‹ La CélestineChapitre 87 sur 179 · ACTE SIXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE SIXIÈME

frances! Je n'ai plus rien à craindre du venin pénétrant dans lequel avait été trempée la pointe aiguë de la flèche qui m'a frappé, car celle qui causa la blessure m'envoie maintenant la guérison. O toi, mère, la joie des vieilles femmes, le bonheur des jeunes, la consolation des gens désolés comme moi! ne me poursuis pas de tes craintes, laisse-moi librement contempler mon bonheur, laisse-moi sortir dans les rues avec ce bijou, afin que ceux qui me verront sachent qu'il n'y a pas un homme plus fortuné que moi.

Sempronio. N'aggravez pas votre blessure en la chargeant de désirs, seigneur; ce n'est pas seulement du cordon que dépend votre guérison.

Calixte. Je le sais bien, mais je n'ai pas assez de patience pour m'empêcher d'adorer un tel cadeau.

Célestine. Un cadeau? On appelle ainsi ce qui est donné de bon gré; vous savez bien qu'elle le fit pour l'amour de Dieu, pour guérir vos dents; mais si je vis, elle changera de ton.

Calixte. Et la prière?

Célestine. Elle ne me Ta pas donnée aujourd'hui.

Calixte. Pour quel motif?

Célestine. Le temps manquait, mais il a été convenu que si votre mal ne diminuait pas, je retournerais demain pour la chercher.

Calixte. Diminuer ? Ma peine diminuera quand cessera sa cruauté.

Célestine. Assez, seigneur, c'est assez dit et assez fait; elle s'est obligée, selon ce qu'elle a témoigné, à tout ce que je voudrai demander pour cette maladie, selon ce qui dépendra d'elle. Voyez si cela ne suffit pas pour la première visite. Je m'en vais; ayez soin, seigneur, si vous sortez demain, de vous mettre un mouchoir autour du visage, afin que si elle vous voit, elle ne m'accuse pas de fausseté.

Calixte. J'en mettrai quatre pour te plaire. Mais,

gS LA CÉLESTINE.

dis-moi, pour Dieu, est-ce là tout? Je meurs de désir d'entendre quelqu'une des paroles sorties de cette bouche divine. Gomment, ne la connaissant pas, as- tu été assez audacieuse pour t'introduire et parler aussi familièrement?

Célestine. Ne la connaissant pas? Elles ont été quatre ans mes voisines, je les voyais, je causais, je riais avec elles nuit et jour. La mère me connaît mieux que ses propres mains, et Mélibée, depuis lors, est devenue grande, intelligente et gentille.

Parmeno, à part. Hé, Sempronio, écoute, que je te parle à l'oreille.

Sempronio. Eh bien, que veux-tu dire?

Parmeno. Cette attention extrême de Célestine donne à notre maître l'occasion de prolonger ses bavardages. Approche-toi d'elle, touche-la du pied, faisons-lui signe de ne pas rester davantage et de s'en aller. Il n'y a pas d'homme assez fou pour parler beaucoup quand il est seul.

Calixte. Tu dis, mère, que Mélibée est gentille? Il semble que tu le dises pour te moquer. Y a-t-il sa pareille au monde? Dieu a-t-il créé un corps plus remarquable? Pourrait-on peindre un tel visage, modèle de beauté? Si aujourd'hui vivait Hélène, pour laquelle sont morts tant de Grecs et de Troyens, ou la belle Polixène69, elles se soumettraient à la reine de mon cœur. Si elle avait été présente à la querelle des trois déesses qui se disputaient la pomme, jamais on n'aurait appelé ce fruit pomme de discorde; car, sans opposition aucune, toutes trois auraient consenti à ce qu'elle échût à Mélibée, et on l'aurait ainsi nommée pomme de concorde. Combien de femmes n'y a-t-il pas, qui connaissent Mélibée, qui se maudissent et qui querellent Dieu parce qu'il les a oubliées quand il a créé ma bien-aimée? Elles consument leur vie, se rongent les chairs par envie, s'imposent de cruels martyrs, pensant, à l'aide de l'artifice, égaler la perfection dont la nature l'a dotée. Les unes épilent leurs

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