ACTE PREMIER. I
Calixte. Ferme la fenêtre et cette porte, laisse les ténèbres près de l'affligé et l'isolement près du malheureux. Mes tristes pensées ne sont pas dignes de la lumière. Bienvenue est la mort quand elle visite les affligés qui l'implorent! Si vous veniez maintenant, Hippocrate 6 et Gallien, célèbres médecins, vous chercheriez la cause du mal qui me tourmente. O pitié céleste 7! inspire la fille de Plebère, qu'elle ne m'abandonne pas sans espoir de salut au sort désastreux de Pyrame et de la malheureuse Tisbé.
Sempronio. Que veut dire tout cela?
Calixte. Va-t'en, ne me parle pas, sinon mes mains furieuses hâteraient l'instant de ta mort.
Sempronio. Je m'en vais, puisque vous voulez souffrir seul.
Calixte. Va- t'en au diable!
Sempronio. Je ne pense pas qu'il veuille venir avec moi s'il reste près de vous... Le malheureux! quel mal subit! quel fâcheux événement a détruit si rapidement la joie de cet homme et a pu, chose plus grave encore, lui enlever la raison ? Vais-je le laisser seul ou resterai-je avec lui ? Si je le quitte, il va se tuer; si je reste, il me tuera. Qu'il reste seul, peu m'importe, après tout; mieux vaut qu'il meure, lui, puisque la vie lui est à charge, que moi, qui suis bien aise de vivre. Lors même que je n'aurais pas d'autre motif de tenir à la vie que de voir mon Elicie, cela doit suffire pour me mettre en garde contre tous dangers. Mais s'il se tue sans témoins, je serai obligé de rendre compte de lui. Je demeure 5 mais à quoi bon, s'il ne veut ni consolations ni conseils? C'est un symptôme mortel que ne vouloir pas guérir. Au reste, je vais le laisser un peu s'apaiser, se calmer. J'ai ouï dire qu'il est dangereux d'ouvrir ou de comprimer les apostèmes à peine mûrs, car ils s'en irritent davantage. Attendons un peu, laissons pleurer celui que la douleur oppresse; les larmes et les soupirs soulagent le cœur endolori. D'ailleurs, s'il me voit, si je me place devant lui, il se mettra en colère j le soleil est bien
plus ardent quand sa chaleur est répercutée. La vue se fatigue quand elle ne rencontre rien, elle reprend sa force quand elle trouve un aliment. Je vais me tenir tranquille un instant, et s'il veut se tuer, qu'il meure. Peut-être, qui sait, en résultera-t-il pour moi quelque bien qui me permettra de changer ma triste condition. Il est bien mal cependant d'attendre son salut de la mort d'autrui. — Je crains que le diable ne veuille me tenter. Si Calixte meurt, on me voudra tuer, et il faudra que la corde suive le seau 8. D'un autre côté, les sages disent que c'est un grand soulagement pour les affligés que d'avoir à qui conter leurs peines ; les maladiesconcentrées sont les plus dangereuses. Ainsi donc, au lieu d'hésiter et de douter, je ferai bien mieux d'entrer, de supporter sa mauvaise humeur et de chercher à le consoler; car, bien qu'il soit possible de guérir sans médecin et sans appareil, encore vaut-il mieux se tirer d'affaire avec l'art et de bons soins.
Calixte. Sempronio!
Sempronio. Seigneur?
Calixte. Donne-moi mon luth.
Sempronio. Le voici.
Calixte. Hélas! quelle douleur affreuse peut, icibas, se comparer à la mienne?
Sempronio. Ce luth n'est pas d'accord.
Calixte. Et comment l'accorderai-je, désaccordé que je suis? Peut-il comprendre l'harmonie, celui qui est si peu d'accord avec lui-même, celui dont la volonté n'obéit plus à la raison, celui qui ressent dans son cœur des aiguillons, la paix, la guerre, la trêve, l'amour, la haine, l'injure, la crainte, l'inquiétude, tout à la fois ? Prends ce luth et chante-moi la chanson la plus triste que tu saches.
Sempronio.
Du sommet du rocher Tarpéien, Néron voit à ses pieds Rome en flammes, Enfants, vieillards poussent des cris affreux, Mais Néron ne s'émeut de rien 9.