‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 67 sur 220 · L Antidote, qui fut supprimé en · texte numérisé non relu

L Antidote, qui fut supprimé en

comme ceux-ci : « Français, faites place au roi très chrétien ! Portez-le vous-mêmes sur son trône antique ; relevez son oriflamme !... » Une lettre du comte de Lille (Louis XVIII) avait remercié Tauteur de son brillant plaidoyer en faveur de la monarchie légitime et Tavait prié de faire circuler son ouvrage en France par tous les moyens possibles. Cette lettre fut interceptée par la police *.

Brousse-Desfaucherets, Lemontey et Esménard étaient alors les principaux censeurs chargés de dénoncer et d'ar- • rèter les livres suspects. S'ils se laissèrent aller trop souvent à des rancunes et à de mesquines considérations de parti dont il faut les blâmer, il est un acte d'énergie pour lequel ils méritent des applaudissements : c'est celui qu'ils montrèrent contre les infâmes écrits du marquis de Sade. Ce maniaque erotique eut l'audace d'offrir ses romans Justine et Juliette, richement reliés, au Premier Consul. Bonaparte, pris de dégoût, les jeta au feu. La Censure saisit l'édition de ces immondes compositions et fit arrêter l'auteur *.

En 1802, l'ancien député des Cinq Cents, Camille Jordan, s'attira le ressentiment du Premier Consul. L'homme modéré, ennemi des terroristes, qui avait été mis en sur- ^ veillance à Grenoble par un arrêté du 29 pluviôse an vici, venait de publier un écrit intitulé : Le vrai sens du vote national sur le Consulat à vie, au moment où le général Bonaparte interrogeait les Assemblées provisoires pour se faire décerner le pouvoir absolu. Camille Jordan se déclarait favorable au Consulat à vie ; mais il traçait une série de garanties qu'il attendait nécessairement du Premier

1. Les autres ouvrages du comte J. de Maistre, à part VEssai sur le principe générateur des constitutions politiques, qui parut en 1810 à Saint-Pétersbourg, ne furent publiés qu'après TEmpire. « 11 fallait se taire, disent les éditeurs de J. de Maistre, quand la terre entière se taisait devant un seul homme. »

2. Le marquis 4e Sade fut enfermé à Sainte-Pélagie, puis transféré, Je 9 mars 1803, à l'hospice de Gharenton comme fou dangereux. Il y mourut le 2 décembre 1814.

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Consul, telles que la cessation des détentions arbitraires, la responsabilité des fonctionnaires, la liberté de la presse. Le général Bonaparte, rapporte Bourrienne, avait parcouru la brochure et se répandant en invectives contre son auteur : « Comment, disait-il, je n'en finirai donc pas avec ces boute-feu ? Des bavards qui voient de la politique sur un papier comme le monde sur une carte ! Vraiment, je n'aurais qu'à les laisser faire et cela irait bien, ma foi ! Camille Jordan que j'ai si bien accueilli à Lyon ! Lui aussi, Il demande la liberté de la presse !... Non, sûrement, ils ne l'auront pas. Il vaudrait autant monter tout de suite en voiture et aller vivre dans une ferme à cent lieues de Paris!... » Sur son ordre, la brochure fut saisie, et, par prudence, Camille Jordan se tint pendant quelque temps à l'écart.

S'il était peu disposé à concéder aux Français la liberté de la presse, après le^^ conspirations et les attentats dont il avait été l'objet depuis son arrivée au pouvoir, le Premier Consul, en politique avisé, s'empressait de rendre à la religion catholique la liberté dont la Révolution l'avait privée.

Le 18 avril 1802, un Te Deum solennel, chanté à Notre- Dame, célébrait le rétablissement du culte, décrété par le Concordat. Au même moment, paraissait un livre fameux, le Génie du Christianisme, qui, en répondant à un immense besoin de foi et à une avidité extrême de consolations religieuses, obtint le plus grand comme le plus légitime triomphe. Son auteur. Chateaubriand, qu'à cette époque encore la police qualifiait secrètement de « royaliste violent, dangereux sous tous les rapports, ayant des moyens et dévoué à l'Angleterre » *, conquit la faveur du Premier Consul par cet ouvrage si utile à la popularité de ses desseins ; car si le Concordat avait été favorablement accueilli par la

t. Archives nationales.

grande majorité des Français, il est certain aussi que les généraux et l'entourage de Bonaparte n'avaient pas dissimulé leur mécontentement au sujet de ce grand acte de pacification *. En raison de son prodigieux succès, le livre de Chateaubriand venait apporter à l'œuvre politique un appui considérable. Ajoutons que la Censure s'était préoccupée, elle aussi, du Génie du Christianisme et que le ministre de l'intérieur avait voulu en voir les épreuves. Aussi rien d'étonnant à ce que la première édition contînt des allusions au rétablissement du culte, à «Jyrus maître des royaumes de la terre et chargé par Jéhovah de relever son temple. C'était sur l'ordre du libérateur Cyrus que l'auteur, obscur Israélite, apportait son grain de sable à la reconstruction de l'édifice *. Le premier Consul ne se contenta pas de ce discret hommage et il fit négocier par Fontanes une dédicace en règle. Il y réussit. Voici celle qu'on lut en tête de la seconde édition du Génie du Christianisme :

« Citoyen Premier Consul,

« Vous avez bien voulu prendre sous votre protection cette édition du Génie du Christianisme ; c'est un nouveau témoignage delà faveur que vous accordez à l'auguste cause qui triomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher de reconnoître dans vos destinées la main de la Providence qui vous avait marqué de loin pour l'accom-

1. La caricature essaya inutilement de ridiculiser le Concordat. La plus connue est celle qui représente le Premier Consul se noyant dans un bénitier et les évèques le repoussant au fond de Teau avec leurs crosses.

2. Diverses difficultés entre l'État et l'Église s'élevèrent après la publication du Concordat et des articles organiques. Nous citerons, eatre autres, l'ordre donné par le ministre de l'intérieur aux préfets de soumettre à la Censure les lettres pastorales et les mandements des évoques. De nombreuses protestations et de vives résistances rendirent cette mesure inexécutable. (Voir cette affaire en détail dans le beau livre de M. d'Hausson ville : L'Église romaine et le Premier Empire, t. !•».)

plissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent ; la France, agrandie par vos victoires, a placé en vous son espérance, depuis que vous appuyez sur la religion les bases de PÉtat et de vos prospérités. Continuez à tendre une main secourable à trente millions de chrétiens qui prient pour vous au pied des autels que vous leur avez rendus.

€ Je suis avec un profond respect *, etc. »

Après le succès, de son livre, Chateaubriand consentit à accepter le poste de premier secrétaire près le cardinal Fesch, ambassadeur de France à Rome. Mais Fontanes allait bientôt constater sa disgrâce, et déplorer qu'on fût amené à croire « qu'un homme qui écrit est incapable de toute affaire et ne convient à aucune place administrative ». Toutefois Napoléon ne devait oublier, en aucune occasion, le service que lui avait rendu le Génie du Christianismej et lors de la distribution des prix décennaux, il s'étonna que l'Académie eût oublié de récompenser cet admirable ouvrage. Il en demanda la raison aux académiciens qui, sauf le comte Daru, relevèrent plus de fautes à blâmer dans ce livre que de beautés à louer *. En dépit des courtisans et des envieux, le Génie du Christianisme devait consacrer à jamais le nom de Chateaubriand.

Un ouvrage qui excita les susceptibilités du Premier Consul, ouvrage bien oublié aujourd'hui et qui parut en 1803, fut le Poème de la Pitié, L'auteur était le bon abbé Delille, que le groupe Fontanes accusait méchamment de «tenir

1. Il est vrai que, plus tard, Chateaubriand, voulant atténuer cet hommage, écrivit que Napoléon n'eût pas été ce qu'il était, si lui, la Muse, ne se fût trouvé là. « La Raison, affirmait-il superbement, accomplissait les idées du Poète. »

2. Le comte Regnaud, entre autres, motivait sa décision défavorable sur le silence d'un auteur vis-à-vis d'un monarque qui lui avait rendu sa patrie et lui avait permis la célébrité, en attendant qu'il obtint la gloire. « Permis la célébrité » était une expression qui méritait de prendre place dans le vocabulaire des censeurs.

boutique de poésie ^» Delille, malgré ces railleries Jouissait de quelque faveur auprès du public et son livre eut une certaine vogue. Voici ce qu'en dit Fiévée : «Il ne changea pas les choses politiques, mais changea pendant quelque temps le ton de la conversation. On en frémissait dans le gouvernement de Bonaparte, et "cependant personne n'aurait osé arrêter la publication d'un ouvrage de l'abbé Delille. Il y a quelque chose qui, dans presque tous les temps, surmonte les lois de répression contre la presse, c'est le talent reconnu et aimé du public. L'abbé Delille jouissait alors de cette position *. » Fiévée se trompe en affirmant que la police avait respecté le Poème de la Pitié : car une lettre du Premier Consul, adressée au citoyen Régnier, r Grand-Juge, et datée du 7 juillet 1803, lui recommandait de faire envoyer par le préfet de police une circulaire à chaque libraire, où il ne leur permettrait de mettre leurs ouvrages en vente que sept jours après en avoir remis un exemplaire à la justice, « afin que, dès qu'il y a un mauvais ouvrage, tel que le livre du citoyen de Sales, la Correspon-dance de Louis XVI et le Poème de la Pitié, on puisse l'arrêter ». » Cette lettre est claire et dénote bien, malgré l'assertion de Fiévée, la saisie du poème de Delille, poème qui fut d'ailleurs revu et amendé par la Censure.

Dans cet ouvrage, Delille peignait avec sensibilité les guerres de la Vendée, les malheurs de la plus infortunée

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