‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 156 sur 220 · XXXV · texte numérisé non relu

XXXV

LETTRE DU MINISTRE DE LA POLICE AU COMTE J>E RÈMU8AT SUR LA TRAGÉDIE DE TIPP0-8AÉB.

Archives nationales, F^ 3301.

15 janvier 1811.

A M. le comte de Rémusat :

J'ai reçu, monsieur le comte, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire concernant la tragédie de Tippo-Saëb que je vous avais renvoyée avec l'expression de mes regrets de ne pouvoir l'approuver. Vous ne désirez pas sans doute que j'entre dans une discussion politique et littéraire pour motiver à cet égard mon opinion et mes regrets. Je ne doute point des intentions patriotiques de l'auteur, que vous honorez de votre amitié; mais je pense qu'une tragédie, dont le sujet n'est au fond et ne peut être que le triomphe de nos éternels ennemis et l'affermissement de la puissance colossale des Anglais dans le continent de l'Inde, serait aujourd'hui déplacée sur la scène française. Je crois aussi que, malgré l'éloignement des lieux, un événement récent et presque contemporain, auquel peuvent avoir contribué des personnes qui vivent encore au milieu de nous, qui réveille à la fois et le souvenir de Louis XVI, allié de Tippo-Saëb et le souvenir du parti révolutionnaire qui avait envoyé ses agents dans rinde, ne saurait convenir au théâtre. Bacine fut blâmé d'avoir mis Bajazet sur la scène plus d'un

demi-siëcle après la mort de ce prince, quoique la politique du gouvernement français fût très étrangère à cet événement On sait, au contraire, qu'elle fut liée quelque temps à la destinée de Tippo-Saëb, dont le sang fume encore, et le talent de Racine lui-même ne suffirait pas dans un. tel sujet pour éviter lout ce qui peut donner lieu à des applications ou rappeler des souvenirs douloureux.

Tels sont, monsieur le comte, les motifs qui me forceraient à rejeter cette pièce, si elle s'était présentée dans la forme ordinaire pour obtenir la permission d*êtro jouée; mais Tintérét que vous prenez à l'auteur recommande trop puissamment son ouvrage auprès de moi pour que je n'éprouve pas un véritable regret de ne pouvoir l'approuver.

Recevez, etc.

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