‹ La CélestineChapitre 90 sur 179 · ACTE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

ACTE SEPTIÈME

Dieu que tu seras meilleur pour moi à l'avenir et que tu changeras de conduite avec le temps. Comme on dit : « les habitudes varient comme les cheveux et les goûts , » c'est-à-dire , mon fils , à mesure qu'on vieillit et qu'on voit de nouvelles choses. La jeunesse ne pense qu'au présent, mais l'âge mûr ne néglige ni présent, ni passé, ni avenir.

Si tu t'étais souvenu, mon fils Parmeno,de l'amour que j'avais pour toi, la première demeure que tu eusses choisie en arrivant dans cette ville eût été la mienne; mais vous autres jeunes gens, vous vous inquiétez peu des vieillards, vous vous dirigez au hasard, vous ne pensez jamais que vous avez ou que vous pouvez avoir besoin d'eux, vous ne songez pas aux infirmités; vous ne croyez jamais que puisse vous manquer cette brillante fleur de jeunesse. Mais sache donc, ami, que pour des besoins comme ceux-là, c'est un bon refuge qu'une vieille qu'on connaît, une amie, une mère et plus qu'une mère ; une bonne demeure pour bien se reposer quand on est en santé; un bon hôpital pour se soigner quand on est malade; une bonne bourse pour le besoin ; une bonne caisse pour garder l'argent dans la prospérité ; un bon feu d'hiver entouré de broches ; un bon ombrage pour l'été ; une bonne taverne pour boire et manger. Que diras-tu à tout cela, petit fou ? Je sais bien que tu es honteux de ce qui t'est échappé ce matin , mais je ne veux de toi rien autre chose ; Dieu ne demande au pécheur que de se repentir et de s'amender.

Vois Sempronio, avec l'aide de Dieu, j'en ai fait un homme ; je voudrais que vous fussiez ensemble comme frères, car si tu étais bien avec lui, tu le serais avec ton maître et avec tout le monde. Vois comme il est bien accueilli, diligent, courtisan, serviable, gracieux; il recherche ton amitié ; votre profit s'accroîtrait si vous vous donniez mutuellement la main. Tu sais qu'il faut que tu aimes si tu veux être aimé : on ne pêche pas des truites sans se mouiller les chausses 70; Sempronio ne te doit rien ; c'est une simplicité que

de ne vouloir pas aimer et espérer être aimé; c'est une folie que de payer l'amitié avec la haine.

Parmeno. Mère, je te confesse ma seconde faute et jeté prie, en me pardonnant le passé, d'ordonner pour l'avenir; mais je crois qu'il est impossible d'entretenir amitié avec Sempronio. Il est extravagant, je suis peu patient; fais des amis avec cela.

Célestine. Mais ce n'était pas là ton défaut.

Parmeno. Sur ma foi! plus j'ai grandi, plus j'ai perdu ma première patience ; je ne suis plus ce que j'étais, et Sempronio n'a rien qui me convienne.

Célestine. L'ami véritable se fait connaître dans les choses incertaines ; c'est lors de l'adversité qu'on peut le mettre à l'épreuve; c'est alors qu'il arrive et qu'il visite avec empressement la maison que la fortune prospère a abandonnée. Que te dirai-je, mon fils, des qualités d'un bon ami ? Il n'y a chose plus aimée ni plus rare; il n'est aucune charge qu'il n'accepte. Sempronio et toi, vous êtes égaux : la parité des habitudes et la similitude des goûts sont le meilleur appui de l'amitié. N'oublie pas, mon fils, que si tu as quelque chose, on te le garde; sache gagner davantage, tu trouveras plus tard ce que tu as déjà. Béni soit le père qui te Ta laissé ! Je te le donnerai quand tu seras d'un âge plus avancé et convenablement établi.

Parmeno. Mère, que veux-tu dire par établi ?

Célestine. Vivre pour toi, mon fils, ne pas végéter dans les maisons d'autrui,ce que tu feras toujours tant que tu ne sauras pas mettre ton service à profit. C'est à cause du chagrin que j'ai ressenti de te voir aussi mal vêtu, que j'ai demandé aujourd'hui une mante à Calixte, comme tu l'as vu ; non pas pour cette mante, mais pour que ton maître, ayant le tailleur sous la main et te voyant devant lui sans pourpoint, t'en fît aussi le cadeau. Ainsi ce n'est pas seulement pour mon profit (comme j'ai compris que tu le disais), mais aussi pour le tien. Si tu attends les cadeaux de ces galants,

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