‹ La chaîne d'or [microforme]Chapitre 1 sur 4 · QUÉBEC · texte numérisé non relu

QUÉBEC

-TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU 82 et 84, rue de la Montagne

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\ (ll Ce que je conte est vrai. Ce n’est pas une histoire | ; Comme on en fait souvent et qu’on doit ne pas croire. | Au reste en ces temps durs il surgit bien des maux. Tant de bras vigoureux demeurent en repos Et qui travailleraient s'ils avaient de l’ouvrage !

Oui, l'on souffre partout. Puis il faut du courage || Pour redire les maux de l'humble pauvreté, | Comme, pour les guérir, il faut la charité, | * La charité du Christ qui va courbant la tête, Et que rien ici-bas ne rebute ou n'arrête.

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J'étais donc, l’autre jour, au bureau. J'écrivais.

Et, le front dans la main, écrivant, je rèvais

Au passé qui n’est plus, au présent qui s'envole,

A l'avenir, ce grand problème qui désole

Ceux qui n'aiment pas Dieu, ceux qui n’ont pas la foi. Jean Dumanoir entra. Marchant tout droit à moi :

—Comment te portes-tu ? dit-il.

Et sa main blanche Serre la mienne alors dans une étreinte franche.

—Dieu merci, répondis-je, on se porte assez bien ; Mais l’on vieillit toujours et l’on n’y gagne rien.

Jl sourit d’un air triste en approchant un siêge.

Nous nous étions connus autrefois au collége,

Et nous étions amis. Alors assez souvent,

Dans les beaux jours d'automne, à l’époque où le vent Avec un bruit plaintif traîne les feuilles mortes,

Nous marchions, en causant choses de toutes sortes, Sous les ormes touffus qui protégent la cour.

Mais nous aimions surtout à parler de l'amour,

Car il était sensible, et moi, j'étais poète.

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Nous perdimes ainsi des jours que je regrette, Je l'avoue à cette heure où je suis sans orgueil, Si c'était à refaire... On est loin de l'écueil, Disons qu’on ferait mieux : il est aisé de dire,

Aiïnsi l’on oubliait Mélibée et Tytire

Pour songer au village où l'on avait quitté—

Dans les pleurs, pensait-on—quelque jeune beauté. Jean rêvait une femme adorable et fidèle,

Belle comme Didon, amoureuse comme elle—

Un peu moins peut-être—et le plus beau des séjours, Un séjour dans les champs pour y filer ses jours.

Je rêvais aussi moi de semblables délices ;

Je rends grâces aux cieux qui me furent propices.

Jean quitta de bonne heure Horace et Lucien, Et le vieux séminaire où plus d’un doux lien,

Comme un charme inconnu, nous ramène sans cesse,

Après un long repos il entra dans la presse

Pour rédiger l’annonce et l'humble fait divers, Ensuite il fut commis, puis, marchand. Les revers, Qui ne sont épargnés souvent qu’à la sottise, L’atteignirent bientôt. Ce fut une surprise

Pour les riches prèteurs qui perdaient leur argent ;

Ce fut pour lui la honte! Il reprit indigent,

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Pour nourrir sa famille,"un emploi que j'ignore.

Mais je reviens au fait. Si je digresse encore

Sois indulgent, lecteur, et ne murmure pas.

Mon récit n’est pas long, mais il est triste, hélas! Jean me dit :

—Le Seigneur ta fait digne d'envie :

Un emploi magnifique, et pour toute la vie!

Des livres! ces amis aux cœurs toujours ouverts Qui nous font oublier que le monde est pervers. De l'argent! et jamais cette peur qui fend l’âme, De voir mourir de faim ses enfants et sa femme ! Non, tu ne fus pas, toi, marqué d’un sceau fatal !.. |

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11 s'animait ; son œil prit l'éclat du métal. —Es-tu donc malheureux, Jean Dumanoir, lui dis-je ?

—Moi? bah ! laissons cela : voilà que je l'afige Voulant t’être agréable et te féliciter...

Mais on voit tant de maux qu’on peut bien s’irriter,

—S'irriter ? allons-donc ! est-ce là le remède ?

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LA OHAINE D'OR

—Non! on courbe le front, on prie, on intercède, On demande du bois et du pain s’il vous plaît,

Et l’on baise la main qui nous donne un soufflet 1... On connait bien cela, ça s'enseigne à l'école.

Il se leva de suite après cette parole.

—Attends un peu, lui dis-je, il faut encor causer. Ouvre mes vieux bouquins, cela va t’amuser Pendant que je termine une dernière lettre.

—C'est bien, je t'attendrai si tu veux le permettre. —Je t'en prie.

Aussitôt il s’en alla plus loin, Avec un in-quarto, se cacher dans un coin.

Alors entra sans bruit, marchant d’un pas timide, Une enfant de dix ans. Son œil était humide.

Le rayon qu'il jetait en se levant sur vous

Valait une prière adressée à genoux.

Elle avait les terreurs d’une biche farouche ;

Et l’on ne voyait pas s'échapper de sa bouche

Le sourire si doux chez les enfants heureux.

Elle eut été jolie avec ses blonds choveux

Et son chapeau de feutre appuyé sur l'oreille, Si sa joue eut gardé quelque teinte vermeille ; Mais elle était, hélas! livide à faire peur.

Que veux-tu ?

—Je venais vous offrir une chaîne.

—Une chaîne ? Et pourquoi ?

— Nous sommes dans la gêne ;

—Approche, mon enfant, lui dis-je avec douceur ; | L'hiver arrive vite, et chez nous il fait froid. |

—AÀ ton air souffreieux, pauvre enfant, l’on te croit. Comment te nommes-tu ?

— Bernadette.

—Et ton père ?

—Mon père ? Excusez-moi, monsieur ; maman espère? Qu'on trouvera bientôt quelque place pour lui. |

Et que nul ne saura ce qu'on souffre aujourd'hui,

—]1 est donc sans emploi ?

— Les places sont bien rares, Et les riches, monsieur, sont quelquefois avares,

—Prends garde d'être injuste à force de souffrir.

Que de pleurs à sécher, d’indigents à nourrir,

Chère enfant, en ces jours de détresse où nous sommes ! Et puis Dieu vient à nous quand s’éloignent les hommes.

Bernadette inclina la tête sur son sein ;

Je vis deux pleurs tomber sur sa petite main,

Et je craignis un peu d’avoir été sévère.

Enfants, n'êtes-vous pas les anges de la terre ? Pourquoi vous contrister ? Mais je repris encor, Et d’un ton caressant :

—La chaîne est-elle d'or ?

Oui, monsieur, regardez.

Sa voix était tremblante :

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