‹ La CélestineChapitre 85 sur 179 · ACTE SIXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE SIXIÈME

Célestine. Donnez-moi mes étrennes et je vous le dirai.

Calixte. Oh ! pour Dieu ! prends toute cette maison, tout ce qu'elle renferme, parle, demande ce que tu voudras.

Célestine. Pour une mante que vous donnerez à la vieille, elle déposera entre vos mains ce même cordon qui ceignait la taille de Mélibée.

Calixte. Que parles-tu de mante? Mante, robe et tout ce que j'ai.

Célestine. J'ai besoin d'une mante, et cela me suffira. N'allez pas plus loin et n'ayez pas mauvaise opinion de ma demande; on dit qu'offrir beaucoup à celui qui demande peu, c'est une espèce de refus.

Calixte. Cours, Parmeno, appelle mon tailleur, qu'il lui coupe à l'instant une mante et une robe de ce drap fin qu'on a apporté pour faire friser 67.

Parmeno, en bas. Bon, tout à la vieille, parce qu'elle vient chargée de mensonges comme une abeille, et rien à moi, qu'on fait toujours courir. Elle n'a pas pensé à autre chose depuis ce matin avec ses allées et venues.

Calixte. Que veut ce démon? Il n'y a certes pas au monde un homme aussi mal servi que moi, jamais je n'ai vu des valets grognons, malintentionnés, se mêlant de tout comme ceux-là. Que murmures-tu, coquin, envieux? Que dis-tu? je t'entends à peine. Va où je t'ordonne et ne m'irrite pas ; j'ai bien assez de ma peine pour me pousser à bout; hâte-toi, on trouvera bien aussi une casaque pour toi dans cette pièce.

Parmeno. Je ne dis pas autre chose, seigneur, sinon qu'il est trop tard pour trouver le tailleur.

Calixte. Ne t'ai-je pas dit que tu te mêlais de tout ? Alors ce sera pour demain. Et toi, ma mère, aie patience par amour pour moi : ce qui est différé n'est pas perdu. Fais-moi voir ce cordon bénit digne de

ceindre un tel corps. Mes yeux, mes sens vont se réjouir ensemble, de même qu'ils ont été épris à la fois, Mon pauvre cœur va être heureux, lui qui n'a pas goûté un instant de plaisir depuis qu'il a connu cette noble dame. Tous mes sens ont été blessés, tous se sont réunis à lui avec leur provision de peines, chacun aussi maltraité que possible, les yeux de l'avoir regardée, les oreilles de l'avoir entendue, les mains de l'avoir touchée.

Célestine. Gomment, vous Pavez touchée, ditesvous ? Vous m'effrayez !

Calixte. En songe, je veux dire.

Célestine. En songe?

Calixte. Je la vois si souvent en songe que je redoute pour moi le sort d'Alcibiade, qui rêva qu'il se voyait enveloppé dans le manteau de sa maîtresse; et un jour on le tua et il n'y eut personne pour l'enlever de la rue ni pour le couvrir, si ce n'est elle avec son manteau 68. Mais, vivant ou mort, j'aurais grande joie de revêtir ses habits.

Célestine. Vous vous créez trop de peine; lorsque les autres reposent dans leurs lits, vous vous préparez des souffrances pour le lendemain. Ayez courage, seigneur, Dieu n'abandonne pas sa créature; calmez vos désirs, prenez ce cordon; si je ne meurs pas, je vous donnerai aussi sa maîtresse.

Calixte. O nouvel hôte ! ô bienheureux cordon, qui as eu te bonheur et la gloire de ceindre ce corps que je ne suis pas digne de servir! O nœuds que j'adore, vous avez entouré l'objet de mes désirs. Dites-moi, étiez-vous présents à la cruelle réponse de celle que vous servez et dont je suis l'esclave? Hélas! nuit et jour je souffre et me désespère, et je n'ai encore obtenu ni grâce ni don généreux.

Célestine. Il y a un bien vieux dicton qui dit : « Qui sollicite le moins réussit le mieux. » Mais ayez confiance, je vous ferai obtenir en sollicitant ce que

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