ACTE VINGT ET UNIEME
« qu'il ne devait pas s'affliger, puisque lui-même, quoique son père, ne ressentait aucune douleur. » Tout cela est bien différent de ce qui m'arrive.
Voudras-tu, monde maudit, me comparer à Anaxagore et me faire dire, après la mort de ma fille bienaimée, ce qu'il dit de son fils unique : « Je suis mortel, et je savais bien qu'il était voué à la tombe celui que j'ai engendré 131! » Hélas ! Mélibée s'est tuée volontairement, sous mes yeux, par désespoir d'amour 5 le fils du philosophe grec avait péri dans une bataille. O perte incomparable ! ô malheureux vieillard ! plus je cherche des consolations, moins je trouve de raisons pour me consoler ! Le roi-prophète David, qui pleurait sur son fils malade, ne voulut pas le pleurer après sa mort, disant que c'était presque une folie de déplorer un malheur irréparable ; mais du moins il lui restait d'autres enfants pour lui faire oublier cette perte. Et moi, triste que je suis, ce n'est pas autant elle que je pleure que la cause désastreuse de sa mort. Du moins je perds avec toi, ma pauvre fille, les inquiétudes qui m'agitaient chaque jour : ta mort est la seule chose qui me dégage de la crainte.
Que ferai-je quand j'entrerai dans ta chambre et la trouverai déserte ? Que ferai-je si tu ne me réponds pas quand je t'appellerai? Qui pourra me remplir le vide que tu me fais ? Aucun homme n'a perdu ce que je perds aujourd'hui, pas même ce noble et brave Lambas d'Auria, doge des Génois, qui, saisissant dans ses bras son fils mortellement blessé, le lança de son vaisseau dans la mer 132. De telles morts sont glorieuses, elles enlèvent la vie, mais elles donnent la renommée. Mais, hélas! si ma fille a succombé, c'est par la volonté irrésistible de l'amour ! O monde trompeur ! quelle consolation donneras-tu à ma vieillesse accablée ? Gomment veux-tu que je vive avec toi, connaissant tes faussetés, tes pièges, tes chaînes et les filets avec lesquels tu pêches nos faibles volontés ? Morte ma fille, qui occupera ma demeure déserte ? Qui réjouira mes années qui s'en vont ?
O amour! amour! Je ne pensais pas que tu eusses la force et le pouvoir de tuer tes sujets ! Ma jeunesse l'ut frappée par toi, je passai au milieu de tes flammes. Veux-tu donc me punir parce que je deviens vieux ? Je me croyais délivré de tes pièges quand sonnèrent mes quarante ans, quand je fus heureux près de ma compagne, quand je me vis avec l'enfant que tu viens de m'enlever. Je ne savais pas que tu prisses sur les enfants vengeance des pères; je ne savais pas si tu blessais avec le fer ou si tu blessais avec le feu; tu laisses le vêtement intact, mais tu déchires le cœur.
Tu forces à aimer la laideur et tu la fais trouver belle. Qui t'as donné tant de pouvoir? Qui t'a donné un nom qui ne te convient pas? Si tu étais l'amour, tu aimerais tes serviteurs; si tu les aimais, tune leur donnerais pas de peine; s'ils vivaient heureux, ils ne se tueraient pas comme a fait aujourd'hui ma fille bien-aimée. Dis-moi, que sont devenus tes serviteurs et tes ministres! Et cette indigne maquerelleCélestine? Elle est morte de la main des plus fidèles compagnons qu'elle trouva jamais pour son service empoisonné. Ils périrent décapités ; Galixte précipité ; ma triste fille voulut pour le rejoindre se donner la même mort. Tu as été cause de tout cela; le nom qu'on t'a donné est doux, tes actes sont amers. Tu ne donnes pas d'égales récompenses; ta loi est inique, elle n'est pas la même pour tous. Ta parole égayé, ta liaison attriste. Des hommes poussés par je ne sais quel égarement de leur esprit te nommèrent dieu; pense que Dieu ne tue pas ceux qu'il a créés; et toi tu immoles ceux qui te suivent. Ennemi de toute raison, tu fais les meilleurs dons à ceux qui te servent le moins, jusqu'à ce que tu les aies engagés dans ton désolant tourbillon. Ennemi des amis, ami des ennemis, pourquoi agis-tu sans ordre et sans mesure? On te peint aveugle, pauvre et enfant, on te met à la main un arc avec lequel tu tires au hasard; tes ministres sont plus aveugles encore, il ne voient et ne devinent pas la cruelle récompensequ'on obtient à te servir. Ta flamme