CHAPITRE I
Théorie de la censure. — Son rôle. — Sa valeur.
La censure peut être ainsi définie: « C’est l'examen qu’un gouvernement peut faire des livres, des journaux, des pièces de théâtre, avant d’en permettre la publication ou la représentation. »
Remarquons que cette définition suppose un examen préalable; elle ne concerne donc que la censure préventive, mais il existe aussi une autre forme de censure, dite répressive, moins imporlante que la précédente, et qui n'intervient qu'après la publication ou la représentation. La première seule est bien celle dont on veut parler lorsqu'on prononce le mot de censure ; c’est contre elle qu’à toute époque, des attaques se sont élevées ; c'est uniquement à son occasion que l’on doit rechercher si la censure est ou n’est pas une institution légitime.
Si l’on se demande à quel titre l'Etat intervient ainsi, il est facile de voir que c’est dans son intérêt qu'est
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exercé ce contrôle sur l'emploi que les individus font de leurs pensées ; mais ce contrôle n'est-il pas critiquable ?
L'auteur d’un livre ou d’un article de journal, comme l’auteur d’une œuvre dramatique, cherchent souvent à exercer une action sur la collectivité, le premier comptant sur la facilité et la rapidité avec lesquelles seront répandus ses écrits, le second sur l'attrait si séduisant et si captivant à la fois avec lequel le théâtre lui permettra de présenter aux foules les théories les plus osées.
Aussi l'Etat s'est-il arrogé d’une façon constante le droit de surveiller, au moyen de la censure ou de procédés administratifs équivalents, la publication des livres et des journaux, ou la représentation des pièces de théâtre.
Ce ne fut souvent pas sans soulever les plus vives protestations que le pouvoir put exercer sou autorité.
Certes, ce n’est pas au nom de la liberté individuelle, totalement inconnue sous l'ancien régime, que les sujets du roi pouvaient demander la suppression de cette institution, et il est juste de reconnaître qu'elle était alors en parfaite harmonie avec les autres institutions de l’époque.
Mais, depuis, les circonstances se sont modifiées. Les idées libérales ont triomphé en 1789 et la censure a disparu avec les autres pratiques rigoureuses qu'avait instituées la royauté ; les principes de liberté individuelle ont été posés de façon indiscutable dans la Déclaration
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des droits de l’homme; on peut s'étonner alors que la censure ait reparu, et il est intéressant de rechercher à quels intérêts ont obéi les gouvernements modernes en conservant celte institution condamnée par la Révolution, rétablie par le Consulat.
L'intervention de l'Etat est nécessaire en matière de presse et de théâtre, disent les partisans de la censure, parce que sans elle des abus seraient à craindre ; elle se produit donc uniquement dans un but d'intérêt général, comme l'Etat intervient chaque fois que l’ordre public est en jeu. L'absence de censure entraînerait la licence et l’immoralité.
Et, de fait, le tableau que nous trouvons dans le remarquable ouvrage de M. Hallays-Dabot sur l'Histoire de la censure théâtrale en France, semble venir à l'appui d’une telle opinion.
« Sous Louis XII, en 1791, en 1830, en 1848, la censure n'a pas existé. On a vu par quatre fois avec quelle rapidité s'étaient produites les inventions les plus désordonnées. Personnalités violentes, insultes à la religion, peintures lascives, leçons pervertissantes, déclarations haineuses, tel est le résumé de l’histoire du théâtre en ces heures faciles. Aussi qu'est-il arrivé ? Les excès ont toujours amené la réaction. François I met un frein aux licences des Basochiens et des confrères de la Passion. Les orgies du théâtre révolutionnaire, modérées d’abord par le Directoire, sont ensuite complètement arrêtées par
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le premier Consul. Le Gouvernement de Juillet est forcé de relever les digues qu'il a lui-même renversées, et de faire rentrer le flot dans son lit. Le théâtre tapageur, agressif et immoral de 1848 doit bientôt plier devant la volonté bien arrêtée du gouvernement de ramener l’ordre dans la rue et le calme dans les esprits. »
Sans doute, nous reconnaissons volontiers qu'à des périodes de liberté ont concordé, dans l'histoire, des périodes de dévergondage effréné ; mais il ne paraît pas équitable d’en attribuer la cause à l'absence de censure. N’en fut-il pas de même tandis que celle-ci existait. Au xvin* siècle, alors qu’elle venait de recevoir son organisation définitive, la morale et la vertu ne furent-elles pas
souvent méconnues ? De nos jours encore, avant qu’elle
ne soit supprimée, l'enquête de 1891 ne nous apprenaitelle pas qu'elle était parfaitement impuissante à remplir le rôle qui lui étaitassigné, et des voixéloquentes s’élevaient pour déplorer la licence des spectacles offerts au public.
Ce que nous avançons ici, Chateaubriand l'avait affirmé d'une manière saisissante : « Je dis donc qu'on n’est pas reçu à charger la liberté de la presse des désordres que l'on croit apercevoir aujourd’hui, lorsque le xvin° siècle avec son impiété et sa dépravation s’est écoulé sous le régime de la censure et s’est élancé du sein même de l’enseignement religieux dans le gouffre de la Révolution (1). »
(1) Chateaubriand, Mélanges politiques et littéraires, p. 292.
La censure s'impose aussi, dit-on, pour défendre les institutions politiques ou les droits des particuliers, la morale ou la religion.
Là encore, nous le verrons au cours de cette étude, elle n’atteint pas toujours son but.
Instituée pour enrayer le protestantisme, a-t-elle empêché le triomphe de la Réforme ? Maniée comme une arme de répression par l’ancien régime pour combattre le succès qui allait aux idées philosophiques, elle n’a pas non plus arrêté le triomphe de la Révolution.
Quant aux droits des particuliers, la justice saurait aussi bien les défendre. N’ont-ils pas à leur disposition l’article 1382 du Code civil, si commode en maintes circonstances ? On objectera peut-être le scandale que feront éclater au grand jour des débats judiciaires ; mais la censure, en supprimant une pièce, n’attire-t-elle pas aussi l’attention du public sur ce qu’elle voulait lui laisser ignorer. Après tant d’autres, l’exemple de la pièce de M. Brieux, « Les Avariés » est là pour le prouver. Interdite en 1901, et répandue aussitôt sous forme de livre, elle allait faire connaître aux quatre coins de la France une œuvre qui, certes, sans passer Inaperçue, aurait moins soulevé la curiosité publique qu’elle ne le fit après la mesure que prit à son égard la censure.
Toutes ces raisons ne sont donc pas suffisantes pour légitimer, dans le théâtre, l'intervention de l'Etat avant