‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 192 sur 220 · XLIII · texte numérisé non relu

XLIII

RAPPORT DES CENSEURS SUR L'aLLEMAGNE.

Archives nationales, F** 118.

Librairie. — Bullelins hebdomadaires de 1810. Direclion générale de l'imprimerie et de la librairie. Bulletin de la dernière semaine de septembre 1810. — N« 1. 29 septembre.

IjO 26 du courant 1 examen de l'ouvrage intitulé de VAIUmagne^ par M"* do Staël, 3 volumes in-8», a été terminé.

Cet ouvrage est divisé en quatre parties.

lia première traite des mœurs des Allemands et de leurs gouverncmenls; la seconde de leur littérature et de leurs arts; la troisième de leur philosophie, de leur morale et de leur enthousiasme religieux, philosophique ou poétique.

1810 DOCUMENTS RBLilTIPS A MADAME DE STAËL 351

Le censeur de la première partie de M»« de Stacl, M. Pellenc, après avoir observé en passant qu'elle a souvent médit de la France dans les pays étrangers, qu elle s'est signalée en toute occasion par son esprit frondeur et qu'elle écrit en partie sous Tinspiration de M. Schlegel, qui s'est déclaré lo détracteur de la littérature française, divise son rapport en diflérents paragraphes. Il relève d'abord les phrases répréhcnsibles, ensuite les allusions ou certaines ou probables, enfin les passages qui sont décidément susceptibles d'une cer* taine censure.

Il résulte, du rapprochement des phrases ^épréhensibles,^^ qu'elle s'efforce de représenter la France comme gémissant \ sous un régime qui tend à dérober à la Nation la connais- ] sance de l'esprit du siècle, et qu'elle insiste sur les suppositions injurieuses qui ont si souvent fait méconnaître dans Tétranger les principes libéraux du gouvernement de Sa Majesté. En voulant donner de la France une fausse opinion, en abdiquant la gloire de sa patrie et accordant aux Allemands la supériorité de l'instruction et de la pensée, elle semble avoir pour but de démentir tout ce qu'a fait l'Empereur pour Tencouragement des lettres et des arts. Ses rélicences indiquent les Français comme asseyant l'art de la domination sur lo dol et la fraude, comme privé^de toute liberté et m^me de tout bonheur

L'Autriche n'est pas mieux traitée. Elle s'est toujours montrée ambitieuse ou faible. Mauvais gouvernement. Bêtise des individus. Orgueil sans honneur. Peuple qui donne plus aux sensations qu'aux idées. Grands qui manquent d'esprit et que l'esprit importune ; famille régnante, souverain entièrement nul.

La recherche des allusions en présente quelques-unes qu'on peut appliquer sans trop d'efforts aux circonstances qui ont précédé et suivi le mariage de Leurs Majestés Impériales et Royales. Le mauvais esprit de Fauteur y perce de toutes parts. Trois autres passages assez clairs indiquent l'opinion qu'elle a ou qu'elle feint d'avoir de l'instabilité des institutions fondées par Sa Majesté.

Les passages tout à fait du domaine de la Censure renferment des conseils plus ou moins directs donnés à rAllemagne contre la Finance. On y trouve que les Allemands ont trop de considération pour les Français et pas assez d'esprit militaire; qu'ils ont trop d'indifférence pour l'indépendance et la liberté et qu'ils ont eu tort de négliger leur puissance nationale, qu'il importait do fonder parmi les colosses européens. On leur reproche d'avoir mal résisté et on leur fftit entendre que le bien-être matériel dont ils se contentent est incompatible avec l'honneur national et le vrai patriotisme, et qu'il est, d'ailleurs, mal assuré. M"* de Staël invite les étrangers à résister à l'ascendant de nos manières, plus redoutables selon elle que celui de nos victoires. Elle blâme sans mesure le partage de la Pologne et semble annoncer ou prévoir l'indépendance de ce pays. Elle loue le cai^actère noble et exalté des Prussiens et l'héroïsme du prince Louis ; en un mot, elle trahi t sans cesse, et sans s'en apercevoir, ses affections, ses vœux et ses regrets.

Sur la seconde partie, M. de La Salle, qui remplaçait M. Pellenc, absent par congé, expose qu'elle est uniquement consacrée à. l'examen et à l'analyse des principaux ouvrages dramatiques et historiques des. auteurs allemands modernes, tels que Schiller, Lessing, Gœthe, etc., (5tc., que cette analyse est faite avec un enthousiasme qui indique plus d'imagination que de goût et de jugement et qui paraît plus singulier que persuasif ; que le style vise à la force et à la profondeur, mais qu'il tombe souvent dans le pathos et la bizarrerie, et que si l'on rencontre dans cette partie quelques observations fines et des aperçus ingénieux,lc plus souvent les pensées, les principes, les remarques et les jugements sont superficiels et peu concluants; enfin que la connaissance acquise du caractère et des opinions de l'auteur fait apercevoir dans cette partie de l'ouvrage des idées dont le développement pourrait être dangereux, mais que cette empreinte vague ne pouvait cire saisie dans un passage plutôt que dans un autre.

Sur la troisième partie, le censeur, qui est le môme, fait connaître que l'auteur prétend l'avoir consacrée â l'examen des

ouvrages de métaphysique et de morale publics par des Allemands, mais qu'il a dans le fait embrassé tous les systèmes de philosophie. Il y trace assez nettement le fameux système do Kant, mais toutefois celte partie manque de méthode et de logique. Les détails en sont brillans, mais le fond en est vague et une incertitude perpétuelle d'opinion y domine. La liberté morale y est représentée comme dépendant de la liberté civile et Ton sait ce que Tauleur entend par la liberté civile. Le respect pour le gouvernement et rattachement pour le Souverain y sont traités en respect pour la force et on attendrissement de la peur. Le Christianisme y est loué pour la force d'inertie qu'il inspire, et surtout l'énergie du refus. On y établit qu'il y a plus d'honneur à porter les armes dans une guerre civile que pour la défense et le service de son prince; l'obéissance passive pour le gouvernement y est reprochée aux chrétiens. Enfin on suppose que la grandeur de la France, si l'esprit de calcul continue à prévaloir parmi nous, ne laissera que des traces terribles comme les flots et arides comme les déserts.

iia conclusion des censeurs est que les phrases répréhensiëiiâes sont la plupart isolées et que toutes ne sont pas absolumcaX nécessaires à modifier ou à retrancher ; que l'ouvrage de M""' 4e Staël, s'il n'est pas imprimé en France, paraîtra inlailliblement dans l'étranger et que les phrases dangereuses f u'il renferme et les mauvaises intentions qu'on a pu y cacher n'en auraient que plus de succès, lorsqu'on saurait que cet ouvrage s'est comme réfugié dans sa véritable patrie et dans les imprimeries allemandes pour échapper à la oensure française : leur avis est donc que la publication de l'ouvrage pourra être permise, si l'auteur se soumet à changer ou a retrancher les passages qui lui seraient indiquées. - Lç Directeur général do la librairie, ayant appris que S. Exe. le Ministre de la Police générale avait fait-âaisir les feuilles imprimées de l'ouvrage, a suspendu sa décision. L'examen de l'ouvrage n'était pas terminé, quand la saisiea eu lieu.

354 APPBXDIJE — DEQXISVia PilRTIE 1310

LETTllS DU PRÉFET DE LOIR-ETCHBR AU MIXrSTRE DE LA. POUCE

AU SUJET DE LA REMCSE DES ÉPREUVES DE L'aLLE^CAGNK

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