‹ La CélestineChapitre 43 sur 179 · ACTE PREMIER. IÇ · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. IÇ

tout ce qu'elles pensent, tout ce qu'elles font sans hésiter? Qui définirait leur dissimulation, leur bavardage, leur fourberie, leur infidélité, leur ingratitude, leur inconstance, leur effronterie, leur présomption, leur vanité, leur folie, leur bassesse, leur gourmandise, leur saleté, leur pusillanimité , leur subtilité, leurs moqueries, leur honteuse complaisance? Voyez quelle petite cervelle se cache sous ces toques riches et élevées ! quelles pensées s'agitent sous ces fraises empesées, sous ces vêtements fastueux, sous ces robes amples et imposantes! Qu'on rencontre de honte, et d'imperfection sous ces temples brillants de couleurs ! C'est d'elles qu'on a dit : « Armes du diable, tête de péché, destruction du paradis. » N'avez-vous pas lu au livre de la Fête de saint Jean : « Voici la femme, l'antique malice, qui a chassé Adam des délices du paradis; c'est elle qui a voué la race humaine aux flammes de l'enfer; c'est elle que le prophète Élie a maudite, etc.. »

Calixte. Dis-moi pourquoi Adam, Salomon, David, Aristote, Virgile, ceux dont tu parles enfin, se sontils soumis aux femmes? Suis-je plus qu'eux?

Sempronio. Imitez ceux qui les ont vaincues et non ceux qu'elles ont dominés. Fuyez leurs ruses ; sachez qu'elles font des choses qu'on ne peut comprendre; elles n'ont ni mode, ni raison, ni intention; elles refusent avec rigueur ce qu'elles meurent d'envie d'offrir; elles insultent dans la rue ceux qu'elles attirent ensuite dans leurs taudis; elles invitent et éconduisent; elles appellent et repoussent; elles parlent d'amour et expriment de la haine; elles s'irritent pour un rien et s'apaisent en un instant; elles veulent qu'on devine tous leurs désirs 15. Oh! quelle plaie, quel ennui, quel dégoût d'avoir affaire à elles plus longtemps que les courts instants pendant lesquels elles sont bonnes au plaisir!

Calixte. Ecoute, plus tu m'en dis, plus tu me démontres d'inconvéniens, et plus je sens que je l'aime ; je ne sais ce que c'est.

Sempronio. Ce que ja dis est trop sage pour des enfants qui ne savent pas se soumettre à la raison et qui ne veulent pas se laisser diriger. Cest chose misérable que devoir un homme qui n'a jamais été disciple se donner des airs de maître.

Calixte. Mais toi qui sais tout cela, qui te Ta appris ?

Sempronio. Qui? Elles. Dès qu'elles se découvrent, elles perdent toute honte : elles apprennent tout cela aux hommes et plus encore. Gardez avec elles la mesure de votre honneur ; pensez que vous êtes plus encore que ce que vous estimez ; c'est sans contredit une pire extrémité de tomber de la place qu'on occupe que de se placer plus haut qu'on ne doit.

Calixte. Mais moi, que suis-je pour cela?

Sempronio. Ce que vous êtes ? Homme d'abord et homme d'esprit; bien plus, la nature vous a doué de ses meilleurs biens : la beauté, la grâce, une noble taille, la force, la légèreté. Outre tout cela, la fortune a partagé avec vous de telle manière, que vos biens intérieurs vont au mieux avec ceux du dehors; car sans les biens temporels, dont la fortune est maîtresse, il n'est permis à personne d'être heureux en cette vie. J'ajouterai, ce que personne n'ignore, que vous êtes aimé de tous.

Calixte. Mais non de Mélibée , et elle l'emporte, sans qu'aucune comparaison soit possible, surtout ce que tu vantes en moi. Vois la noblesse et l'ancienneté de sa famille, son immense patrimoine, son excellent esprit, ses vertus éclatantes, sa grâce ineffable, sa beauté souveraine, de laquelle je te prie de me laisser parler un instant pour que j'aie du moins quelque consolation. Je ne te décrirai que ce que nous pouvons voir, car si je pouvais citer ce qui est caché à nos yeux, il ne nous serait plus nécessaire de discuter d'une manière aussi misérable 16.

Sempronio, à part . Que de mensonges, que de folies va dire mon pauvre maître !

Calixte. Que dis-tu?

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