‹ La CélestineChapitre 42 sur 179 · ACTE PREMIER. IJ · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. IJ

de la constance, nous l'appelons dans mon pays résistance ou entêtement. Vous autres philosophes de Cupidon, nommez-la comme vous voudrez.

Calixte. Le mensonge est chose honteuse dans la bouche de celui qui professe; ne vantes-tu pas sans cesse ton amie Élicie ?

Sempronio. Faites le bien que je vous dis et non le mal que je fais.

Calixte. Que me reproches-tu ?

Sempronio. De soumettre la dignité de l'homme à l'imperfection de la faible femme.

Calixte. Femme! homme grossier! c'est un dieu plutôt !

Sempronio. Le croyez-vous ainsi, ou bien vous riezvous de moi ?

Calixte. Si je ris? Je la crois dieu, je la reconnais pour dieu, et je ne crois pas qu'il y ait une autre puissance dans le ciel, bien qu'elle demeure parmi nous.

Sempronio. Ha, ha, ha! (A part) Entendez-vous comme il blasphème ! Voyez-vous quel aveuglement !

Calixte. De quoi ris-tu?

Sempronio. Je ris parce que je n'eusse pas cru qu'on pût inventer un péché pire que celui de Sodome.

Calixte. Comment?

Sempronio. Parce que les habitants de Sodome ont commis une abominable faute avec des anges inconnus ; mais vous, vous aspirez à un être que vous croyez dieu.

Calixte. Maudit sois-tu pour m'avoir fait rire, ce que je ne pensais faire de l'année !

Sempronio. Mais voulez-vous pleurer toute votre vie?

Calixte. Oui.

Sempronio. Pourquoi?

Calixte. Parce que j'aime une femme près de la -

,S LA CELESTINE.

quelle je me trouve si indigne que je n'espère pouvoir jamais 1 obtenir.

Sempronio, à part. Oh! le poltron! l'animal! {Haut.) Quoi donc! Nembrod, Alexandre le Grand, n aspirèrent pas seulement à l'empire du monde, ils se crurent dignes aussi de celui du ciel.

Calixte. Je n'ai pas bien entendu ce que tu viens de dire; recommence, ne te hâte point.

Sempronio. Je m'étonne que vous, qui avez plus de cœur que Nembrod et Alexandre, désespériez de parvenir jusqu'à une femme, tandis que beaucoup d'entre ses semblables, qui étaient de grandes dames, se soumirent aux embrassements de vils muletiers, d'autres même a d'ignobles animaux. N'avez- vous pas lu l'histoire du Taureau de Pasiphaé et celle du Chien de Minerve l2r

Caltxte. Je n'en crois rien, ce sont des fables. # Sempronio. Ce qu'on a dit de votre aïeule et de son singe, était-ce un conte? Le couteau de votre grandpère peut porter témoignage.

Calixte. Maudits soient l'imbécile et ses impertinences !

Sempronio. Vous ai-je fâché? Lisez les historiens, étudiez les philosophes, les poètes : leurs ouvrages sont remplis de ces honteux exemples et des malheureuses fins de ceux qui. comme vous, firent trop de cas des femmes. Lisez Salomon, il dit que les femmes et le vin font apostasier les hommes *3. Prenez conseil deSénèque, et vous verrez à quel point il les estime '*. Ecoutez Aristote, consultez saint Bernard : gentils' juifs, chrétiens et maures, tous s'accordent à ce sujet! Mais malgré ce que j'ai dit et ce que je pourrai dire d'elles, ne croyez pas qu'il faille en faire une généralité; il y en a et il y en a eu beaucoup de saintes, de vertueuses et de nobles, dont l'éclatante couronne rachète le blâme acquis parles autres. Mais quant à ces dernières, qui suffirait à citer leurs mensonges, leurs intrigues, leur versatilité, leur impudeur, leurs pleurnicheries, leur fausseté, leur audace? Qui saurait dire

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