‹ La CélestineChapitre 79 sur 179 · ACTE CINQUIEME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIEME

faut un nouveau système. Je ne pensais pas, Sempronio, mon fils, que la fortune me servirait ainsi. Le talent des messagers adroits est de prendre conseil du moment} quelque bien que soit ce que l'on fait, il ne peut réparer le temps perdu. Je sais (et j'en ai fait l'épreuve) que ton maître est libéral et quelque peu capricieux ; il donnera plus en un jour pour une bonne nouvelle, qu'en cent jours passés par lui à souffrir et par moi à courir. Les plaisirs auxquels on n'est pas préparé jettent le trouble dans l'esprit, et le trouble empêche la réflexion. Et d'ailleurs que peutil résulter du bien, si ce n'est le bien,? Gomment peut agir la noblesse, si ce n'est en belles étrennes? Taistoi, niais, laisse faire la vieille.

Sempronio. Mais dis-moi ce qui s'est passé entre toi et cette gente damoiselle; cite-moi quelque parole de sa bouche, car en vérité j'ai aussi grand désir de le savoir que mon maître.

Célestine. Tais-toi, fou, tu te tourmentes inutilement; je devine que tu aimerais mieux goûter de ce rôti que manger ton pain à la fumée. Hâtonsnous, ton maître deviendra fou si je tarde trop.

Sempronio. Il l'est déjà sans cela.

Parmeno. Seigneur, seigneur!

Calixte. Que veux- tu, fou?

Parmeno. J'aperçois Sempronio et Célestine qui viennent ici ; ils s'arrêtent de temps en temps, et quand ils sont arrêtés, Sempronio fait des lignes sur la terre avec son épée ; je ne sais ce que c'est.

Calixte. O étourdi, négligent! tu les vois venir et tu ne cours pas ouvrir la porte ! O grand Dieu ! puissance souveraine! quelle pensée les accompagne ? quelle nouvelle m'apportent-ils ? Ils ont tant tardé, qu'en ce moment je désire plutôt leur venue que la fin de mon tourment. O mes tristes oreilles! soyez disposées à ce que vous allez entendre ; le soulagement ou la souffrance de mon cœur est maintenant sur la

langue de Célestine ! Oh! si je pouvais passer en dormant le temps qui va s'écouler entre le commencement et la fin de son récit ! Je suis persuadé maintenant qu'il est plus pénible au coupable d'attendre la lecture de sa sentence, que le coup de la mort quand il sait quel sort l'attend. O Parmeno! que tu es lent! que tes mains sont faibles! Enlève donc cette ennuyeuse barre afin que puisse entrer l'honorable femme qui tient ma vie sur sa langue.

Célestine. Entends-tu, Sempronio? notre maître a changé de ton. Ce qu'il dit là est bien différent de ce qui se passa entre Parmeno et lui à notre première venue. Cela va, il me semble, de mieux en mieux. Il n'y a pas une seule de ses paroles qui ne vaille plus d'une jupe pour la vieille Célestine.

Sempronio. Fais attention en entrant de feindre de ne pas voir Calixte et dis quelque chose de bon.

Célestine. Tais-toi, Sempronio, car bien que j'aie aventuré ma vie, Calixte mérite plus encore, ainsi que ses prières et les tiennes; aussi j'attends de sa libéralité une digne récompense.

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