ACTE QUATRIÈME. 6l
Lorsqu'entre deux extrêmes il n'y a pas de milieu, il est du devoir de l'homme de choisir le plus sage. J'aime mieux offenser Plebère que fâcher Calixte. J'irai donc. Il y aurait pour moi plus de honte à passer pour lâche qu'il n'y aura de peine à accomplir avec audace ce que j'ai promis: jamais la fortune n'abandonne le courage. Je vois déjà sa porte 5 je me suis vue en de plus grands dangers. Du cœur, du cœur, Cêlestine, ne faiblis pas 5 il y a toujours des gens disposés à intercéder en faveur des patients. Tous les augures se montrent favorables, ou je ne m'y connais pas. Sur quatre hommes que j'ai rencontrés, trois se nomment Jean^ et deux sont cornards. La première parole que j'ai entendue dans la rue était une parole d'amour. Je n'ai pas fait un faux pas comme les autres fois. Il semble que les pierres s'écartent et me livrent passage; mes jupes ne m'arrêtent pas, je ne me sens pas de fatigue en marchant. Tout le monde me salue; pas un chien n'a aboyé après moi; je n'ai vu ni un oiseau noir, ni une grive, ni un corbeau, ni d'autres oiseaux sinistres; et le mieux de tout cela, c'est que j'aperçois Lucrèce, la cousine d'Élicie, sur la porte de Mélibée. Elle ne me sera pas contraire.
Lucrèce. Quelle est cette vieille qui vient en tortillant?
Cêlestine. La paix soit dans cette maison !
Lucrèce. Cêlestine, la mère, sois la bienvenue! Quel dieu t'amène dans ce quartier, que tu parcours si rarement?
Cêlestine. Ma fille, mon amour, c'est le désir de vous voir toutes; je t'apporte descomplimens d'Élicie, et je viens voir tes deux maîtresses, jeune et vieille, que je n'ai pas visitées depuis que j'ai changé de quartier.
Lucrèce. C'est pour cela seulement que tu es sortie de chez toi ? J'en suis surprise, ce n'est pas là ton habitude; tu n'as pas coutume de faire un pas sans qu'il doive te profiter.
Gélestine. Quel profit vaut mieux, folle, qu'accomplir ses désirs? Après cela, comme nous autres vieilles nous ne manquons jamais de besoins, moi surtout qui dois soutenir les filles d'autrui, je viens vendre un peu de fil.
Lucrèce. Ce que je dis vaut bien quelque chose; je suis dans mon bon sens, tu n'es pas femme à donner un œuf sans retirer un bœuf31. Ma maîtresse, la vieille, fait de la toile, elle a besoin de fil, et toi, tu as besoin d'en vendre. Entre et attends ici, vous vous accorderez bientôt.
Alisa, survenant. Avec qui parles-tu, Lucrèce ?
Lucrèce. Madame, avec cette vieille à la balafre, qui demeurait ici à la Tannerie, sur la côte, près du fleuve.
Alisa. Je ne la connais pas; si tu veux m'apprendre ce que j'ignore à l'aide de ce que je sais encore moins, c'est comme si tu prenais de l'eau avec un panier.
Lucrèce. Jésus! madame, cette vieille est plus connue que la rue5*2. Je ne sais comment vous ne vous souvenez pas de cette femme qu'on mit au pilori comme sorcière, qui vendait les jeunes filles aux abbés53 et démariait les gens mariés.
Alisa. Quel métier fait-elle? Peut-être ainsi m'en souviendrai-je mieux.
Lucrèce. Madame, elle parfume des coiffes, fait du sublimé et compte une trentaine de métiers; elle se connaît beaucoup en herbes ; elle soigne les petits enfants, et enfin on la nomme la vieille lapidaire.
Alisa. Tout cela ne me la fait pas connaître. Dismoi son nom si tu le sais.
Lucrèce. Si je le sais, madame ! Il n'y a enfant ni vieillard dans la ville entière qui ne le sache; pourrais-je l'ignorer?
Alisa. Alors pourquoi ne le dis-tu pas?
Lucrèce. J'ai honte.
Alisa. Allons donc, sotte, dis-le, ne m'impatiente pas par ces retards.