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ARTIOLB DE BENJAMIN CONSTANT DANS LES DÉBATS

Journal des Débats politiques et littéraires.^ Dimaacho 19 mars 1815.

France. — Paris, 18 mars.

Les représentants de la nation ont porté an pied du trône l'expression de leur dévouement et de leur reconnaissance.

Ils ont exprimé en môme temps et l'admiration du peuple pour le courage de son monarque, et le désir de voir associer aux destinées de ia France des t;tommea qui, depuis vingt-cinq années, ont, à diverses époques, défendu la patrie, la gloire et la liberté françaises, association salutaire, qui réunit toutes les opinions, efiacelos derniers vestiges des partis opposés, et entoure leAoi constitutionnel de ses véritables appuis, do ceux qni, en 1769, voulaient faire fleurir la liberté sous la monarchie, et qui, en 1815, veulent consolider la monarchie par la liberté. Ils sont en effet le boulevard des gouvernements, ceux qui se rendieiit compte des motifs pour lesquels ils les défendent Quand cm ne demande qu'à servir le despotisme, on passe avec indiflércnce d*un gouvernement à Tautre, bien sûr qu*on retrouvera sa place d'instrument sous le nouveau despotisme. Mais quard on chérit la liberté, on se fait tuer autour du trône qui protège la liberté.

Maintenant donc, rassurées sur toutes nos inquiétudes, heureux et fiers de la dignité, du courage, de la sincérité de notre moaarque, redoublons d'efibrte contre rennemi de la France, Gooire Tonnemi de Thumanité. Louis XVIII, par une confiance digne d'un roi de France envers des Français, loin de s'entourer de précautions ombrageuses, saisit le moment du danger pour rendre plus libérale encore la Goustitutioa qui nous régit. Appuyé sur cotte Imse inébranlable, la seule qui de nos jours paisse donner aux gouvorn^cimcnts de la force et de la durée, il se repose sur notre zèie, sur uotro* ^triotigme et sur ce courage éprouvé par l'Europe et qui fera éternellement son admii-ation. Il s'agit de tous nos intérêts, de nos femmes, de

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nos enfants, do nos propriétés, de la liberté, de notre industrie, de nos opinions, de nos paroles et de nos pensées. L*homine qui nous menace avait tout envahi. Il enlevait les bras à ragriculture, il faisait croître Therbe dans nos cités commerçantes, il traînait aux extrémités du monde Télite de la nation pour Tabandonner ensuite aux rigueurs de la famine et aux rigueurs des frimas : par sa volonté, 1.200.000 braves ont péri sur la terre étrangère, sans secours, sans aliments, sans consolation, désertés par lui, après Tavoir défendu de leurs mains mourantes. Il revient aujourd'hui pauvre et avide pour nous •arracher ce qui nous reste encore. Les richesses de l'univers ne sont plus à lui, ce sont les nôtres qu'il veut dévorer. Son apparition, qui est pour nous le renouvellement de tous les malheurs, est pour l'Europe un signal de guerre. Les peuples s'inquiètent, les puissances s'étonnent. Les souverains, devenus nos alliés par son abdication, sentent avec douleur la né- -cessité de redevenir nos enneniis. Aucune nation ne peut se fier à sa parole ; aucune, s'il nous gouverne, ne peut rester en paix avec nous.

Du côté du Roi est la liberté constitutionnelle, la sûreté, la paix : du côté de Buonaparte, la servitude, l'anarchie et la guerre. Nous jouissons sous Louis XVIII d'un gouvernement représentatif, nous nous gouvernons nous-mêmes. Nous subirions sous Buonaparte un gouvernement de mameloucks ; son glaive seul nous gouvernerait.

Et qu'il me soit permis de relever une erreur qui, sans doute, n'affaiblirait pas les cœurs intrépides et les résolutions courageuses, mais qui pourrait ébranler les esprits incertains et les âmes vulgaires. On a dans nos journaux parlé delà clémence que -promettait Buonaparte et l'on s'est indigné de cette clémence. Mais cette promesse n'existe pas. J'ai lu cette proclamation d'un tyran déchu qui veut ressaisir le sceptre. Les mots de clémence et d'amnistie ne s'y trouvent pas plus que ceux de constitution et de liberté. Quelques paroles jetées dédaigneusement sur les écrits qui ont paru depuis le 31 mars, semblent, il est vrai, offrir à ceux qui ont attaqué la tyrannie renversée la garantie du mépris ; mais ces paroles ne conticn-

ncnt aucun engagomp.nt; elles laissent le champ libre à toutes les vengeances.

Les proclamations de Buonaparte ne sont point celles d'uE prince qui se croit des droits au trône; elles no sont pas môme celles d*un factieux qui s'efforce de tenter le peuple par Tappât de la liberté : ce sont les proclamations d'un chef armé qui fait briller son sabre pour exciter Tavidité de ses satellites, et les lancer sur les citoyens comme sur une proie. C'est Attila, c'est Gcngis-Khan, plus terrible et plus odieux, parce que les ressources do la civilisation sont à son usage; on voit qu'il les préparc pour régulariser le massacre et pour administrer le pillage : il ne déguise pas ses projets, il nous méprise trop pour daigner nous séduire.

- Et quel peuple, en effet, serait plus digne que nous d'ôtre méprisé, si nous tendions nos bras à ses fers? Après avoir été la terreur de l'Enrope, nous en deviendrions la risée; nous reprendrions un maître que nous avons nous-mêmes èouvert d'opprobre. Il y a un an, nous pouvions nous dire entraînés par l'enthousiasme ou trompés par la ruse. Aujourd'hui nous avons proclamé que nos yeux étaient ouverts, que nous détestions le joug de cet homme. C'çst contre notre vœu connu, déclaré, répété mille fois, que nous reprendrions ce joug effroyable, nous nous reconnaîtrions nous-mêmes pour une nation d'esclaves; noire esclavage n'aurait plus d'excuse, notre abjection plus de bornes.

Et du sein de cette abjection profonde, qu'oserions-nous dire à ce Roi que nous aurions pu ne pas rappeler? car les puissances voulaient respecter l'indépendance du vœu national; à ce Roi, que nous avons attiré par des résolutions spontanées jsur la terre où déjà sa famille avait tant souffert? Lui dirions-nous : Vous aviez cxu aux Français, nous vous avons entouré d'hommages et rassuré par nos serments. Vous avez quitté votre asile, vous êtes venu au milieu de nous seul et désarmé. Tant que nul danger n'existait, tant que vous disposiez des faveurs et de la puissance, un peuple immense vous a étourdi par des acclamations bruyantes. Vous n*avez pas abusé de son enthousiasme. Si vos ministres ont pu se tromper dans quel-

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que6 mesuroS) Vûuë avo;» éi6 nbhlcs l)on, 6oik41»I<). Utio année de votre règne n*a pas fait répandi-e autant do larmes qa*un seul joui* du ttgniBâd Baonâtparie. Mais il iiBt>araft sur Tcxirémixéû<i uùtJte tèttiicito^ il Hèpamtt, cet homme tcini de not^rc sMg et i^oui'Étivi ïiagivëiid fiat tiod malédicUoiiB unanimes. Il se in>etitf e> il menace, ^i ni le^s Bonnentë lïe n^i^ t^dennent, ni tos Vertus ne nous imposiBni, ui voti^ conâanCo ne nous atteiKirit, ïii là Vieillesse ne nous ft^p^o do fospiïKît. Vous avez cru Ifouvet une i^tion, vous n'avez tt*ouvè qu'un Ux>upeau d*osclates parjuî^.

Nm, tel ne sera pas neire langage. Tel ne sera, du moins, pas le ttiien. Je le dis aujourd'hui, satïs crainte d'ôlrc méconnu : j*ai voulu la liberté soué diverses ft)ymes. J'ai vu qu'cUo était possible sous la monarchie. J'ai vu le Roi se rallier à la Nation ; je b'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophissiM cl balbutier des tnots profanés pour racheter une vie hon« teuae^

Mais ce n'<)St point le sort qui nous attend. Ces guerriers qui, dumnt vingt-cinq années, oui couvert la France d'une immense gloire, ne seront pas les instruments de la honte nationale. Ils tm vendroiM pas leur patrie qui les a admirés et qui les chérit. Trompés un instant, ils reviendront aux dra^^ peaux français. AfOigôs de quelques erreurs dont ils furent victimes, ils voient ces erreurs réparées. Ils ont pour guides leurs anciens chefs, leurs frères d'armes, ceux qui les conduisirent si souvent à la victoire, ceux qui, iconnaissant leurs services, aideront le monarque à les récompenser. L'égareiâont d'un jour doi4; ôti-e oublié. Ils ont peut-*élre igtioré teurs pn^ près fautes. La nation les ignorera comme eux, pour se rappeler leur valeur admirable et leur imnK>rt!olle renommée.

Benjamin de Constant.

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