ACTE DEUXIÈME
Évitez de regimber contre l'éperon, feignez la joie et le calme, vous serez calme et joyeux. Toujours l'imagination rend les choses ce qu'on veut qu'elles soient ; ce n'est pas qu'elle change la vérité, mais elle calme nos pensées et redresse notre jugement.
Calixte. Sempronio, mon ami, puisque tu ne veux pas que je sois seul, appelle Parmeno, il restera avec moi. Sois à l'avenir fidèle comme tu l'es maintenant : c'est dans les bons soins du serviteur que le maître trouve sa récompense... Parmeno?
Parmeno. Je suis ici, seigneur.
Calixte. Ah ! bien ! je ne te voyais pas. Ne la quitte pas, Sempronio, et ne m'oublie pas; va, Dieu te conduise! — Toi, Parmeno, que te semble de ce qui s'est passé aujourd'hui ? Ma peine est grande. Mélibée est fïère, Célestine est habile et s'entend à de pareilles affaires. Le succès ne peut nous manquer, tu me Tas prouvé avec toute ton inimitié. Je te crois; la vérité est si puissante qu'elle oblige ses ennemis eux-mêmes à la proclamer. Puisque Célestine est telle que tu l'as dit, j'aime mieux lui avoir donné cent écus que cinq à un autre.
Parmeno. Les regrettez-vous déjà? (A part.) Ça va mal ; de semblables générosités nous feront jeûner au logis.
Calixte. Puisque je te demande ton avis, sois-moi agréable, Parmeno. Ne baisse pas la tête en me répondant : l'envie est triste, la tristesse est muette 5 le découragement me reviendrait bien vite avec toi, malgré mes craintes et ma volonté. Que disais-tu, fâcheux ?
Parmeno. Je dis, seigneur, que votre générosité serait mieux employée à faire des présents à Mélibée, qu'à donner de l'argent à cette vieille, que je connais, et, ce qui est pis, à vous faire son esclave.
Calixte. Comment, fou, son esclave?
Parmeno. Celui à qui vous confiez votre secret est maître de votre liberté37.
La Célestinf. 6
Calixte. Ce que dit l'imbécile vaut bien quelque chose. —Je veux que tu saches que quand il y a une immense distance de celui qui demande à celui qu'il implore, soit par vénération, soit par supériorité de position, soit par la différence des naissances, comme il existe entre cette dame et moi, il faut un médiateur. Il me faut quelqu'un qui se charge de transmettre mon message aux mains de celle à laquelle je crois impossible de parler une seconde fois. Puisqu'il en est ainsi, dis-moi si tu m'approuves.
Parmeno. Le diable le fasse !
Calixte. Que dis-tu?
Parmeno. Je dis, seigneur, que jamais une faute ne va seule, qu'une imprudence en amène toujours d'autres.
Calixte. Cette remarque est vraie, mais je n'en comprends pas le motif.
Parmeno. Seigneur, la perte de votre faucon l'autre jour vous a conduit dans le verger de Mélibée; cette recherche vous a donné occasion de la voir et de lui parler; la conversation a amené l'amour, l'amour a engendré votre peine, la peine causera la perte de votre corps , de votre âme et de votre fortune , et ce qui m'afflige le plus dans tout cela, c'est que vous soyez la victime de cette trotteuse de couvents 3g, qui a déjà été emplumée trois fois 39.
Calixte. Parle hardiment, j'en suis bien aise; mais plus tu m'en dis du mal, plus elle me plaît. Qu'elle en iinisse avec moi, et qu'on l'emplume une quatrième fois. Tu parles à ton aise, tu juges sans passion, mais tu ne souffres pas comme moi, Parmeno.
Parmeno. Seigneur, j'aime mieux que vous me repreniez avec colère pour vous avoir fâché, que vous entendre me condamner plus tard pour ne vous avoir pas donnéde conseil. Vous avez perdu le nom d'homme libre en engageant ainsi votre volonté.
Calixte. Ce traître veut des coups de bâton. Dismoi, mauvais serviteur, pourquoi dis-tu du mal de ce