‹ La CélestineChapitre 67 sur 179 · ACTE QUATRIEME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIEME

Lucrèce. Sauf votre respect, madame, son nom est Célestine.

Alisa. Hi, hi, hi ! la fièvre te tue si je puis m'empêcher de rire, en pensant à la haine que tu dois porter à cette vieille, puisque tu as honte de prononcer son nom ! Maintenant je me souviens d'elle ! .. Une bonne pièce! Ne m'en dis pas davantage. Elle vient sans doute me demander quelque chose- dis-lui de monter.

Lucrèce. Monte, tante.

Célestine. Bonne dame, la paix de Dieu soit avec vous et avec votre noblerille ! Mes occupations et mes infirmités m'ont empêchée de visiter votre maison comme je l'aurais dû; mais Dieu connaît la pureté de mes entrailles, mon véritable amour; il sait que la distance des demeures ne chasse pas l'amour des cœurs. Ce que je désirais beaucoup, la nécessité me l'a fait faire. Avec mes chagrins et mes malheurs, il m'est survenu pénurie d'argent; je n'ai pas trouvé de meilleur remède que de vendre un peu de fil que j'avais préparé pour faire quelque tissu; j'ai su de votre servante que vous en aviez besoin. Bien que je sois pauvre (et non grâces à Dieu), le voici, disposez de lui et de moi.

Alisa. Honorable voisine, tes raisonnements et ton offre me donnent compassion; j'aimerais mieux pouvoir satisfaire à tes besoins que te priver de ta toile. J'accepte ce que tume proposes; si ce fil estbon il te sera bien payé.

Célestine. Bon, madame! Telles soient ma vie et ma vieillesse, telles soient la vie et la vieillesse de quiconque voudra bien me croire! 11 est fin comme le poil de la tête, fort comme une corde de guitare, blanc comme un flocon de neige. Ces doigts l'ont dévidé et arrangé tout entier. Le voici en petits écheyeaux, et aussi bien cette âme pécheresse puisse-t-elle être reçue en grâce, comme on m'en donnait hier trois écus de l'once !

Alisa. Mélibée, ma fille, retiens cette brave femme avec toi; il est grand temps que j'aille visiter ma sœur, la femme de Gremès, que je n'ai pas vue depuis hier soir; son page est venu me chercher; son mal s'est accru depuis un instant.

Célestine, à part. Voilà le diable qui prend le bon moment et qui augmente le mal de l'autre. Allons, brave ami, tiens bon, il est temps ; courage, ne la quitte pas, emporte-la-moi où je voudrais bien. Alisa. Que dis- tu, amie?

Célestine. Madame, maudit soit le diable et mon péché de ce que le mal de votre sœur augmente dans un tel moment! Le temps va nous manquer pour traiter notre affaire. Quel est donc ce mal?

Alisa. Une douleur au côté, telle que, selon ce que dit le garçon qui était là, je crains qu'elle ne soit mortelle. Prie Dieu, ma voisine, par amour pour moi, pense à elle dans tes prières.

Célestine. Je vous le promets, madame. En sortant d'ici, je vais aller dans les monastères où j'ai des moines à ma dévotion et je les chargerai de la mission que vous me donnez. Déplus, avant mon déjeuner, je ferai quatre fois le tour de mon chapelet.

Alisa. Vois, Mélibée ; contente la voisine pour ce qu'il sera raisonnable de lui donner de son fil. Et toi, mère, pardonne-moi ; un autre jour nous nous verrons plus longtemps. (Elle sort.)

Célestine. Madame, où il n'y a pas d'offense, il n'est pas besoin de pardon. Dieu vous soit favorable, car vous me laissez en bonne compagnie. Que le Seigneur lui conserve longtemps sa noble jeunesse et sa gracieuse beauté, c'est le temps des plaisirs et des jouissances, et en vérité la vieillesse n'est que l'hôtellerie des infirmités, l'auberge des soucis, l'amie des querelles, une continuelle angoisse, une plaie incurable, une tache pour le passé, une peine pour le présent, une triste inquiétude pour l'avenir, elle est

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