SOLS NAI'OLKMN III
pour la morale publique. Sous ce rapport donc, la pièce ne nous paraît pas avoir d'inconvénient.
Voilà pour le premier point.
Pour le second et le troisième, c'est autre chose.
Au point de vue des intérêts politiques et religieux, la question est fortement engagée.
L'auteur aborde de front la lutte de la démocratie, de la révolution, dans le sens philosophique et élevé du mot, en opposition avec la contre-révolution personnifiée par le parti légitimiste.
Pour une discussion de ce genre, la question religieuse se trouve inévitablement mêlée à la politique, dans la pièce comme dans la réalité des faits.
Et à ce propos, c'est ici le lieu de signaler plus particulièrement l'épisode que nous avons déjà fait remarquer du discours émané du co-
mité légitimiste et qui doit être lu ù la Chambre par un orateur d'emprunt.
Cette partie de l'ouvrage nous paraît d'une très sérieuse gravité. En effet: faisons d'abord abstraction du caractère d'allusion dont nous aurons à parler relativement à ce passage, et examinons le discours en lui-même.
Ce discours que Maréchal débite en s'asseyant, au commencement du troisième acte, est présenté, dans la pensée de l'auteur, comme le manifeste du parti légitimiste et clérical; cela résulte de la pièce même. On ne saurait, par conséquent, en partager les idées sous peine d'être obscurantiste et réactionnaire. Or, c'est contre cette pensée qu'il importe de protester. En effet, dans ces doctrines étalées comme fâcheuses et rétrogrades, il n'y a rien que n'admette le croyant le plus ordinaire, l'homme le moins fanatique et le moins fervent en matière politique et religieuse.
Des croyances parfaitement honorables, telles
sous NAI'OLKON 111. 189
que r espérance cCunmonde meilleur; des idées manifestement sensées , telles que la foi en Dieu; assimilées à tous les raisonnements auxquels on ne trouve rien à répondre et contre lesquels proteste un sentiment intime. (Acte III, scène ii.)
Toutes ces choses représentées comme les instruments de la contre-révolution ; voilà qui nous paraît une thèse aussi fausse que dangereuse au théâtre.
Cette double question politique et religieuse nous amène naturellement au quatrième point ; les convenances et le goût en ce qui touche les allusions aux personnes et aux choses.
Dans cette comédie, on ne saurait se le dissimuler, les allusions sont nombreuses et saisissantes.
Procédons par ordre.
Au premier acte le portrait de ce journaliste,
hussard de Vorthodoxie, de ce pamphlétaire
angélique,conviciator angélicus, ne peut man-
quer, à la représentation, d'amener sur toutes les lèvres, avec un sourire significatif, le nom d'un écrivain très connu pour ses opinions ultramontaines et ses satiriques flagellations dans la polémique religieuse'. Cette allusion, toute transparente qu'elle soit, offre-t-elle un autre danger que d'attirer peut-être à l'auteur de la pièce et à l'administration qui l'aura autorisée quelque rancune, d'ailleurs sans grande importance?...
Une allusion plus grave, et qui s'attaque alors à des personnages placés dans une sphère officielle, est celle dont nous avons déjà dit quelques mots à propos de ce discours fourni tout fait au député Maréchal, chargé de le lire comme étant de son crû.
On se rappelle les insinuations qui, pour ne pas avoir été écrites dans les journaux français, n'en ont pas moins couru les salons de Paris pendant la dernière session, au sujet de deux
* M. Louis Veuillot.
sous NAPOLKUN III. 191
discours remarquables sur la question romaine, lus au Corps législatif par d'honorables députés duNord,etduHaut-Rhin'.Unerumeurpublique fort accréditée les a fait passer pour les organes de la pensée et de Tœuvre de personnages politiques très connus, cachés dans Tombre des anciens partis, et réduits, publiquement au moins, au silence et à l'inaction.
Evidemment, il y a là encore une difficulté réelle et une question d'autant plus grave à trancher que c'est une des bases de la pièce.
Parlerons-nous, pour mémoire seulement, de cette autre allusion à un guerrier célèbre qui est allé briser ses lauriers dans une entreprise malencontreuse, sous un drapeau étranger-, et que l'auteur, du reste, ne cite qu'une fois sous le nom de Castelfido ?
Au quatrième acte, une allusion non moins
1 MM. Kolb-Bernard et Keller.
* Le général de Lamoriciére, qui avait accepté un commandement dans l'armée du pape. (Voyez la note relative à la pièce de Ponsard, Ce qui plaît aux femmes.)
saillante est offerte encore au public, et là le personnage est hardiment mis en scène ; nous voulons parler de l'ancien ministre, sous le nom de Gautherecm, consonnance qui, seule, ouvrirait les yeux les moins perspicaces, si d'ailleurs on ne reconnaissait aisément le portrait '.
On se souvient sans doute qu'il y a quelques mois, dans l'assemblée d'une société ï)our la pro2Ktgationde l'éducationprotestante, l'illustre président, ancien ministre, et chef autrefois du parti doctrinaire, prononça à propos des affaires de Rome certaines paroles que tout le monde était loin d'attendre de la bouche d'un homme dont le puritanisme calviniste était proverbial.
Cette philippique politico-religieuse troubla l'assemblée protestante qui l'entendait, etdonna lieu à des réclamations dont une partie de la presse se fît l'échu. Il y eut môme une corres-
1 M. Guizot.
sous NAPOLÉON III. 193
pondance de polémique assez vive à laquelle les personnalités ne restèrent pas étrangères.
Dans la pièce, l" ancien ministre Oauthereauj faisant retirer le rôle d'orateur catholique à Maréchal pour le confier à Daigremont, le protestant ne rappelle-t-il pas de la façon la plus claire le fait que nous venons de rapporter? L'ensemble de tous ces détails, et de bien d'autres encore, nous paraît constituer des difficultés d'une nature grave, exceptionnelle, et sur lesquelles il ne nous est guère possible de prononcer.
Nous reconnaissons que l'ouvrage ne contient rien qui soit opposé à nos institutions, ni hostile au gouvernement ; mais n'y a-t-il pas là une question d'opportunité?
Nous nous demandons, par exemple, s'il n'y a pas quelque danger à laisser attaquer actuellement, à la veille peut-être des élections, un parti actif et remuant avec lequel on peut avoir à compter. Convient-il de le ménager prudem-
ment ; faut-il plutôt le laisser battre en brèche?
En somme, toutes les questions politiques et religieuses abordées dans cette œuvre, nous le répétons, nous semblent telles qu'elles échappent véritablement à notre compétence. La politique du gouvernement peut, dans les sphères élevées du pouvoir, avoir telles intentions, telles vues, telles idées que, du plan où nous sommes placés, il ne nous est pas donné d'apercevoir ou même de pressentir.
En conséquence, quelque favorable que puisse être d'ailleurs notre opinion sur cet ouvrage, remarquable à plus d'un titre, nous ne saurions nous reconnaître qualité pour formuler une proposition catégorique d'autorisation ou d'interdiction et nous avons l'honneur de soumettre la question à la haute appréciation de son Excellence.
sors NAl'OLÉON III. 105
Théâtre du Gymnase-Dramatique