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La céramique

pour objet, n’a jamais rendu et ne rend encore à l’homme plus de services et de plus variés que la Céramique. On n’en pourrait citer non plus aucun qui ait été plus universellement pratiqué, et dont les productions, à toutes les époques, aient excité un plus vif intérêt même chez les personnages les moins accessibles d’ordinaire aux préoccupations de ce genre. Il n’en est pas, enfin, qui remontent à une antiquité plus haute.

L’origine de la céramique se perd dans la nuit des temps. Presque partout elle précède la période où l’histoire des }>euples commence. En Egypte, on la rencontre dans les plus anciens hypogées, parvenue déjà à un point de relative perfection; en Grèce, dans l’îlot de Thérasia; à Santorin , sous les cendres de volcans éteints depuis des milliers d’années; en Italie, sous les débris volcaniques du Latium; en Troade, au pied des rein[)arts d’IIissarlik , la Troie de Priam ; sons les amas celticpies de j^ierres de la vieille Armoricpie, comme dans les tnniiih du Danemark et

sous les dolmens de la Drenlhe, partout la céramique apparaît ayant déjà revêtu ses formes caractéristiques, et montrant entaillés ou appliqués sur ses flancs des rudiments d’ornementation, preuve certaine d’intentions décoratives.

Ajoutons que ce n’est pas par menus fragments, par échantillons isolés, par spécimens uniques et rares, que sa présence se manifeste. En tous lieux, en tous temps, on rencontre ses produits mêlés en masse aux objets de toutes sortes et aux débris les plus divers; à ce point que i’iiumus qui recouvre aujourd’hui les cités antiques est formé presque pour un quart de fragments de poterie.

Cette incroyable abondance s’explique, au reste, par la multitude d’emplois auxquels la céramique a su se plier. Non seulement elle sert, et de tout temps a servi à l’homme pour recevoir, accommoder et présenter ses aliments, pour loger et conserver ses boissons , mais elle tient dans la décoration de nos habitations , et dans leur construction même, une place exceptionnellement importante.

Sous forme de tuiles, elle recouvre nos toits et nous abrite contre les intempéries. Façonnée en pavements, elle garnit le sol, constituant une aire plane, partout égale , propre et douce au pied. Façonnée en carrelages, elle habille la muraille d’un revêtement toujours hygiénique, facile à entretenir, souvent riche, brillant et agréable. Enfin, la pierre vient-elle à manquer, c’est encore à elle qu’on s’adresse. Transformée en briques, elle sert à édifier les murs mêmes de la maison ; et dans ces fonctions nouvelles, elle continue de joindre l’agrément à l’utile. Modelée ou moulée par des mains habiles, elle se prête aux combinaisons les plus ingénieuses. Elle remplit, suivant le cas, le rôle de gouttières, de chéneaux, de frises, de pilastres, et les contours qu’elle revêt, les ornements dont on les pare, le chaud éclat de sa couleur, concourent à la beauté de l’édifice, quand même ils n’affectent pas, comme dans le palais de

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Darius, les ambitieuses proportions d’une décoration grandiose et magnifique.

Ajoutons que ses services, autrefois, ne se l)ornaient pas aux limites étroites de notre existence. Après avoir tenu fidèle compagnie à riiomme durant sa vie, elle lui tenait encore fidèle compagnie au delà du trépas, soit en revêtant l’aspect de délicieuses mondaines, comme ces statuettes de Tanagra, retrouvées, après deux mille ans, dans les tombeaux béotiens; soit qu’elle adoptât la forme de coupes et de vases à libations, comme ceux qu’on rencontre dans les sépultures celtiques. Bien mieux, non contente d’abriter, de protéger nos ancêtres en leur vivant, elle continuait même de les protéger et de les abriter après leur mort, en leur fournissant, comme en Etrurie, le mausolée qui devait renfermer leur dépouille mortelle; en constituant, comme à Rome, l’iirne destinée à recevoir leurs cendres et leurs ossements, ou encore en prenant, comme au Brésil, la forme de ces jarres gigantesques dans lesquelles les cadavres des princes et des rois étaient enfermés.

Enfin, elle fut de tout temps et demeure encore chargée de perpétuer pour les générations futures l’image des personnes illustres ou aimées. Bustes, statues, groupes et l)as-reliefs relèvent de sa compétence. Il n’est pas jusqu’à nos moindres actions dont elle n’ait maintes fois consacré le souvenir. On conserve, au musée du Louvre, des bri- <[ues assyriennes où sont incisés des contrats de mariage, des rôles d’impositions, des actes de vente.

On comprend qu’un art d’une utilité aussi générale et <[ui savait se prêter à une telle variété d’emplois et de services ait, à toutes les époques, chez les Grands comme chez les Petits, excité un intérêt tout spécial. Cet intérêt parli- (•uliei‘ se jusiifie, en oiitia;, par la façon dont les œuvres de la Céj‘ami([ue voient le jour. Il n’existe peut-être pas un autre art, en ellet, où la ])uissance créatrice de riiomme trouve moyen d(i s(î manifester d’une manière plus évidente.

Les malières premières dont on la tire sont si communes, si répandues, qu’il n’est pour ainsi dire pas de pays où on ne les rencontre à la surface même du sol. Réduit à ses seules forces, l’être le plus faible peut les extraire, et toute la valeur qu’elles pourront acquérir par la suite, la commodité des formes , la richesse des ornements , la variété et l’éclat des couleurs brillantes et durables, viendront uniquement des façons dont on les gratifiera, — façons qui ont elles-mêmes quelque chose d’étonnant et de merveilleux.

Considérez le potier installé devant son tour. De sa main exercée il saisit un pain grossier d’argile. Il le masse, l’écrase, le pétrit, lui donnant ainsi la cohésion nécessaire. Tout d’un coup le tas informe s’anime. Sous la pression de ses doigts on voit la matière inerte s’élever, s’arrondir, grandir et monter progressivement, puis redescendre, prendre en un instant et comme par une sorte de magie les aspects les plus divers, s’épanouir en forme de coupe, se fermer en forme de flacon, s’enfler en bas, se rétrécir au sommet, jusqu’au moment où, sous l’impulsion du tour, et au seul contact de la main, elle finit par adopter un galbe précis, agréable à l’œil, c’est-à-dire artistique, répondant à une destination déterminée , par conséquent logique , et par-dessus tout savant, car la pureté de ses contours aussi bien que sa façon d’être utile ont donné lieu à de longues méditations, et sont la conséquence d’expériences répétées et de calculs difficiles.

Et ce n’est point tout. Ce vase, cette coupe, ce flacon, que le tourneur vient de tirer du néant, dont il a fait pour ainsi dire jaillir la forme d’une masse incohérente et sordide, est placé dans un four brûlant, soumis aux incandescentes caresses d’une flamme intense, qui devrait, semblet-il, le dévorer, le calciner et le réduire à néant. Eh bien, non ! Quand on le retire de la fournaise, il apparaît plus résistant, plus durable que jamais. Il a revêtu une splen-

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dide parure d’émaux éblouissants et dont les reflets chatoyants égalent ceux des pierres précieuses.

Ainsi, d’une matière vaseuse, visqueuse, presque répugnante, sortent, par le seul effort du génie de l’homme, des créations admirables par leur solidité, leur durée, leur éclat. « 11 n’y a que quelques arts mécaniques, écrit avec raison Brongniart, qui puissent donner des produits où la matière, presque nulle en valeur, acquiert par la main de l’homme un prix immense. Il y a telle grande pièce de poterie qui a acquis de la sorte une valeur mille fois plus

Fig. 5. — Minerve couronnant des peintres de vases; frise décorant une hydrie. (musée de berlix.)

grande que celle de la matière qu’elle renferme. — Ce sont là les remarquables caractères qui frappent dans les arts céramiques et qui les distinguent au premier coup d’œil des autres arts. »

Toutes ces raisons, semble-t-il, suffisent à expliquer l’intérêt tpie les plus hauts personnages, en même tenqts ([ue les poètes et les littérateurs, ont de tout temps accordé à la Gérami([ue. C’est à elle, en effet, ([ue les écrivains les plus illustres et les plus saints pro])lièt(;s ont enqirunlé leurs plus frap[>antes images. Homère décrivant le bouclier d’Achille co(U|)are le mouvement rapide des danseurs dont il est décoré, aux évolutions <pie la main du poli(‘r impriiii(‘ à sa lame. Isaïe, [)arlantde l’hAernel, s’écrie : « 11 Irailera h;s

grands du monde comme la boue, et les foulera comme le potier foule la terre sous ses pieds. » Jérémie rapproche le royaume d’Israël du vase que le potier tire de son argile. Platon se plaît à constater que, n’ayant besoin que de la main de rhomme pour s’exercer, ce l)el art a dû précéder tous les autres. Hésiode, Plutarque, lui empruntent certains de leurs apophtegmes. Et la Céramique, qui reçut son nom presque divin de Géramus, lîls de Bacclius et d’Ariadne, devint, à son tour, la marraine d’un quartier d’Atliènes. Une rue et une place lui durent leur nom. Enfin, s'il fallait montrer en quelle estime les Grecs tenaient ses produits, la peinture d’une hydrie représentant Minerve, elle-même, couronnant des jeunes gens occupés à décorer des vases , viendrait attester le légitime orgueil que potiers et peintres céramistes avaient alors de leur métier. « Ils revendiquaient aussi bien l’honneur d’avoir modelé une amphore de forme irréprochable ou une cylise élégante, écrit Olivier Rayet, que celui d’avoir exécuté les peintures de ces vases. Le potier n’était pas moins fier de faire suivre son nom du mot st:o (a fait) que le peintre ne l’était de signer son œuvre avec la formule (a

])eint). Un des grands maîtres de la Céramique attique, Euphronios, emploie tour à tour ces deux formules, comme pour témoigner qu’aucune des parties de la technique ne lui est étrangère, et dans une inscription qui nous a été conservée en partie, le titre qu’il joint à son nom est celui de potier (E’jcppovtoç x£paij.£'jç) L »

On sait que Numa établit à Rome un collège pour la communauté des potiers. Il n’est donc pas surprenant que les céramistes romains aient été aussi fiers de leur titre et de leurs ouvrages que les céramistes grecs. Tandis que les signatures des sculpteurs de l’Antiquité sont demeurées extrêmement rares, nous possédons par milliers des sigles

1. Histoire de la Céramique grecque^ par Olivier Rayet et Maxime Gollig’iion, p. XV.

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de potiers latins. Quant à restime dans laquelle les ouvrages céramiques étaient alors tenus, on en peut juger par les prix incroyablement élevés auxquels les vases murrhius atteignirent à Rome.

« On voit sous l’Empire, écrit M. BaudrillartO payer 427,000 de nos francs (70 talents) un de ces vases myrrhins [sic] que Rome estimait si précieux! R y avait chez Néron une coupe de cette matière payée, dit-on, trois cents talents (1,830,000 fr.). R paye cent talents une seule tasse à deux anses. Des vases payés assez souvent cent, deux cent, trois cent mille francs de notre monnaie, cela se voit assez fréquemment. On ne peut guère que croire ici encore Pline, et avant lui Sénèque. Ils écrivent pour leurs contemporains, qui n’auraient pas supporté qu’on leur présentât des chiffres de fantaisie. )>

Sans pousser les choses aussi loin, le Moyen Age et la Renaissance ne manquèrent pas de témoigner à la Gérami- (fue une affection particulière. Ridépendamment des poteries d’usage courant, on ne cessa pas de collectionner les vases de grand luxe et de haute valeur. Les Inventaires de Charles V et du roi René nous montrent de précieux spécimens de cette noble industrie, conservés au milieu de pièces d’orfèvrerie du plus grand prix. Au xvi® siècle, les personnages les plus riches, les ])lus puissants, s’einpai‘ent en (juel({ue sorte de cette fabrication, « non pas pour en faii*e un monopole productif, mais pour en faire la matière de leur faveur, de leur grâce, et le signe de leur générosité. ))

G’f.'sl sous la surveillance directe des princes, des princesses, d(‘s reines et des rois (pie ces admirables cérami- (pies, (pii lont la gloire de nos colleclions modernes, voient le jom-. C’est sous les y(nix méiiuîs d(‘S ducs de Toscane (pui c(;s ludles polei’ies connues sous les noms d(^ Majolica (“I

1. II. Baudi’illart, Ilisloirc du luxe public et priée - Paris, t878; t. IR p. 2.77.

de Terra invetriata, atteignent à leur perfection ; et le souvenir de Guidohaldo délia R.overa demeure lié à ces créations charmantes , auxquelles participent les artistes les plus renommés de son temps. C’est dans son palais du Casino que François de Médicis installe la fabrique de porcelaine qui portera le nom de son illustre maison. C’est dans son château d’Oiron que la gracieuse Hélène de Hangest préside à la confection de ces incomparables terres de pipe — ces vases niurrhins de notre époque — qui atteignent dans les ventes des prix invraisemblables. C’est dans le jardin meme des Tuileries que Bernard Palissy, après avoir été au service du connétable de Montmorency, reçoit de Catherine de Médicis l’autorisation d’établir ses fours et de façonner ses rustiques figidines. Est-il besoin de rappeler la faveur tout exceptionnelle dont la Céramique a joui en des temps plus récents?

La participation directe de l’électeur Auguste de Saxe à la fondation de Meissen, celle de la duchesse du Maine et de M“® de Pompadour à la création des manufactures de Sceaux et de Sèvres, la généreuse protection que le maréchal de Villeroy, le duc d’Orléans, le comte de Custine, accordèrent à l’exploitation des fabriques de Mennecy, de Saint-Cloud et de Niederwiller, etc., sont trop connues pour devoir être rappelées, et ces quelques considérations suffisent, croyons-nous, à établir l’importance qui s’attache à ce bel « art de terre » et l’intérêt que présente son étude.

DES MATIÈRES PREMIERES QUI ENTRENT DANS LA COMPO- SITION DES POTERIES, ET DE LA FAÇON DONT ON LES PRÉPARE.

La poterie, suivant la composition des pâtes qui servent à sa fabrication et suivant les façons qu’elle reçoit, se divise en un nombre considérable d’espèces, qui chacune ont une utilité particulière, des caractères déterminés et une histoire distincte. Sans vouloir entrer de suite dans le détail de ces diverses sortes, il convient toutefois d’établir dès le principe une démarcation précise entre deux grandes classes : les POTERIES OPAQUES et leS POTERIES TRANSLUCIDES. NouS aurons, en effet, occasion de constater, au cours de cette étude, que, comme nature de pâtes, aussi bien que comme application, ces deux sortes de céramique diffèrent assez pour qu’on n’ait point à les confondre.

Le principal élément qui entre dans la composition des poteries opaques est l’argile. Substance minérale extrêmement commune, l’argile trempée d’eau forme une pâte plastique, et qui par conséquent se façonne aisément. Cette pâte, en outre, acquiert au feu nue dureté d’autant plus grande (jue l’action calorique a été poussée plus loin.

L’argile est essentiellement formée de silice et d'alumine. Rarement on la rencontre à l’élat pur. Ordinairement elle est mélangée de carbonate et de silicate de chaux, de magnésie, de niatières charbonneuses, d’oxyde de fer, etc. C’est la présence de ce dernier qui, a|)i‘ès cuisson, donne à certaines poteries leur teinte rouge si caractéristi<[ue. En outre, l’argile renferme souvent des pyrites, des cristaux de gyi)se, des amas de limonite terreuse (ocre jaune), (pii la rendent impropre aux emplois cérami((ues. iVussi a-t-ou

soin, pour éliminer ces matières, de procéder à un lavage soigné, suivi d’un décantage qui fait tomber au fond des J)assius les corps tenus eu suspension.

Les argiles les plus riches eu alumine sont les plus plastiques. La proportion dans laquelle l’alumine entre dans la formation de l’argile varie d’un tiers à un cinquième. M. Deck, dans son livre intitulé la Faïence’^ , indique comme constituant une argile parfaite la composition suivante :

Silice. 58

Alumine 35

Carbonate de chaux . . 7

Tôô

L’analyse des belles poteries de la Grèce antique donne, comme moyenne, la proportion suivante :

Silice 55

Alumine 20

Oxyde de fer 16

Carbonate de chaux ... 8

Magnésie 1

Il nous a paru curieux de rapprocher ces deux formules à peu près conformes, bien qu’elles soient séparées par un espace de plus de deux mille ans. On remarquera que la principale différence qui existe entre elles , réside dans ce fait que les Grecs, ne dissimulant pas leur céramique sous une couverte , tiraient un parti décoratif de la coloration rouge que l’oxyde de fer communiquait à leurs beaux vases, alors que M. Deck, se proposant de couvrir son biscuit d’émaux colorés et opaques , recherchait surtout une argile blanche et remplaçait dans sa composition l’oxyde de fer par l’alumine, dont nous avons indiqué la grande plasticité.

Cette dernière qualité est une de celles qui importent le plus, et pour cause, dans les pâtes céramiques. Cependant il arrive parfois que, se rencontrant en excès, elle présente des inconvénients. Une pâte trop plastique, en

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