ACTE SIXIEME
vous n'auriez pas si vous étiez négligent. Consolezvous, seigneur, Zamora n'a pas été prise en une heure, et cependant les assaillants ne se sont pas découragés.
Calixte. O malheureux que je suis! Les villes sont entourées de pierres, et les pierres renversent les pierres; mais ma dame a un cœur d'acier. Il n'y a pas de métal qui puisse l'attaquer, il n'y a pas de trait qui y fasse brèche. Essayez de planter l'échelle au pied de ses murailles; elle a des yeux qui lancent des flèches, une langue qui jette le reproche et le mépris ; elle est placée de telle manière qu'on ne peut pas même l'attaquer d'une demi-lieue.
Célestine. Taisez-vous, seigneurx l'audace d'un seul homme a causé la prise de Troie. Ne doutez pas qu'une femme ne puisse en soumettre une autre. Vous avez peu fréquenté ma maison et vous ne savez pas bien ce que je puis.
Calixte. A l'avenir, mère, je croirai tout ce que tu me diras, puisque tu m'as apporté un joyau tel que celui-ci. O glorieuse ceinture de cette taille angélique ! je te vois et je ne crois pas. O cordon ! cordon ! as-tu été mon ennemi? Dis-le-moi. Si tu l'as été, je te pardonne. Les hommes qui ont le cœur bon savent excuser les fautes. Je ne le pense pas cependant; si tu m'avais été contraire, tu ne serais pas venu si promptement en mon pouvoir, à moins que ce ne soit pour te disculper. Réponds-moi, je t'en conjure par la vertu de l'extrême puissance que ta maîtresse a acquise sur moi.
Célestine. Cessez cette rêverie, seigneur, car je suis fatiguée de vous entendre, et ce cordon est tout froissé de vos baisers.
Calixte. O malheureux que je suis! quel bien immense m'accorderait le ciel si tu étais fait et tissu de mes bras et non de soie, comme tu l'es! Quelle jouissance ressentiraient mes bras de ceindre et d'entourer avec tout le respect qu'il mérite, ce corps que tu tiens
La Célestine. o
sans cesse embrassé sans comprendre ton bonheur ! O combien de secrets délicieux tu auras surpris!
Célestine. Vous verrez bien plus et le comprendrez bien mieux si vous n'usez pas votre sentiment à parler de la sorte.
Calixte. Tais-toi, mère, lui et moi nous nous entendons. O mes yeux! souvenez-vous que vous avez été la cause de ma blessure, la porte par laquelle mon cœur a été frappé; il est juste que la peine revienne à ceux qui l'ont causée. N'oubliez pas que vous me devez ma guérison; or donc, voyez et considérez le moyen de salut qui vient vous trouver jusqu'ici.
Sempronio. Seigneur, avez-vous donc assez du plaisir que vous cause ce cordon, et ne pensez-vous plus à Mélibée?
Calixte. Quel homme est aussi fou, aussi extravagant, aussi rabat-joie que celui-là ?
Sempronio. A force de parler, vous vous fatiguez et vous fatiguez ceux qui vous écoutent; vous perdrez de la sorte le bon sens et la vie. La moindre chose qui vous manque suffit pour vous faire perdre la tête. Abrégez vos discours et faites place à ceux de Célestine.
Calixte. Est-il vrai, mère, que ce que je dis te fatigue, ou plutôt ce démon n'est-il pas ivre ?
Célestine. Quoiqu'il ne le soit pas, vous ferez bien, seigneur, de mettre fin à vos lamentations. Traitez le cordon comme un cordon , afin que vous sachiez mettre une différence dans vos paroles quand vous verrez Mélibée : que votre langue ne traite pas de même manière le vêtement et la personne.
Calixte. O ma bonne mère, ma consolatrice! laissemoi jouir de ce messager de ma gloire. O ma langue ! pourquoi t'occupes-tu à d'autres raisonnements, pourquoi cesses-tu d'adorer le doux présent de celle que je ne verrai jamais peut-être en mon pouvoir? O mes mains, avec quelle audace, avec combien peu de respect vous tenez et vous traitez le remède de mes souf-