‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 68 sur 220 · Correspondance de Napoléon, t. VIII · texte numérisé non relu

Correspondance de Napoléon, t. VIII

des races royales, les massacres de la Révolution. Dans une préface,que ne contient pas la première édition expurgée, il ne se dissimulait pas toutes les haines que devait lui attirer sa courageuse publication, puisqu'il y flétrissait les assassins et y attaquait « un million de propriétaires illégitimes et de spoliateurs barbares ». Rœderer, alors rédacteur du Journat de Paris^ déclarait que le poète avait choisi un sujet de mauvais goût. Il allait plus loin : « Si les événements sont d'une époque trop récente, leur peinture ne peut faire couler que des larmes de sang et n'éveiller que des sentiments cruels. Elle ne peut servir qu'à provoquer des vengeances, à échauffer des tètes fanatiques, à aiguiser des armes parricides. Choisir alors un semblable sujet est une faute contre le goût, qui peut dégénérer en un véritable crime d'État... *. » On voit que Rœderer faisait ici œuvre de coiulisanerie et non de critique, ce qui n'était malheureusement que trop fréquent. Le poème de Delilie paraîtrait, d'ailleurs, aujourd'hui peu intéressant. On ne lirait guère une œuvre de plus de trois mille vers qui commencerait de la sorte :

a Trop longtemps ont grondé les foudres de la guerre ;

« Trop longtemps des plaisirs, corrupteurs de la terre,

« La mollesse écouta les sons voluptueux.

« Maintenant, des bons cieurs instinct affectueux,

« Accours, douce Pitié, sers mon tendre délire ;

« Viens mouiller de tes pleurs les cordes de ma lyre !... »

Delilie devait être encore exposj, trois ans plus tard, aux s Jvérités de la police pour le même ouvrage. Un rapport du 1*' septembre 1806 nous apprend que « les libraires Giguet et Michaud viennent de publier une nouvelle édition du Poème de la Pitié, dans laquelle ils ont imprimé les passages supprimés par autorité. M. Delilie désavoue

i. Journal de Paris, 15 et 17 avril 1803.

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cotte édition, qu'il déclare avoir été faite sans sa participation et même contre son vœu. Son Excellence a ordonné à M. le conseiller d'Etat, préfet de police, de saisir cette édition et de faire dresser procès- verbal des exemplaires saisis. On y a ajouté un frontispice représentant les adieux de Louis XVI à sa famille. Ces libraires ont déjà publié plusieurs autres ouvrages propres à donner une mauvaise direction à Tesprit public *. » Cet avertissement aux libraires Giguet et Michaud signiliait qu'à la première incartade de leur part, leur établissement serait fermé et leurs personnes mises sous les verrous.

La pulice, qui refusait d'autoriser toute publication concernant les Bourbons, laissait paraître avec son approbation des livres de ce genre : le Dominicain ou les crimes de l intolérance et les effets du célibat religieux *. Par contre, elle saisissait le poème de J.B.L.D. intitulé la Terreur ^ parce qu'on relevait des vers du genre des suivants : « Des juges assassins, cannibales arbitres, « Des modernes Nérons aveugles instrumens, « Sourds à tous les remords, de leurs arrêts sanglans * Profanant de Thémis l'aveugle sanctuaire, « De deuil et de cyprès couvrent la France entière *. » Des allusions aux mauvais jours de la Révolution, les écrivains passaient vite au despotisme de Bonaparte. Les pamphlets contre le Premier Consul vinrent en partie de Londres ou de Berlin, où Fauche-Borel, l'agent royaliste bien connu, les imprimait à profusion. Peltier, le rédacteur de ÏAmbigUj publia un jour à Londres une ode de Charles Nodier intitulée la Napoleone, violente satire qui valut à l'auteur quelques mois de prison à Sainte-Pélagie.

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