordre quelconque ; maintenant que j'ai étudié le pour et le contre de tes faveurs, tes domaines me semblent un labyrinthe d'erreurs, un désert épouvantable, une demeure de bêtes féroces, une lice d'hommes qui combattent, un marais plein de fange, une contrée hérissée d'épines, une montagne inaccessible, une campagne pierreuse, une prairie peuplée de serpents, une fontaine de chagrins, une rivière de larmes, une mer de misères, un travail

sans profit, un invisible poison, une vaine espérance, une fausse joie, une véritable douleur. Tu nous leurres, monde faux, par l'attrait de tes plaisirs ; au moment où l'ivresse s'empare de nos sens, tu nous découvres l'hameçon, et nous ne pouvons le fuir, car déjà il s'est emparé de nos volontés. Tu promets beaucoup et ne tiens rien; tu nous éloignes de toi lorsque nous voulons réclamer l'accomplissement de tes promesses. Nous nous engageons au milieu de tes vices, sans aucune crainte, avec une entière confiance ; tu nous laisses voir le piège quand la fuite est impossible. Bien des hommes t'ont volontairement quitté, de crainte d'être abandonnés par toi ; ceux-là s'estimeront heureux quand ils verront la récompense que tu donnes à ce triste vieillard en retour de ses longs services. Tu nous crèves les yeux, puis tu nous prodigues les consolations ; tu nous maltraites tous afin qu'aucun de nous ne soit seul à souffrir ; tu dis que, pour les malheureux comme moi, c'est un grand soulagement d'avoir des compagnons de peine, et cependant, vieillard inconsolable, je suis seul !

Je souffre sans qu'aucun homme soit affligé d'une semblable douleur, et ma mémoire fatiguée cherche en vain quelque exemple dans le présent et dans le passé. Je pourrais prendre pour modèle la patience et la force d'âme de Paul Emile, qui, perdant deux de ses fils dans l'espace de sept jours, disait qu'ils avaient été victimes de leur courage, que c'était à lui à consoler le peuple romain et non au peuple à le consoler. Mais, hélas ! il ne perdait pas autant que moi, il lui restait deux autres fils qu'il avait adoptés. Puis-je davantage accepter pour compagnons de peine Périclès, capitaine athénien, ou le brave Xénophon ? Ils perdirent leurs fils, c'est vrai, mais depuis longtemps ils en étaient séparés. Us n'eurent pas besoin d'une grande puissance sur eux-mêmes, le premier pour rester calme et sans pâlir en apprenant la perte qui le frappait ; l'autre pour répondre au messager, qui lui demandait les tristes étrennes de la mort de son fils,

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