‹ La CélestineChapitre 91 sur 179 · ACTE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

ACTE SEPTIÈME

ils seront tels en dix années que tu pourras tous les cacher dans ta manche. Jouis de ta jeunesse, ne refuse ni un bon jour ni une bonne nuit, ni bien boire et bien manger quand tu en trouveras l'occasion; se perde ce qui se perdra. Ne crains pas d'user des biens dont ton maître a hérité; tires-en profit dans ce monde, nous ne les aurons pas dans l'autre. O mon fils Parmeno ! — et je puis bien t'appeler mon fils, moi qui t'ai vu si longtemps à mes côtés, — suis mes conseils, car je te les donne avec le désir sincère de te voir honorablement posé. Oh ! que je serais heureuse si Sempronio et toi étiez plus unis, plus amis et plus frères en tout ! que je serais heureuse si vous veniez ensemble à ma pauvre maison pour me voir, vous reposer et même vous désennuyer avec chacun une fillette!

Parmeno. Fillette, ma mère ?

Célestine. Fillette, en vérité, car moi je suis trop vieille. J'en ai procuré une à Sempronio, et cependant je lui porte moins d'intérêt qu'à toi, je l'aime moins que toi; tout ce que je te dis, vois-tu, c'est du plus profond de mes entrailles.

Parmeno. Ma bonne mère, je ne te serai point ingrat.

Célestine. Et lors même que tu le serais, je n'en souffrirais pas beaucoup, car j'agis pour l'amour de Dieu, parce que je te vois seul sur une terre étrangère, et aussi par respect pour les ossements de celle qui t'a recommandé à moi; tu seras homme, tu deviendras raisonnable, sensé, et tu diras : a La vieille Célestine me conseillait bien. »

Parmeno. Je le sens bien maintenant, quoique je sois jeune, et ce que je disais aujourd'hui à mon maître, ce n'était pas pour blâmer ce que tu faisais, mais parce que je voyais qu'il me savait mauvais gré des bons avis que je lui donnais. Pour l'avenir, soyons tous contre lui; fais des tiennes, je me tairai; j'ai eu tort de ne pas te croire dès le commencement de cette affaire.

Célestine. Tu broncheras en cela et en bien d'autres choses tant que tu ne suivras pas mes conseils; ils te viennent d'une amie véritable.

Parmeno. Je tiens aujourd'hui pour bien employé le temps que j'ai passé à te servir, puisque j'ai retiré tant de fruit pour un âge plus avancé. Je prierai Dieu pour l'âme de mon père, qui m'a laissé une telle tutrice, et pour celle de ma mère, qui m'a recommandé à une telle femme.

Célestine. Ne me parle pas d'elle, mon enfant, je t'en conjure, car mes yeux se gonflent de larmes. Trouverai-je en ce monde une pareille amie, une telle compagne, une aide semblable dans mes travaux et mes fatigues? Qui cachait mes fautes? qui savait mes secrets? à qui mon cœur était-il ouvert? qui donc était tout mon bien et mon repos, si ce n'est ta mère, plus que ma sœur et mon amie ? Oh! qu'elle était gracieuse ! oh ! qu'elle était leste, propre et forte ! Elle courait à minuit de cimetière en cimetière, cherchant des objets pour notre art, sans plus de peine et de crainte que de jour. Il n'y avait ni chrétien, ni maure, ni juif dont elle ne visitât la fosse : le jour elle allait à la découverte, le soir elle les déterrait. Elle se plaisait à l'obscurité de la nuit, comme toi à la clarté du jour; elle disait que la nuit était le manteau de tous les pécheurs. Et adroite ! n'avait-elle pas toutes les grâces? Je vais te dire une chose qui te montrera quelle mère tu as perdue; je devrais la taire, mais il ne faut rien te cacher; tout peut passer avec toi. Elle arracha sept dents à un pendu avec des petites pinces à épiler, tandis que moi, je lui ôtais les souliers. Et pour entrer dans un cercle? mieux que moi et avec plus de courage, et cependant j'avais assez bonne réputation} mais maintenant, pour mes péchés, j'ai tout perdu, tout oublié avec elle. Que te dirai-je de plus ? Les diables eux-mêmes la craignaient; ses cris terribles les effrayaient et les rendaient tout tremblants ; aussi elle était connue d'eux comme tu l'es dans ta

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