ACTE SEPTIEME, H
passé par là ni joui de ce dont tu jouis, que j'ignore ce qui se passe, ce qui se dit et ce qui se fait ? Hélas ! qui en a plus entendu que moi ? Mais sache donc que j'ai été jeune et recherchée comme toi, que j'ai eu des amis, que jamais je ne repoussai d'auprès de moi ni vieux ni vieille, que je ne refusai leurs conseils ni en public ni en secret. Sur ma mort, que je dois à Dieu ! j'aimeraismieux un grand soufflet au milieu du visage. A te voir et à t'entendre, il semble que je sois née d'hier. Pour te faire honnête, il faudrait que tu me fisses ignorante et honteuse, il faudrait m'enlever ma vieille habitude et mon expérience, me déprécier dans mon métier afin de t'élever dans le tien. Mais de corsaire à corsaire on ne perd que les barils 79. Je fais plus d'éloges de toi quand tu n'es pas là, que tu ne t'estimes en ma présence.
Areusa. Mère, si j'ai commis une faute, pardonnemoi. Approche-toi, et qu'il fasse ce qu'il voudra : j'aime mieux ta satisfaction que la mienne. Je me crèverais un œil plutôt que de t'offenser.
Célestine. Je ne suis pas offensée, mais je te parle pour l'avenir. Dieu vous garde tous deux ! Je m'en vais seule, car vous m'agacez les nerfs avec vos baisers et vos folâtreries ; j'en ai encore le goût dans les gencives j je ne l'ai pas perdu avec les dents.
Areusa. Dieu te conduise !
Parmeno. Mère, veux-tu que je t'accompagne?
Célestine. Ce serait découvrir un saint pour en couvrir un autre. Dieu vous garde ! je suis vieille, je ne crains pas qu'on me fasse violence dans la rue.
Èlicie. Le chien aboie. Vient-elle enfin, cette maudite vieille?
Célestine. Tac, tac, tac.
Élicie. Qui est là ? qui frappe ?
Célestine. Descends m'ouvrir, ma fille.
Élicie. Est-ce ainsi que tu vas? c'est ton plaisir
Il6 LA CELESTINE.
de courir la nuit. Pourquoi agis-tu de la sorte? pourquoi fais-tu de si longues absences, mère? Tu ne penses jamais à revenir à la maison, c'est une habitude prise; pour contenter une seule personne, tu en mécontentes cent autres. On est venu te demander aujourd'hui de la part du père de cette jeune fiancée que tu conduisis au chanoine 80 le jour de Pâques : il veut la marier d'ici à trois jours. Tu lui a promis de la refaire, et il t'attend; il ne faut pas que le mari s'aperçoive de l'absence de la virginité.
Célestine. Je ne sais pas du tout, mon enfant, de qui tu me parles.
Élicie. Gomment ! tu ne t'en souviens pas ? Tu perds la tête, en vérité. Oh! que ta mémoire est faible ! Mais tu m'as dit cependant, quand tu l'as conduite là-bas, que tu l'avais déjà retouchée sept fois.
Célestine. Ne sois pas surprise, ma fille; quiconque occupe sa mémoire à plusieurs choses ne peut la fixer à aucune. Mais, dis-moi, reviendra-t-il i
Élicie. Parbleu! s'il reviendra! Il t'a donné un bracelet d'or pour prix de ton travail.
Célestine. Ah! c'est l'homme au bracelet? Je sais de qui tu parles. Mais pourquoi n'as-tu pas pris l'appareil et n'as-tu pas commencé à faire quelque chose? En pareils soins, tu devrais être habile et avoir fait tes preuves ; combien de fois ne m'as-tu pas vue travailler ? Veux-tu donc rester là toute ta vie comme une bête, sans métier ni rente ? Quand tu auras mon âge, tu regretteras l'aisance dont tu jouis maintenant. Oisive jeunesse donne malheureuse vieillesse. Je faisais autrement quand ton aïeule, que Dieu garde ! me montrait ce métier; au bout d'un an, j'en savais plus qu'elle.
Élicie. Je n'en suis pas surprise ; il arrive souvent, comme on dit, (que l'élève en remontre au maître; cela dépend du plaisir avec lequel on apprend. Aucune science ne profite à celui qui n'y prend pas goût. J'ai ce métier en haine, et toi, tu mourrais pour lui.
Célestine. Peux-tu parler ainsi ! Tu veux une pau-