ACTE CINQUIÈME. 8l
engendre l'admiration ; l'admiration conçue par les yeux descend delà dansPesprit; l'esprit la témoigne par des signes extérieurs. Qui t'a jamais vue dans la rue la tête basse, les yeux fixés sur le sol, ne regardant personne, comme tu faisais tout à l'heure? Qui t'a jamais vue parlant entre tes dents et marchant avec rapidité comme quelqu'un qui va chercher un bénéfice? Tout cela est ncuveau et doit surprendre quiconque te connaît. Mais laissons cela et dis-moi, au nom de Dieu, quelle nouvelle tu apportes. Avonsnous une fille ou un garçon? Je t'attends ici depuis qu'une heure est sonnée, et je n'ai pas vu de meilleur augure que ton retard.
Célestine. Mon fils, cette règle des sots n'est pas toujours sûre ; j'aurais bien pu tarder encore et laisser là mon nez et peut-être plus, mon nez et ma langue : ainsi, plus j'aurais attendu, plus il aurait pu m'en coûter.
Sempronio. Par amour pour moi, mère, ne t'en va pas d'ici sans mêle conter.
Célestine. Sempronio, mon ami, je ne puis m'arrêter, et le lieu est mal choisi. Viens avec moi chez Galixte, tu entendras des merveilles; ce serait déflorer mon ambassade que d'en rendre compte à un trop grand nombre de personnes. Je veux que Calixte sache de moi-même ce qui s'est passé; car bien qu'il te revienne une petite part du profit, je veux tout l'honneur du travail.
Sempronio. Une petite part, Célestine? Ce que tu dis ne me semble pas bien.
Célestine. Tais-toi, fou, part ou petite part, tu auras autant que tu voudras. Tout ce que j'ai est à toi; jouissons et profitons, nous ne nous querellerons pas quand il faudra partager. Tu sais bien aussi que les vieux ont beaucoup plus de besoins que les jeunes, que toi surtout qui as ta table mise.
Sempronio. J'ai besoin d'autre chose que de manger.
Célestine. De quoi, mon fils? d'une douzaine d'aiguillettes, d'un cordon pour ton chapeau, d'un arc pour aller de maison en maison tirer des moineaux et faire les yeux doux aux linottes qui sont aux fenêtres, aux jeunes filles, je veux dire, innocent, à celles qui ne savent pas voler, tu m'entends bien. Il n'y a pas avec elles de meilleur entremetteur qu'un arc; il donne entrée partout, sous quelque prétexte que ce soit. Bien malheureuse, ami Sempronio, est celle qui veut vivre honorablement et qui devient vieille, comme je le fais.
Sempronio, à part. O vieille rusée ! ô vieille pleine de malice! ô gorge avide et avare! elle veut pour s'enrichir me tromper comme elle trompe mon maître ! Elle ne fera pas bon profit ; je ne lui envie pas ce qu'elle gagnera : quiconque s'élève d'une manière honteuse tombe plus rapidement qu'il n'est monté. Oh! qu'il est malaisé de connaître l'homme! on a bien raison de dire qu'il n'y a ni marchandise ni animal aussi difficile. Cette vieille est fausse et mauvaise, le diable m'a poussé vers elle-, j'aurais mieux fait d'éviter cette venimeuse vipère que de m'en approcher: c'est ma faute; mais qu'elle fasse sa provision d'une manière ou de l'autre, elle ne pourra nier sa promesse.
Célestine. Que dis-tu, Sempronio? Avec qui parles-tu? Tu viens là en me frottant les jupons; pourquoi ne vas-tu pas plus vite ?
Sempronio. Je dis, Célestine, que je ne m'étonne pas que tu sois si changeante et que tu suives les traces de la plupart des femmes. Je pense que tu devrais différer ton projet. Tu vas maintenant à l'étourdie dire à Calixte ce qui s'est passé ; ne sais-tu pas qu'on ne fait grand cas que de ce qu'on désire beaucoup? Ignores-tu que plus mon maître souffre, plus notre profit s'augmente?
Célestine. Le sage change selon les circonstances ; l'ignorant seul ne change pas. A nouvelle affaire il