C. IL
Gucrioscy, Hau-Uvilic-lIynse, janifie; IbjO.
LA
Paul Gérin n'était pas ce qu'on entend d'ordinaire par ce mot : un joli garçon.
Il avait vingt-deux ans accomplis le 4 juillet 18...
Il avait la taille moyenne, l'œil brun et vif, de fines moustaches sous un nez légèrement aquilin et sur une bouche fort rose incrustée de ses trente-deux dents, les cheveux nOirs et longs, l'allure un peu déhanchée, mais souple et gracieuse. C'était un très-beau jeune homme, et qui aurait pu passer pour un joli garçon s'il eût été un peu mieux coiffé, un peu mieux velu, un peu mieux chaussé et un peu plus ganté.
Il avait, quelque part en Bretagne, une honnête famille de provinciaux qui lui envoyait tous les ans quinz*
cents francs, avec lesquels il payait son garni et sa gargotte clans les alentours mélancoliques de l'Odéon.
Sa profession était d'être étudiant en droit et romantique.
Quelqu'un qui serait entré dans sa chambre à une heure quelconque du jour aurait eu beaucoup de peine à y respirer d'abord, et ensuite à y découvrir la silhouette du jeune homme. Cette chambre était perpétuellement habitée par un épais nuage de fumée de tabac, au fond duquel on finissait par apercevoir une longue pipe, au bout de laquelle commençait à poindre M. Paul Gérin.
Une des opinions politiques et httéraires les plus considérables de Paul, c'était daimer la pipe.
Il aimait la pipe, d'abord pour la pipe en elle-même, et puis en haine de la prise. Il avait observé que tout le mouvement des idées, depuis un siècle, pouvait au besoin se résumer dans ces deux choses : la tabatière et la pipe. Avant 89, disait-il dans ses moments d'éloquence, on prisait; depuis 89, on fume. Les petitsmaîtres de l'ancien régime avaient leur tabatière, les sans-culotte leur pipe. Le royahste prise, le démocrate fume; le romantique fume, le classique prise. Vous représentez-vous Louis XYIII la pipe, ou même le cigare, à la bouche? non; tandis qu'il vous apparaît volontiers prenant une prise. La prise est parfumée et habite la tBbatière d'écaillé, d'argent, d'or ou d'émail; elle a pour séjour une véritable bonbonnière ciselée comme un bijou et dont le couvercle enchâsse dans les pierres précieuses quelque ravissante peinture de Petitot; elle est
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de bon ton et de bon goût, silencieuse, grave, élégante, noble ; elle s'époussète délicatement sur le jabot de dentelle; elle s'olTre dans les salons; h; duc la présente à la marquise qui la présente à la présidente. Elle est le trait d'union des nez iinposnnts. Tandis que la pipe, ahl parlez-moi d(^ la pi[)el La tabatière est vieille, la pipe est jeune; la tabatière est pédante et oisive, la pipe est laborieuse et bonne lille; la tabatière est riche, la pipe est pauvre ; la tabatière est d'or, la pipe est de terre; la tabatière parle peu, bâille beaucoup et ne prononce que des arrêts, la pipe Itavarde, rit, jure, court les rues dans la bouche mutine du gamin de l'aris, et court le monde sous la moustache du cai)oral français. Ce qu'on appelle dans les journaux le cratère des révolutions n'est peut-être tout simplement qu'une pipe formidablement culottée.
Nous étonnerons donc peu le lecteur en lui apprenant que, dans ce beau jour de juillet où Paul avait atteint ses vingt-deux ans, il n'avait encore fait qu'une chose depuis le matin, — fumer sa pipe.
La fumée delà pipe est, comme toutes les fumées, un nuage assez mystérieux. Elle contient, sans qu'on sache pourquoi, ou la bonne ou la mauvaise humeur, ou l'idée riante ou Tidée triste, ou Fombre ou le rayon. Il faut croire que, dans le moment où nous prenons la liberté de présenter notre étudiant au lecteur, c'était l'idée triste qui sortait par bouffées de sa pipe ; car il paraissait méditer profondément, la tête appuyée sur son coude et son coude appuyé sur sa table de travail.
Il méditait donc. Car Paul avait encore ceci de particulier qu'il réfléchissait réellement quand il avait Tair de réfléchir.
Il se disait quil venait d'avoir vingt-deux ans, qu'il était étudiant de troisième année, et qu"il n'était pas plus avancé que le jour oii il avait pris sa première inscription ; que sa famille était pauvre ; que les quinze cents francs qu'elle lui envoyait tous les ans étaient le résultat d'une vie de privations et d'économies que ses parents s'imposaient pour lui ; qu'il était abominable de dépenser consciencieusement ce qui lui restait de cet argent, une fois ses frais de table et de logement payés, non en livres de droit, mais en billets de parterre; non à l'école, mais au théâtre ; qu'il devait au plus vite se mettre courageusement à la besogne, couper les feuillets rébarbatifs des Inslilutes de Justinien et passer son premier examen, et qu'il était scandaleux qu'à son âge, après trois ans d'école de droit, il n'eût encore pensé, en fait de boules blanches, qu'à celles du billard du café Voltaire.
Quand il se fut fait toutes ces sages réflexions, Paul rempbt son encrier vide, déterra dans son tiroir une main de papier blanc, tailla sa plume desséchée qui ouvrait le bec sur sa table comme un poisson hors de l'eau, bourra sa pipe éteinte, et se mit à commencer le cinquième acte d'un drame en cinq actes et en vers, dont les quatre premiers lui avaient coûté, à lui, trois ans de travail, et à son honnête bourgeois de père, à raison de quinze cents francs par année, la somme de quatre mille cinq cents francs. Or Paul, qui était aussi loyal
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que naïf, comptait restituer cette somme à son père sur ses droits d'auteur, et en jnemo temps, le lendemain de la première représentation de son drame, lui annoncer solennellement qu'il quittait le barreau pour entrer dans le romantisme et qu'il se [disait truand. (l'était son mot. Que le lecteur se rassure, nous n'allons pas lui exposer le sujet du drame do Paul Gérin. Tout ce que nous voulons lui eu dire, c'est que le cinquième acte débutait par une scène d'amour et qu'il vint un moment où notre poëte, faisant parler son héros à son héroïne, lui mettait dans la bouche cet hémistiche qui commençait un vers :
« Le ciel qui te fit brune »
— Brune? s'avisadepenser l'étudiant, ens'interrompant brusquement, pourquoi pas blonde ?
Si l'hémistiche eiit été le second du vers au lieu d'en être le premier, l'exisence de la rime aurait pu résoudre la question; mais Paul n'eut pas cette ressource. Un autre aurait passé outre, se disant qu'il importait peu qu'une johe fille aimée fût brune ou blonde, pourvu qu'elle fût aimée ; mais l'étudiant n'était pas de ces tempéraments expéditifs. La chose lui parut valoir la pe^ne d'être longtemps méditée; et, remettant sa pipe au râtcher, il prit sa canne et son chapeau, et sortit, fort préoccupé de savoir si son héroïne serait brune ou blonde.
La préoccupation de Paul Gérin n'était pas, selon nous, aussi puérile qu'elle en avait lair. Pour pouvoir peindre la vie sur la scène ou dans une œuvre (lueloonque d imagination, il faut tout d'abord avoir vécu. On ne donne aux personnages qu'on crée de réalité qu'à condition de leur verser dans les veines son propre sang. On ne peut faire parler l'amour que si on l'a soi-même entendu; on ne peut idéaliser que les figures c^u'on a vues. Il faut que la femme pose aussi bien devant le poëte que devant le peintre, et toute belle création est un portrait qui ressemble. Votre héros n'aimera bien que si vous ave/, aimé. Voire héroïne ne sera bien en scène que si elle y entn^ par une des secrètes coulisses de votre ) vie. *"*
A cela on pourra objecter ce mot d'un spirituel direc-
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tcur de théâlro : « Il est si facile de ne pas faire une pièce en cinq actes! » Soit; mais il faut croire que cela n'avait pas été facile à Paul Gérin, ituisrju'il en faisait une.
Or, Paul n'avait jamais eu de maîtresse. Grande origmalité, nous en convenons, chez un jeune homme aussi étudiant, aussi romantique et aussi fumeur. Il avait souvent et volontiers suivi ses amis à la salle d'armes, où il passait même pour fort bon tireur, et au théâtre, et au café, mais pas ailleurs. C'était un garçon enthousiaste et timide. Il é[irouvait auprès des femmes un véritable sentiment de malaise, précisément peut-être parce qu'il se sentait pour elles un irrésistil)le penchant. Ce charmant mystère enveloppé d'une robe et d'un châle lui inspirait autant de curiosité que de crainte. Il avait eu vingt fois l'occasion de sortir de son ignorance, il ne l'avait jamais ni^sé ni voulu. Il vivait dans un miheu déjeunes gens qui tous avaient une maîtresse, sinon deux. Ceux qui en avaient une l'intimidaient ; ceux qui en avaient deux l'épouvantaient. La plus facile grisette habillée de moussehne lui faisait l'effet tragique d'une statue vêtue de marbre, et il ne connaissait rien dans le monde de plus inaccessible et de plus imprenable que les falbalas d'une robe.
Il y avait peut-être dans cette manière d'être de Paul Gérin autre chose que de l'ingénuité; c'était, à son insu, sans doute encore plus par une secrète ambition du cœur que par timidité qu'il était ainsi. Lorsqu'il s'endormait honnêtement sur son ht de jeune homme, il lui
arrivait parfois d'entrevoir au milieu de ses songes la forme blanche et ailée de la vierge idéale. Son imagination ardente lui faisait désirer toutes les femmes, mais ne lui permettait d'en ambitionner qu'une, et celle-là supérieure à toutes les autres. A celle-là il gardait sa vie, son âme, son culte, et, disons le mot, sa chasteté. En attendant qu'il pût lui faire l'offrande de ses désirs, il lui en faisait le sacrifice.
Mais cette beauté idéale était encore inconnue à Paul.
11 était donc tout simple qu'il fût embarrassé pour la dépeindre dans son drame, et qu'il ne sût pas au juste si le ciel l'avait faite blonde ou l'avait faite brune.
Tandis que, plongé dans sa perplexité, il errait le long des trottoirs, au hasard, comme tous les poètes et comme tous les amoureux, il lui vint à l'idée d'utihser sa promenade et do demander aux visages féminins qui se croiseraient devant lui la solution do son grand problème. Il se mit donc à regarder consciencieusement toutes les femmes qui passaient. Au bout d'une heure de flânerie, la seule réflexion qu'il eût faite, c'est qu'il n'y avait rien de plus rare qu'une johe femme, que les beaux types de l'antiquité se perdaient, et que Dieu, qui dans les premiers âges du monde avait prodigué les Aspasies, les Phrynés, les Cléopàtres, les Laïs, les Glycères et les Saphos, en était décidément devenu avare, et faisait là-haut, dans les étoiles, des économies de beaux yeux.
Comme cette réflexion, d'ailleurs peu neuve, venait de se révéler dans l'esprit du jeune homme par cette poéti-
que hyporbolf, il aperçut, auii<Hour(l"uiio rue, marchant à quelques pas devant lui, un couple féminin, dans lequel il n'eut pas do peine à reconnaître, au premier cou[) il'd'il, une jeune fille accompagnée de sa femme de chambre. (]v qui le frapi^a tout d'abord dans la jeune fdle, ce fui rextrème petitesse de son pied, que sa robe, légèrement relevée, découvrait un peu au-dessus de la cheville. Rien ne maniiuait à ce pied, ni le bas de soie, ni la fine bottine. Car il ne suffit pas qu'un pied soit petit, il faut encore ([u'il le prouve, et la preuve du joli pied est dans le soulier.
11 y a dans un gracieux l»as de jambe où ni i roi le un tissu de soie bien tiré un cliarmo et une séduction inexprimables. Pourquoi ? Fauleur pourrait jouer à l'innocent et dire (|u"il l'ignore, si sa conscience no s'y opposait, s'il ne lui était arrivé plus d'une fois ce c{ui arrivait àPaulGérin, et si, à force de méditations profondes, il n'était parvenu à pénétrer ce mystère. Quand un homme suit une fine jambe de femme, cette jambe fait marcher à la fois la femme et l'imagination de l'homme, et ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'elle conduit toujours liionnne plus loin que la femme. Une robe relevée discrètement et à point juste a pour charmer exactement le même secret que le masque qui s'écarte, c[ue le livre qui s'entrouvre et que la nuit qui se lève.
Paul, tout en suivant la jeune fille, ne voulut pas d'abord se presser de la rejomdro et de la dépasser pour voir son visage. Il était de ces gourmets patients qui, sachant combien les plaisirs sont peu fréquents en ce
monde, s'ingénient à les faire durer longtemps. Rien ne lui était plus facile que de hâter le pas, et, quand il aurait suffisammeut distancé le couple, de se retourner et de regarder; mais, comme il voyait ces deux femmes à pied et par conséquent dans limpossijjilité d'échapper à son inspection, il crut pouvoir se livrer à Taise au plaisir de contempler cette jeune fille dans sa démarche, dans sa toilette, dans sa manière de poser un pied devant l'autre, d'éviter les passants et les voitures, de franchir les ruisseaux, etc. Il voulut, en un mot, l'étudier avant de la voir. Pour observer une femme, on est, en effet, beaucoup mieux derrière elle que devant elle. Quand on la précède, on a la brutale satisfaction de la dévisager tout d'un coup; la suivre, c'est se donner la délicate jouissance de la deviner.
Est-elle coquette? Vous le verrez à sa façon de marcher lentement ou vite. Si elle marche lentement, elle est coquette; vite, elle ne Fest pas. Paul eut le plaisir de constater que la jeune fdle qu'il suivait marchait vite. Est-elle intelligente ? Vous pourrez le savoir, si le hasard fait qu'elle passe devant des affiches de théâtres et qu'elle s'y arrête. C'est ce qui arriva à la jeune lllle que suivait Paul. Elle désigna du doigt à sa femme do chambre une affiche dont l'étudiant remarqua la couleur et qui se trouva ne pas être celle du Théâtre-Français, où Racine s'épanouissait ce jour-là sous le pseudonyme (XEstJier ; détail significatif qui alla au cœur de l'étudiant romantique. A-t-elle du goût ? Vous en jugerez à l'étoffe qu'elle regardera dans un magasin, au bracelet qui attirera son attention derrière la vitrine du bi-
joutior. Paul aiiiin rrlolTo ot approuva le bracelet que considéra en passant la jeune fille. Enfin, est-elle brune ou blonde ? Vous le déciderez sur la couleur de sa robe ou de son chapeau. Or, c'était là, si le lecteur veut bien se le rappeler, la grosse question qui tenait pour le moment en suspens Tesprit et l'hémistiche de Paul, et il se trouva que la Jeune fille avait une garniture do rubans bleus à son chapeau de paille (ritalie et une robe de barége à fleurs bleues. Ce qui amena Paul à décider qu'elle était blonde.
Qu'elle fût jolie, l'étudiant n'en avait pas douté une minute. A l'exquise distinction de sa tournure, à la finesse de sa taille dont son mantelct de taffetas noir caressait les contours de ses phs gracieux, il l'avait proclamée ravissante. Et puis cette bottine! cette bottine de conte de fée ! Une telle bottine n'avait pu se tromper au point de venir chausser un laideron. Elle avait dû aller toute seule et tout droit chez Cendrillon.
Nous devons dire, à l'honneur de l'étudiant, que ce furent là les seules réflexions que lui suggéra lexamen de la jeune personne qui marchait devant lui, et qu'il ne permit pas à son inteUigence d'adresser d'indiscrètes questions à la broderie qui ourlait l'aurore de ce jupon blanc.
Quand, avec cette même autorité de judiciaire qui lui avait fait décider d'avance que son inconnue était jeune fille et était charmante, il eut de plus soupçonné qu'elle était blonde, il résolut de s'en assurer. Alors seulement il hâta le pas .
Mais, dans sa préoccupation uniquement concentrée sur la jeune fille, il n'avait pas remarqué quil était depuis une heure l'objet des regards furtifs et inquiets de la femme de chambre. Aussi, quand ,il se résolut à presser le pas, celle-ci, qui apparemment s'en aperçut, ditelle un mot tout bas à sa compagne, qui baissa son voile sans se retourner. Paul ne vit pas ce mouvement et continua de marcher.
Au moment où il allait atteindre le couple, tout en feignant de regarder de l'autre côté de la rue, un coupé de remise, qui passait lentement sur la chaussée attendant le signe dun piéton, s'arrêta sur un geste do la femme de chambre, qui en ouvrit rapidement la portière ety monta avec la jeune fille. L'étudiant eut beau arpenter le trottoir plus précipitamment, il n'arriva que pour voir le coupé faire un demi-tour et partir au grand trot, interrompant brusquement ses observations avant le dénoùment et son hémistiche avant la césure.
Lo pauvre promonour d('>.sap})ointé reprit mélancoiiquement le chemin duquarli(?r Latin. Tout en marchant, il voulut continuer son vers et passer outre sur la difficulté qui l'avait arrête. Impossible. Il eut beau se creuser la tête, évoquer les rimes, appeler la muse, la muse ne vint pas. En même temps, un instinct secret l'avertit que la jeune fille quil venait do suivre était Foriginal du portrait qu'il voulait faire, (^i que naturellement, tant qu'il n'aurait pas vu l'original, il ne pourrait pas faire le portrait. Bon gré mal gré, l'image de cette gracieuse personne, dont il n'avait vu que le dos et les talons, lui trottait toujours dans la cervelle, et son infortuné vers inachevé marchait derrière elle, cherchant à la rejoindre, cherchant à la voir, cherchant à la peindre et n'y parvenant pas.
L'heure du dîner sonna, Paul ne mangea pas; l'heure du sommeil vint, Paul ne dormit pas.
Notre étudiant, à qui il n'était jamais arrivé de n'avoir pas faim à six heures et sommeil à minuit, fut fort assombri de cette conclusion grave à son innocente flânerie de la journée, d'autant plus qu'il n'eut pas de peine à démêler la cause de son manque d'appétit et de sommeil. Cette cause, il l'avait rencontrée dans la rue en robe et on chapeau bleus, il avait fait la faute de la suivre, de l'admirer, de la contempler, au risque de compromettre son appétit et son sommeil. Paul était fort étonné qu'il fallût si peu de chose pour cela. S'il eût été moins jeune et plus expérimenté, il ne se fût pas étonné et il eût su qu'il suffit à une cause d'avoir de petits pieds pour produire de grands résultats. Et puis, à quoi tient le sommeil d'un jeune homme ? à un vers qu'il cherche, à une femme qu'il suit. C'est assez de l'un sans l'autre ; qu'est-ce donc quand les deux se trouvent mêlés et combinés ensemble de telle façon que c'est le vers qui suit la femme?
Pourtant, tout en ne dormant pas, Paul, qui était d'un tempérament tenace et breton , et qui attachait une fort grande importance à finir son drame, fit de nouveaux efforts pour reprendre le lil de ses idées et mener à fin la tirade que son héros adressait à son héroïne. Vains efforts. Il lui fut impossible de fixer sa pensée, et, quand il cherchait à se représenter le visage de la femme imaginaire que ses vers voulaient peindre, la silhouette vive et enchanteresse de son inconnue de l'après-midi traversait sa rêverie, puis disparaissait tout à coup, rapide,
voiléo, iiisaisissnlilc, iiivisililc. Si hicii ((iin riHudinnt on vint à se diro que, comme il ne liniriiil pas son drame tant qu"il ne finirait pas sa tirade, et comme il ne finirait pas sa tirade tant ([u'il ne reverrait pas son inconnue, il fallait qn'il la revit.
(-eltc résolution prise, nous devons ajouter, dussionsnous donner mauvaise opinion de l'optimisnio peu réfléchi de l'aul Gérin, (pi'il lui vint la conviction profonde qu'il la re verrai t.
Où pouvait-il la retrouver? Il passa successivement on revui^ tous les lieux puldics où Ton peut avoir chance de rencontrer une jeune fille hien élevée, et qui, à en juger par sa mise, devait être au moins dans l'aisance. Il reconnut que ces rendez-vous se bornaient à trois : 1 église, le théâtre, la promenade. En être venu à cette conclusion, quand on est dans un inconnu aussi absolu que celui où se trouvait Paul, c'était déjà quelque chose, mais c'était encore hien peu. L'église, mais quelle église? le théâtre, mais quel théâtre? la promenade, mais quelle promenade?
Le lendemain, le jeune homme sauta de bonne heure à bas de son lit. Un soleil brillant traversait joyeusement ses rideaux. Tîien que l'étudiant fût assez pâle et assez triste de sa mauvaise nuit, ce gai rayon lui fit plaisir. Dans cette âme impressionnable , tout avait reflet et écho. Ce fil d'or, que le soleil lui jetait dans sa chambre, lui fit l'elïet de la baguette de la fée Espérance.
Il s'habilla plus lentement et plus soigneusement que de coutume. Il avait le projet de sortir, et, à tout hasard.
depuis qu'il avait dans l'esprit la silhouette de sa jolie inconnue, il ne voulait plus se montrer dans les rues que bien mis. Il alla donc chercher dans le fond d'une armoire l'unique paire débottés vernies qu'il eût jamais commandée à son bottier et dont le peu d'usage qu'il en avait fait avait conservé l'éclat primitif, il choisit sa plus fine chemise, décrocha sa redingote à col de velours, son pantalon le moins cosaque, sa cravate la moins barbare et son gilet le moins romantique, revêtit le tout, peigna ses cheveux, cira sa moustache, mit vingt francs dans sa poche, et sortit. -
Son premier soin, dès qu'il fut dans la rue, fut d'entrer chez un parfumeur et d'y acheter une paire de gants. La physionomie du jeune homme était naturellement si expressive, ses manières avaient quelque chose de si avenant et de si facile, et ce qu'il portait prenait si vite sur lui le pli famiUor de l'aisance et de l'habitude, qu'ainsi vêtu, et bien qu'on fût un dimanche, il n'eut pas l'air endimanché.
Il passa devant un bureau do taliac, et lui, l'apôtre de la pipe, il acheta des cigares. C'était de mieux en mieux. La paire de gants n'avait été qu'une faiblesse, le cigare était une concession.
Paul avait son plan do promenade dans la tête. Son intention, comme c'était dimanche et qu'il allait être dixheuresdumatin, c'est-à-dirorhoure de lagrand'messc, était de commencer sa recherche par l'exploration d'une certaine égUse qu'il soupçonnait devoir être celle de la jeune fille. Mais comment en était-il venu à cette indue-
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tion? C'est ici qu'éclatait la logique do l'étudiant, il so souvenait parfaitenKint des diverses rues que le couple avait parcourues la veille, et il s'était dit qu'une jeune personne bien élevée ne fait en général avec sa femme de chambre, et le matin, que des courses qui ne Téloignent pas trop de chez (;lle; que, par conséquent, le quartier où il avait rencontré les deux femmes devait C'Ire celui qu'elles habitaient, et la paroisse de ce quartier celle qu'elles fréquentaient; que, conséquemment encore, en se rendant à l'église de la Madeleine, qui lui parut être la principale du groupe des rues qu'avait suivies sa blonde présumée, il avait quelque chance de tomber juste.
Une heure donc environ après sa sortie de chez lui , l'étudiant entrait à la Madeleine.
Nous devons dire qu'à une vive curiosité , qui allait même par moments jusqu'à l'anxiété , se mêlait dans l'esprit de Paul Gérin une certaine répugnance à entrer dans ce temple froid , énorme , dont l'horrible architecture révoltait ses goûts d'artiste. Il avait voué à la Madeleine la haine qu'il avait contre tous les « portiques » qui riment avec « magnifiques » dans l'admiration des bourgeois. Pour lui, la Madeleine, c'était la paroisse de la Tragédie. C'était seulement en entendant le sermon dans cette égUse-là qu'on devait « craindre Dieu et n'avoir pas d'autre crainte. » Il aurait parié que le curé de la Madeleine s'appelait Joad.
Nous sommes convaincu que Paul aurait donné quelque chose pour que TégUse oùil devait retrouver son
idéal fût une éj^lise selon ses idées , — comme Notre- Dame.
L'étudiant n'en surmonta pas moins son horreur pour les temples où « les monstres s'élèvent » et, comme c'était le contraire d'un monstre qu'il espérait y trouver, il entra dans l'église.
Elle était pleine de monde. Une foule immense, dans laquelle il y avait beaucoup plus de femmes que d'hommes, assistait à l'office. Tous les visages étaient naturellement tournés vers l'autel et tous les dos vers la porte. Ce que l'étudiant vit donc tout d'abord en entrant, ce fut une multitude de mantelets et de chapeaux de femmes inclinés vers le pavé de l'éj^lise. Mais, si le lecteur n'a pas oublié que Paul Gérin n'avait encore vu de son inconnue que sa taille et sa toilette , il comprendra qu'il n'y avait rien dans ce spectacle qui dût le décourager. C'était précisément le plus ravissant et le plus gracieux de tous les dos qu'il venait chercher.
Son examen fut long. Il parcourut de l'œil, une à une, toutes les épaules des femmes assises devant lui. Il interrogea la Ugne de chaque attitude, l'attache du cou de celle-ci, le pli du châle de celle-là , la jupe de celte autre ; il vit beaucoup d'attitudes charmantes , bien des cous blancs, bien des tailles fines , bien des mantelets élégants, enfin bien des robes et bien des chapeaux bleus; mais il ne trouva, sur aucune des femmes qu'il passa en revue, ni la forme ni l'azur de la robe et du chapeau de celle qu'il cherchait. On pensera qu'il fallait que Paul fût bien sûr de son affaire ; oui, quelque chose lui disait, en
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eiïet, que, quanU mémo toutos los femmes réunies dans l'église auraient eu, comme son idéale vision de la veille, des chapeaux et des robes bleu de ciel, nulle n'aurait pu lui faire prendre le change ; le bleu de ciel porté par elle lui avait paru avoir je ne saisfjuoi de réel et de particulièrement lumineux. Il finrait liien pu se trompcn' de bleu, mais non de ciel.
Il recommença à plusieurs re[nis('s s(.n inspection, mais sans reconnaître davanta;^*' celle dont il avait l'image svelte et vivante dans l'esprit et déjà même, peutêtre, dans le cœur, à en juger du moins par les réflexions aussi passionnées que poétiques auxquelles il se laissait aller et dont ce récit n'est que l'écho.
Il allait se résigner à quitter l'égUse , lorsqu'il avisa dans les chapelles latérales d'autres groupes de fidèles. Il les parcourut inutilement l'un après l'autre. Une dernière restait, c'était une chapelle delà Vierge. Il allait y entrer assez découragé et uniquement pourl'acquit de sa conscience, quand tout à coup il s'arrêta sur le seuil, comme si la joie l'eût brusquement cloué sur le pavé de réghse. Dans cette chapelle, assise, le front baissé sur son livre d'heures , il venait d'apercevoir celle qu'il cherchait.
Un instant d'hésitation et d'erreur n'était même pas possible. Elle avait exactement la même toilette que la veille. Elle était, comme la veille, avec sa femme de chambre, dont Paul avait parfaitement vu le visage. Il reconnut toutos les fleurs de sa robe, tous les miroitements et tous les phs de son mantelet ; il la reconnut
avec sa taille aux ondulations chastes et harmonieuses, avec son pied incomparablement mignon, et même avec ce dernier trait de ressemblance qu'elle lui tournait encore le dos, — ce qui parut à Paul une complaisance et en môme temps une mahce du hasard, qui ne pouvait la lui faire reconnaître qu'en la lui cachant.
Mais cette fois l'étudiant se promit bien que le hasard ne lui déroberait pas longtemps la jeune lille ; cette fois il la tenait, dans une éghse, seule, assise, enfermée ; elle ne pouvait pas lui échapper ; la chapelle était petite et solitaire ; il n'avait pas à craindre de la voir disparaître tout à coup dans la foule. 11 se posta donc derrière un piUer, de manière à n'être pas aperçu de la perspicace soubrette, et là il attendit impatiemment la fin de la messe, qui ne pouvait tarder à s'achever.
Dix minutes après, en effet, il se fit un grand mouvement dans toute l'assistance, le prêtre quitta l'autel, et Paul, sans abandonner son pilier, avança discrètement la tête du côté de la chapelle.
La jeune fille n'était plus là.
Paul, stupéfait et presque furieux, courut à la chapelle, et vit alors seulement une porte qui communiquait, de ce côté de l'éghse, avec le dehors. Pousser cette })orte, sortir, reconnaître à cent pas devant lui la jeune fille et sa femme do chambre, les suivre, les voir, au moment de les atteindre, monter et disparaître dans une magnifique berline avec laquais poudrés et chasseurs chamarrés, faire signe à un fiacre qui stationnait sur la place, y sauter et dire au cocher, en lui désignant l'équi-
page ; Suivoz ccltt^ voilure! — loul cela fut pour l'éluiliaiU l'atTairo do moins dune niinulo, dont sa poitrine oppressée marqua chaque seconde d'un énorme battement de cœur.
L'étudiant n'eut pas le temps de se livrer aux suppositions à perte de vue que venait de lui suggérer la vue de cette berline millionnaire qui plaçait brusquement son inconnue non plus dans la sphère modeste de l'aisance, mais dans les hautes régions de la fortune. Il n"était encore qu'au connuf-ncement de la surprise, quand l'équipage, après avoir traversé la place de la Madeleine, suivi un moment le boulevard, et tourné dans la rue Caumarlin, s'arrêta devant la grille d'un bel hôtel, dans la petite rue Trudon. La ^rrillc s'ouvrit, la voilure entra dans la cour, et Paul, qui avait fait prudemment arrêter son fiacre à quelque distance, n'eut pas même le bonheur de voir la jeune fdle sauter lestement sur le marchepied que venait d'abattre un laquais sorti des antichambres, monter un perron couvert d'une élégante marquise, et
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disparaîtra derrière uno grande porto vitr(''fl ouverte à deux battants sur un vaste escalier do pierre à balustrade conduisant du péristyle aux otages supérieurs.
— Est-ce là qu'elle demeure, oun'cst-ello qu'en visite? se demanda l'étudiant en descendant de son fiacre après avoir ordonné au cocher de retourner l'attendre au coin de la rue Caumartin.
Il alla à la grille, et vit dans la cour la berline, non pas stationnant et attendant, mais déjà à moitié dételée. Déjà mémo un des chevaux était à l'écurie dont la porte donnait sur la cour, et Tautre ne tarda pas à l'y suivre. Puis Paul, tout en se promenant de l'air le plus distrait qu'il put trouver dans la contemplation de la fumée d'un nouveau cigare, assista à toute la toilette de la berhne, dont il vit brosser les coussins de velours bleu, épousseter le siège, que ses épaisses franges faisaient ressembler aune énorme épaulotte de général, et enfin frotter avec le plus grand soin les panneaux, presque entièrement envahis par un des plus riches blasons qui aient jamais exercé le pinceau delà carrosserie héraldique.
Il n'y avait pas à en douter : c'était bien là que demeurait la jeune fille. Le hasard lui avait fait découvrir son adresse ; mais cette découverte, au lieu de lui être agréable, l'attrista profondément.
— Hélas 1 pensa-t-il, c'est bien là quelle demeure; cet hôtel c'est le sien; cette berline princière, qui a pour essieu de l'or en barre, qui doit coûter, dans le moindre de ses palefreniers, plus d'argent que je n'en dépense en un an, et qui va me coûter à moi mon dhier pour
36 LA CHAISB ËE FAILLI.
avoir osé la suivre cinq^ minutes en fiacre , c'est la sieiiQ^; ces armoiries à éblouir les yeux de la queue d'un paon, ce sont les siennes. Que peut-il jamais y avoir de commun entre cette jeune fille et moi; entre ce palais et mon garni; entre cette berline et mes bottes? Cette jeune fille doit être monstrueusement riche et avoir des relations intimes avecle Grand-Livre ; moi, mon misérable gousset en est encore à ignorer le pli d'un billet de mille. Je n'ai pas ]fi sou, je ne suis pas noble, je suis juconnu, je ne suis rien. Bahl retournons chez moi. Oublions-la, et vive la ligne ! Suis-je stupide, aussi, de m'être mis à la suivre et de m'être acharné à vouloir la voir, sous le prétexte, absurde d'abord, et spécieux ensuite, de peindre, dans mes vers, un joli visage d'après nature ! N'aurais-je pas mieux fait de versifier tout bêtement la figure de cire de mon perruquier? Mais, après tout, quel mal y a-t-il? J'ai suivi cette jeune fille, mais je ne l'ai vue que de dos; donc, je ne l'aime pas. Est-ce que cela s'est jamais trouvé sous la calotte du ciel qu'on achète une étoffe sur l'envers, et qu'on aime une femme sur son chignon ? Qui me dit que je ne me suis pas trompé, et qu'elle n'est pas laide? Si elle était laide! Pardieul j'en aurai le cœur net, et, puisque j'en ai déjà tant fait, puisque je sais où elle demeure et que me voilà devant sa porte, ce serait bien le diable si elle ne sortait pas de la journée par ce magnifique temps, et si, d'ici à ce soir, je ne m'étais pas assuré que cette petite aristocrate est un laideron 1 L'étudiant, tout en s'adressant à lui-même ce long men.
LA CHAISE DE PAILLE. tT
nologue, n'avait pas cessé d'arpenter la rue. Il y avait environ une demi-heure qu'il y faisait cette conciencieuse faction. La jeune fille n'avait pas reparu.
Le peu d'étendue de la rue Trudon, qui est, comme on sait, une des plus désertes de Paris, forçant naturellement Paul Gérin à des allées et venues très-resserrées, il ne tarda pas à ôtre remarqué des passants et des portiers, dont il rasait périodiquement toutes les deux minutes la vitre inquisitoriale. Paul s'aperçut qu'il faisait événement. Or , rien n'est désagréable à quelqu'un qui guette comme d'être guetté ; l'étudiant chercha donc de l'œil un café ou un cabinet de lecture où il pût aller abriter son embuscade. La rue ne contenait que peu de maisons; pas même une boutique. Use résigna donc à continuer de passer sous le feu des regards des divers portiers de la rue, et, pour se donner une contenance, tout en surveillant du coin de l'œil la grille qui l'intéressait, il se mit à regarder les écriteaux pendus audessus des portes cochères, de l'air d'un homme qui cherche un logement. Tout en se livrant à cette inspection machinale, il lut sur un écriteau, pendu précisément à la porte de la maison qui faisait face à l'hôtel de son inconnue, cette phrase : Mansarde à louer.
Ces trois mots frappèrent notre étudiant d'une idée subite.
Il entra dans la maison et demanda à voir la mansarde. On lui fit monter trois étages, et on leconduisitdans une chambre à plafond bas, à murs blancs et à plancher de sapin, iin« mansarde enfin comme les mansardés
ordinaires, toute nue, toute claire, toute petite, mais ayant ce charme particulier aux greniers, qui est d'être au sommet delà maison, près de la gouttière, au-dessus des caquetages des locataires et sur le même palier que les moineaux.
Paul alla droit à la fenAtre et l'ouvrit. Elle donnait stir la rue et dominait la grille de Fhôtel à la berline d'assez près pour qu'il put voir distinctement, grâce à ses excellents yeux de jeune homme, le visage de la jeune fille si elle venait à se montrer, et d'assez haut pour que luimême il ne craignît pas d'être vu.
C'était précisément ce qu'il lui fallait.
Maison ce moment l'étudiant, qui au fond n'était pas absolument déraisonnable, se demanda si ce n'était pas une folie à lui de louer cette mansarde et de se mettre ce toit sur les bras pour un motif aussi futile. La sagesse le fit presque aussitôt reculer devant ce qu'allait lui faire faire un entraînement irréfléchi, et il se consultait déjà sur le prétexte à donner pour se raviser, quand la portière, qui était là depuis dix minutes, attendant sa réponse, lui dit :
— Eh bien! monsieur, cette mansarde vous va-t-elle?
— Euhl euh! fit-il.
— Un jeune homme comme vous sera à merveille ici.
— C'est bien haut, fit Paul.
— Parbleu! une mansarde, ça n"a pas l'habitude d'être au rez-de-chaussée! reprit la portière. Et le prix.
cent vingt francs par an* c'est pour rien! dans le plus beau quartier de Paris.
— Pour rien! exclama Paul. Cent vingt francs, c'est...
Il allait dire : trop cher.
Ce mot s'arrêta sur sa bouche. Il venait de voir sortir des remises de l'hôtel, qu'il n'avait cessé de surveiller, une calèche tout attelée, et descendre du perron sa jeune inconnue, suivie d'une dame et d'un homme déjà sur le retour. La jeune fille prit place dans la calèche. Paul la regarda et pâlit. Elle était ravissante.
— C'est précisément le prix qui me convient, reprit-il vivement.
— Monsieur loue donc? fit la portière plus respectueuse.
— Oui, et voici le denier à Dieu, fit l'étudiant en tirant cinq francs de sa poche.
— Et quand monsieur enverra-t-il ses meubles?
— Ah! oui, au faiti me-» meubles!... se dit Paul, qui, logeant en garni, était totalement dénué de mobilier.
La portière répéta sa question.
— Ils seront ici demain, répondit le jeune homme en réfléchissant qu'il lui fallait au moins douze heures pour monter un ménage si brusquement improvisé.
Il laissa sa carte à la portière, descendit rapidement l'escahcr, et arriva dans la rue juste au moment oii la calèche sortait de la grille.
La jeune fille lui passa devant les yeux comme un
éclair rose.
— Qu'elle est belle 1 pensa Tétudiant.
Il courut à son fiacre, sauta dedans et dit au cocher :
— Suivez cette calèche !
Le cocher de fiacre ne répondit qu'en fouettant ses chevaux; mais il adressa à l'étudiant ce regard profond des cochers de Paris que leur métier met dans la confidence de bien des mystères.
La calèche et le fiacre prirent le boulevard, la me de la Paix et la place Vendôme, et arrivèrent presque simultanément devant la grille des Tuileries.
La jeune fille, la dame et l'homme qui l'accompagnaient, descendirent de voiture. Paul aussi.
Ils entrèrent dans le jardin, le traversèrent, et se dirigèrent vers la grande allée. Paul donna à son cocher l'ordre d'aller l'attendre à une centaine de pas de la grille, et ne tarda pas à rejoindre les trois personnes descendues de la calèche, heureux de pouvoir enfin contempler à l'aise celle dont le visage le poursuivait et le fuyait si obstinément depuis la veille.
Il faisait un temps splendide.
Les beaux arbres du jardin, dorés par un magnifique soleil de juillet, découpaient sur le ciel bleu leurs lignes mystérieuses qu'une légère brise faisait par moments onduler.
A cette époque, le jardin des Tuileries était la promenade à la mode. Il a été successivement remplacé depuis par les Champs-Elysées et par le bois de Boulogne, ©*
c'est regrettable. Ce beau jardin, unique peut-être dans le monde, avait ceci de particulier et de charmant qu'on y trouvait, à son gré, la solitude ou la foule. La solitude y était profonde et perdue dans les larges ombres des marronniers centenaires. La foule y était bruyante, parée, riche, heureuse. C'était un salon dans une forêt. Le long du bord do l'eau, les nymphes et les faunes silencieusement enfouis sous les feuilles ; le long de la rue de Rivoli, le bruit, les éclats de rire, les toilettes et les petites fîUes jouant au cerceau ; à gauche, côté des oiseaux ; à droite, côté des enfants.
Paul, qui venait souvent aux Tuileries et qui choisissait d'ordinaire pour sa rêverie la partie silencieuse et sombre du jardin, ne comprit pas ce jour-là qu'on pût se promener ailleurs que dans la grande allée. C'est que pour lui, ce jour-là, la grande allée, c'était la petite promeneuse. 11 no regarda ni l'épaisseur fraîche des arbres, ni les jeux du soleil dans les feuillages, ni les blancheurs des statues que les heures habillaient tour à tour de lumière et d'ombre; il ne vit ni Diane, ni Cérès, ni Déjanire, ni même Vénus. Il ne vit que la jeune fille.
Un éblouissement de cheveux blonds et d'yeux bleus pour visage ; une taille déjà sûre de ses contours, plutôt petite que grande, plutôt souple que fière ; un mélange adorable de la Parisienne, de la grande dame et de l'enfant; une indolence sans afféterie dans tous les mouvements ; un regard irrésistiblement sympathique ; des bras potelés mais respirant pourtant la faiblesse ; des mains, de ces mains dont les gants ne sont pas prévus; des
pieds — les pieds que nous savons ! — dont le pas semblait une caresse pour le sable de Fallée; tout cela ayant Fâge où la jeune fille est femme sans Têtre encore, l'âge du premier parfum pour la fleur, du premier velours pour le fruit, et de l'innocence pour les yeux bleus; — tout cela ayant dix-sept ans; enfin, dans la mobilité du sourcil, dans le regard éveillé, dans les fossettes des joues, quelque chose de délicieusement singulier qui corrigeait sur cette figure ce qu'elle avait de trop régulier : une tête de Raphaël avec des retouches de Watteau ! voilà ce que fut la jeune fille dans l'appréciation de l'étudiant.
Elle donnait le bras à la dame, qui, de son côté, s'appuyait au bras de rhommc. Quand Paul eut assez contemplé son inconnue pour s'assurer qu'il était niipossible de trouver une héroïne plus blonde et plus digne de l'amour de son héros (il n'osa penser du sien), il regarda la dame et l'homme.
La dame avait passé la quarantaine ; elle était admirablement mise et portait sa toilette, d'un goût aussi luxueux que savamment irréprochable, avec une aisance tout aristocratique. Elle avait ce qu'on appelle un grand air; sa figure avait pourtant une expression de douceur et de bonté qui i)lut à l'étudiant.
L'homme pouvait avoir l'âge de la dame. Sa mise observait, dans la richesse et dans la sobriété du peu de bijoux que montraient son gilet et sa cravate longue, la
limite qui sépare le marchand d'eau de Cologne du millionnaire, et s'harmonisait admirablement avec son visage, où se lisait une profonde expérience de la vie. Son œil était clair et vif , son front haut, sa bouche fine avec une pointe d'ironie au coin de la lèvre ; sa taille grande et mince, sa démarche facile, ses manières aisées et élégantes. Il était difficile de rencontrer un type plus accompli de ce qu'on pourrait appeler le jeune homme de cinquante ans.
Ce jeune homme de cinquante ans avait encore tout ce qu'il faut pour plaire. Aussi déplut-il cordialement au jeune homme de vingt-deux ans qui prenait du coin de l'œil son signalement.
Après avoir fait quelques tours d'allée, la jeune fille fit signe à la loueuse d'approcher trois chaises , et l'on s'assit.
Paul eût bien voulu s'asseoir également dans le voisinage, mais il trouva plus habile de continuer de rester mêlé à la foule, sans pourtant quitter la grande allée. Comme il allait repasser devant le groupe des trois chaises, il se sentit familièrement frapper sur l'épaule.
— Bonjour, Paul, lui dit en même temps une voix non moins familière que le geste qui l'accompagnait.
— Tiens! c'est toi, Marcel! fit l'étudiant en se retournant vers un jeune homme à peu près de son âge.
En même temps, à la vive surprise de Paul, sa blonde recevait de son ami Marcel un salut respectueux qu'elle se hâtait de lui rendre 1© plus gracieusement du naoadf .
ift dame et le cavalier quinquagénaire s'associèrent à ce salut, mais seulement l'une du bout du menton , et Tautre du bord du chapeau.
Lo nouveau venu prit le bras de Paul, qui, d'abord assez contrarié d'une rencontre gênante pour sa faction, en fut ravi après cet échange de saluts entre son inconnue et son ami. Il connaissait donc quelqu'un qui la connaissait!
— Que diable fais-tu ici? lui dit Marcel dès qu'ils eurent repris leur promenade. Peste! quelle toilette I
— Rien ; je fais des vers, répondit Paul, qui ne voulut pas se presser d'entrer en matière en interrogeant trop brusquement son interlocuteur sur le coup de chapeau qu'il venait de donner.
L'étudiant ne mentait pas tout à fait, du reste. C'était en effet la poésie qui, de fil en aiguille, l'avait amené aux Tuileries.
— Tu fais des vers, reprit l'autre, allons donc! eh bottes vernies 1 dans la grande allée des Tuileries 1 au milieu de deux cents personnes ! un dimanche ! avec trois francs de chevreau sur les mains et quarante francs de veau sur les pieds ! tu plaisantes 1
— Pas du tout, je venais précisément de trouver un sujet.
— Bah î avoue-moi que tu suis une femme !
— A quoi vois-tu ça?
— A ta toilette, mon cher ; un garçon aussi mal mis que
'36 LA CHAISE DE PAiLLiE.
toi d'ordinaire ne se décide pas à s'habiller en clerc de notaire sans avoir l'intention d'être irrésistible.
— Allons, fit Paul , puisque tu as si bien deviné , j'avoue.
— Que tu suis une femme?
— Oui.
— Et où en es-tu de ta suite?
— Au commencement.
— Et elle est ici naturellement?
' — Oui. —>
— Montre-la-moi. Tu sais, moi, j'ai l'expérience des :femmes. Je te dirai immédiatement si tu as des chances.
— Est-il curieux, ce diable de Marcel ! exclama Paul, en jetant à son ami son sourire le plus dégagé.
— Voyons, montre-la-moi, reprit celui-ci : c'est peut-être une fille entretenue ; et, tu sais, elles viennent presque toutes se faire mouler quelque chose dans mon atelier ; ça me choque depuis longtemps que tu n'aies pas de maîtresse ; si je la connais, je te présente.
L'éludiant fut tenté de profiter de la transition que lui fournissait son ami; mais, d'un autre côté, la supposition de Marcel était si loin de la réalité qu'il eut peur, en lui désignant la jeune fille, de le voir lui éclater de rire au nez. Il préféra donc faire obstinément le discret ; il détourna la conversation, et, quand il la jugea assez écartée de son début, il l'y ramena par cette phrase dite du ton le plus distrait :
— A propos 1 quelles sont donc ces dames que tu as saluées tout à l'heure ?
LA CHAISK UE PAILLK. 3?
Les <loux jounns gotif? vcnaiont pr*>cisômpnt de passer devant leurs chaises.
— C'est la duchesse d'IIyvreuse.
— Laquelle? la grande?
— Oui.
— Et l'autre? la petite blonde?
— C'est sa fille, mademoiselle Marie d'Hyvreuse
— Sa fille 1 répéta Paul en devenant tout rêveur. Puis, craignant que Marcel ne remarquât l'émotioû
de sa voix, il continua dun air dégagé :
— Et cette figure à claques qui est avec elles , qui est-ce ?
— Le grand sec ?
— Oui.
— C'est le marquis d'Ambre , un ex-diplomate , un ex-émigré, un ex-beau, un bretteur.
— Un parent, sans doute ?
— Non, un ami. Quand je faisais la statuette de la petite, il accompagnait toujours la mère.
— Ah 1 tu as fait la statuette de la petite ?
— Oui, c"est pour ça que je les connais. Mais, tu comprends, ces gens-là, ils vous font travailler, et c'est fini; on les connaît, mais ils ne vous connaissent pas. C'est égal , j'ai eu un fameux plaisir à faire cette statuette-là I As-tu vu comme la petite est johe?
— Ravissante 1 fit Paul. Un ange à pied I
— Ah çà , dis donc , reprit le sculpteur, frappé de l'exclamation de Paul et du ton dont il s'était écrié, ce n'est pas elle, au moins, que tu suivais?
— Moi? non, répondit Paul en feignant l'assurance.
— C'est qu'il ne ferait pas bon pour un gueux comme toi (le suivre cet ange-là, même à pied.
— Elle est donc riche ?
— Deux cent mille francs de rente, au moins. Sa mère est veuve et elle est unique héritière.
L'artiste tira sa montre.
— Déjà cinq heures ! dit-il à l'étudiant , viens-tu dîner?
-— Non, répoiidit Paul, pas encore.
— Bah! viens donc! ta beauté, quelle qu'elle soil, va en faire autant.
— Non , merci , sérieusement , je n'ai pas faim , lit Paul pour toute réponse en serrant la main du sculpteur qui le quittait.
Quand Tétudiant repassa devant le groupe sur lequel l'artiste venait de lui doimer des explications si complètes, la duchesse, sa fille et le marquis se levaient. Le marquis paya la loueuse et reprit le bras de madame d'HyVreuse qui reprit celui de sa fille, puis tous les trois s'éloignèrent.
Le pauvre garçon , cette fois , ne suivit pas la jeune fille. Il était presque épouvanté de lui-même. Il resta debout , pâle , le regard machinalement attaché à la chaise que mademoiselle d'Hyvreuse venait de quitter.
Ainsi, c'était donc vrai, voilà où son étoile l'avait conduit en vingt-quatre heures : lui si tranquille et si insouciant la veille au matin, le voilà qui brusquementa avit
LA ClIAISK DR PAïLLR. 3»
perdu l'app^^tit, lo somincil, la dirpcfion lihro do sos idées, l'entrain du travail, l'inspiration , prnsquo la raison, — car y avait-il rien de plus extravagant que cotte poursuite à travers Paris d'une robe, d'un mantelet cl d'un chapeau? — Tout cela pour la robe, le mantelet et le chapeau de qui ? De la première femni(! venue ! et cette première femme venue se trouvait être la fdle d'une duchesse, l'héritière de deux cent mille francs de rente, une perle de beauté enchâssée dans un capital de quatre milUons 1 C'était une jeune fillo dont la main serait plus briguée que celle des princesses des contes de fées, la reine sans doute de son monde, et de quel monde! d"un monde aussi éloigné de celui de Paul que le jour Je la nuit, d'une société dont l'accès lui était à jamais fermé, d'une espèce de sphère éblouissante et lointaine où tout était titres, bals, fêtes, diamants, voitures, chevaux, tourbillon de plaisir, flatteries, admiration, encens, et aussi, hélas 1 ignorance de la souffrance, mépris du travail, dédain de la misère, indifférence au talent et au progi'ès, éclaboussures à Thabit du pauvre !
Et cette jeune fille que des distances infranchissables peut-être séparaient de lui, cette beauté souveraine de cette société pour laquelle, lui, il n"(3tnit qu'un atome obscur errant dans les profondeurs do la foule, qu'un inconnu quelconque mal vêtu, sans le sou, pas mémo né, un de ces bohèmes cj[u'on ne reçoit pas, un de ces travailleurs qu'où méprise, un de ces misérables qu'on dédaigne, un de ces penseurs qu'on igriOre, un do ces habits qu'on éclabousse, — cette jeune lillo pour laqu(>ile
il était cela, — il n'y avait pas à dire, — c'était fou, c'était impossible, c'était effrayant, mais cela était : il l'aimait.
Toutes ces idées se pressèrent tumultueusement dans 1 âme de l'étudiant. Elles l'envahirent comme une marée ; et, quand il arriva à cette conclusion, ce fut un coup dans ce cœur jeune et enthousiaste. Il voulut se raidir encore et s'écrier : Oubhons-laî II sentit quil était trop tard. On n'oubhe pas comme on veut, quand on veut et qui Ion veut. Il y a des amours vertigineux que leur escarpement môme rend irrésistibles. On veut s'arrêter au second pas, on est déjà trop loin; ils vous entraînent et vous précipitent. Une fois sur leur pente, on est au fond de le^r gouffre.
Or, il y avait vingt-quatre heures que Paul était sur la pente : la pente avait commencé par un vers à trouver; elle avait entraîné l'étudiant dans la rue sur les pas de la jeune fille, puis de la rue à l'église, puis de réghse à l'hôtel de la duchesse d'Hyvreuse, puis de rhôtel à la mansarde en face, et il avait loué la mansarde en voyant le visage de la jeune fille. C'est à la fenêtre de ce grenier que le gouffre avait commencé.
Le souvenir de cette mansarde dont il venait de devenir locataire ramena Paul à la réalité.
Ce qu'il y avait d'original et de pittoresque dans ce côté de la situation dérida un moment l'esprit fantaisiste de l'étudiant.
— Bah! fit-il, l'homme s'agite et Dieu le mène, comme dit ce brave Fénelon. "Voilà six heures, et j'oublie qu'il faut que je sois dans mes meubles d'ici à demain.
Je n'ai pas une seconde à perdre. Après tout, cette mansarde en elle-même est cWarmante. J'y serai beaucoup mieux logé que dans mon garni. Je suis jeune, seul et pauvre, et je n'ai guère besoin de plus d'espace pour promener ma solitude, héberger ma pauvreté et coucher ma jeunesse; dailleurs, l'air de cette chambrette est meilleur que celui de mon logis actuel ; et puis j'ai vingt ans, et par conséquent je ne puis être bien que dans un grenier. Enfin, ce sera une économie, une économie énorme, qui, racontée là-bas dans ma famille, me vaudra l'approbation de mon père, l'admiration de ma mère, la bénédiction de mon curé et l'héritage de mon oncle ! Mettons-nous donc en quête du mobilier traditionnel de toute mansarde qui a le sentiment de sa dignité : un Ut, une table et une chaise de paille.
Depuis cinq minutes environ que mademoiselle d'Hyvreuse n'était plus là, l'étudiant n'avait pas quitté son attitude méditative. Le dos appuyé contre un arbre, il laissait son regard et sa pensée errer sur la place que la johe créature venait d'occuper dans l'allée. Il contemplait la trace de ses petits talons dans le sable, il la voyait encore, toute blonde, toute dorée de jeunesse, toute vêtue de soie, assise, là, devant lui, sur cette modeste chaise. Tout à coup cette chaise, cette chaise de paille, encore toute parfumée de la jeune fille , il la regarda. Une fantaisie qui le charmait venait de lui traverser l'esprit.
— Pardieu ! pensa-t-il, voilà le commencement de mon mobiher. 11 me faut une chaise, pourquoi pas
celle-ci? cela me parerait ma mansarde de penser qu'elle s'est assise sm' ma chaise.
C'était justement le moment où la loueuse, voyant diminuer le nombre des promeneurs, commençait à remettre en tas les chaises vacantes. Elle s'approcha de celles devant lesquelles Paul était debout.
— Pardon, lui dit l'étudiant au moment oiila loueuse allait mettre la main sur la chaise quil convoitait, n'emportez pas cette chaise, je vous prie.
— Monsieur veut s'y asseoir?
— Non, je ne veux pas précisément m'y asseoir, fit Paul embarrassé tout le premier de l'étrarigeté du marché qu'il voulait faire; je voudrais..., figurez-vous, ma bonne dame, que j'ai besoin d'une chaise toute pareille à celle-ci.
— Vous en trouverez tant que vous voudrez chez le marchand, fit la loueuse un peu étonnée.
— C'est que... c'est celle-ci même que je voudrais. Voyez-vous, pour moi, c'est une occasion.
— Bah 1
— Voulez-vous me la céder ?
— ■ Vous la céder ?
— Oui, me la vendre.
— Je ne vends pas mes chaises, fit la loueuse. En voilà une idée, par exemple 1
— Voyons, combien vous cotàte-t-elle ? reprit l'étudiant sans se déconcerter.
— Oh! c'est un prix fixe; quarante sous.
— Je vous en donne dix francs, reprit Paul en tendant deux [jiècos do cent sous à la loueuse.
— Ah ! par exemple, c'est une autre affaire, poursuivit la loueuse éblouie en prenant l'argent. Ma chaise est à vous. En voulez-vous d'autres à ce prix-là?
— Merci, fit Paul; c'est une idée que j'avais comme ça. C'était celle-là seulement que je voulais. Aurez-vous maintenant une complaisance ?
— Tout ce que vous voudrez, mon cher monsieur.
— Ce serait , reprit l'étudiant, de me porter cette chaise dans un fiacre que j'ai là à la grille du jardin, voyez-vous ? au bout de mon doigt. . .
Et l'étudiant désigna sa voiture.
— Très-volontiers, dit la loueuse.
Un moment après, l'étudiant faisait placer la chaise dans sa voiture, en on prenant tous les soins imaginables, à la grande stupéfaction du cocher, qui, cette fois, no s'attendant pas à cette chaise de paille comme dénoûment de la berhue et de la calèche, ne put retenir une exclamation :
— Vous vous meublez, mon bourgeois! fit-il avec un accent indescriptible de curiosité, en refermant la portière.
— Précisément, répondit Paul.
Le lendemain de ce jour, Paul Gérin s'éveilla moins triste que la veille, et cela par une raison assez simple, c'est qu il avait dormi tout d'un somme. Non pas qu'il fût moins inquiet de son cœur que la veille; non, mais il voyait les choses moins en noir. Le repos de la nuit l'avait calmé. Mais pourquoi, s'il était aussi préoccupé, avaitil mieux dormi ? Mon Dieu ! tout simplement parce qu'il avait l'âge heureux de vingt-deux ans. A cet âge-là, on est dans la toute-puissance delà nature, qui reprend ses droits en dépit de tous les soucis, en dépit même de l'amour. On s'enfonce le bandeau de Cupidon sur les yeux, et l'on dort.
Il ne s'était couché la veille qu'après avoir fait deux choses essentielles : donné congé à son propriétaire qui ne le logeait qu'à la semaine, et complété son mobilier de
LA CHAISE DE PAILLE. 4i
mansarde, qu'il avait fait aussitôt transporter rue Trudon, avec la précieuse chaise do paille.
Quand il s'éveilla donc, son esprit se reporta tout naturellement sur Marie. 11 ressassa tout ce qu'il avait fait la veille, tout ce qu'il avait i)cnsé, tout ce qu'il avait éprouvé. 11 revit dans son imagination la jeune lille. Il la revit plus belle encore qu'elle n'était. Il avait rêvé d'elle, et rien n'idéalise une femme à laquelle on pense comme d'en rêver. Elle vous apparaît alors au réveil avec un rayonnement d'aurore. Elle s'ouvre en vous comme une rose.
Le souvenir tendre que notre poëte adressa à mademoiselle d'Hyvreuse prit bien vite la tournure de l'alexandrin, et le portrait qu'il avait inutilement demandé à son esprit lui vint vif, réel, lumineux.
Il écrivit ces vers en moins d'une demi-keure, le temps de fumer sa première pipe.
Puis il s'habilla avec l'intention d'aller faire un tour dans l'atelier de Marcel. En effet, un détail de leur conversation de la veille lui était revenu, et de ce détail il avait tiré une induction et une espérance. Marcel lui avait dit avoir fait la statuette de la jeune fille, et il savait que le sculpteur avait l'habitude de garder au moins une épreuve en plâtre de toutes les figurines qui sortaient de son ciseau. Or, si l'artiste, comme Paul avait toute raison de le croire, avait dans son ateher la statuette de mademoiselle d'Hyvreuse, le plan de l'étudiant était arrêté d'avance : ce n'était pas de la demander à Marcel, c'était tout simplement de la voler.
Au moment où il prenait son chapeau, la porte 4e s^ chambre s'ouvrit.
— Marcel! s'écria Paul envoyant entrer le sculpteur. Tiens I ce hasard! j'allais précisément chez toi. Mais qu'as-tu donc?... C'est à moi, aujourd'hui, de m'extasier sur ta toilette! habit noir et cravate blanche! Diable! tu n'es pas en clerc de notaire, toi, tu es en notaire.
— Sîon cher Paul, répondit l'artiste gravement, j'ai un service à te deinandcr.
— Quoi donc ?
— J'ai une affaire.
— Allons donc! Sérieusement?
— Sérieusement.
— Avec qui?
— Avec ce monsieur dont tu me demandais le noni hier aux Tuileries.
— Le marquis d'Ambre?
— Précisément. Voici la chose, continua l'artiste en s'asseyant près de l'étudiant, à qui le nom du marquis, tombant brusquement dans sa vie et dans sa chambre au milieu des préoccupations que le lecteur lui connaît, avait prodigiousoinent ouvert les yeux. Je crois t' avoir dit hier que j'avais fait la statuette de mademoiselle d'Hyvreuse, tu sais, cette jolie fille que j'ai saluée...
— Je sais, je sais, interrompit Tétudiant, dont l'attention redoubla avec la surprise en entendant ce début où tout coïncidait d'une si étrange façon avec les idées où l'arrivée de Marcel l'avait trouvé.
— Il y a décela un mois environ, poursuivit le sculp-
leur, et jo n'ai terminé le niarbro quo ces jours derniers. Jo dois l'avouer que j'avais fait là quelque chose do trèsréussi. De plus, on ne rencontre pas tous lés jours de ces modèles-là. Bref, le marbre livré à mademoiselle d'Hyvreuse, j'avais fait ce que nous faisons tous, j'en avais conservé le plâtre.
Un sourire de satisfaction, que ne remarqua pas le sculpteur, glissa sur la lèvre de Paul.
— Je crois l'avoir dit également, continua Marcel, que d'ordinaire le marquis d'Ambre était le cavaliey de la duchesse quand elle amenait sa fille chez m^oi. Dès le premier jour, je fus comme toi hier, le marquis ne me plut qu'à demi. Tu sais, nous autres artistes, nous sommes faits d'une pâte particulière. Nous sommes fpus un peu ours. Nous n'aimons pas à être protégés, encore moins conseillés, quand nous travaillons. Eh bien 1 ce grand seigneur, qui n'est pas bête el qui s'j connaît du reste, avait des airs d'homme du métier qui ne m "allaient pas. Il était aim.able et poU, d'ailleurs, mais trop aimable et trop poh pour moi. Tu sais? aimable comme un bon prince, pas comme un bon enfant. Moi, je ne t:! ais rien, et je modelais tranquillement ma glaise , tout en écoutant ses conseils d'une oreille, et, de l'autre , les galanteries , habilement déguisées sous un air paternel, qu'il débitait à mademoiselle d'Hyvreuse.
A ces mots, Paul tressaiUit imperceptiblement.
— Quand j'eus fini, reprit Marcel, il me dit, tout en me complimentant vivement, que la volonté de la duchesse était que je détruisisse le modèle en plâtre de la sta-
tuette, dont elle désirait avoir un exemplaire unique. Je répondis que j'étais dans l'usage de garder une épreuve pour moi. Le marquis insista. C'était à croire qu'on suspectait ma discrétion. J'étais d'assez mauvaise humeur. Je saluai le marquis sans répondre. Il se retira, et je ne détruisis pas la statuette.
— Bravo ! s'écria Paul.
— J'arrive à la péripétie, continua le sculpteur. Le portrait de mademoiselle d'Hyvreuse était depuis une quinzaine dans le coin le plus sombre de mon atelier, où je l'avais soigneusement relégué. Hier, pendant que j'étais sorti, mon rapin a eu l'idée funeste de ranger et d'épousseter mes plâtres. J'ai l'habitude d'exposer à la vitre de mon atelier qui donne sur la rue des épreuves de ce que je viens de finir. Tu as dû en voir souvent en passant. Mon animal de rapin, tout en rangeant, déniche la figurine, trouve qu'elle vaut les honneurs de la montre, et me la plante immédiatement derrière ma vitre ; je te laisse à deviner dans quelle compagnie? au beau milieu des bustes et des médaillons de toutes les demoiselles qui me font l'honneur de venir me voir à l'heure où j'ai un modèle, entre la statuette décolletée par en haut d'une jeune première des Variétés et la statuette décolletée par en bas d'une danseuse de l'Opéra. Moi, vers cinq heures et demie, je rentre sans rien voir. Mon rapin venait précisément de partir. J'étais à peine chez moi depuis cinq minutes, qu'on sonne. — Entrez l — Entre le marquis d'Ambre, mais comme je ne l'avais pas encore vu ; au lieu du grand seigneur aimable.
complimenteur et si comme il faut que je connaissais, j'avais devant moi un homme furieux et pâle avec son chapeau sur la tête.
— Savez-vous, monsieur, me dit-il pour tout préambule, que c'est indécent!
En même temps, sans que j'aie eu le temps de répondre, il va à ma vitrine, l'ouvre, et me désigne la malheureuse statuette du bout de sa canne, en me donnant l'ordre de la retirer sur-le-champ. Moi, tout étourdi de cette bourrasque où je ne comprenais rien, je fus au moment d'envoyer à mon marquis la plus belle paire de soufflets qu'une paire de favoris à l'anglaise ait jamais reçue. Mais je me contins; j'enlevai la statuette, et je me contentai de dire au marquis...
— Qu'il était un insolent! interrompit Paul.
— Non; je fus sublime de calme, vrai; je lui dis que j'ignorais comment cette statuette avait pu être mise là, que c'était à mon insu et contre mon gré, que j'en étais désolé, et que je serais heureux qu'il voulût bien me dire à quelle heure deux de mes amis pourraient lui rendre aujourd'hui la visite un peu brusque qu'il venait de me faire. Dès hier soir, je recevais la carte de ses deux témoins et une lettre du marquis m' annonçant qu'ils attendraient les miens ce matin à dix heures, à Tortoni, pour régler les conventions. J'ai couru hier toute la soirée pour te trouver. Veux-tu être mon témoin?
Paul prit les mains de l'artiste :
— Si je le veux! s'écria-t-il. Plutôt deux fois qu'une. Pour toi d'abord, que j'aime de tout mon cœur, et en-
suite contre ce marquis, que je déteste, tu sais, d'instinct. Maintenant, causons un peu. Tu es Finsulté?
— Oui.
— Donc tu as le choix des armes. Tires-tu le pistolet?
— Mal.
— Etl'épée?
— Pas du tout.
— Au fait, c'est vrai, fit Paul, je ne te voyais jamais à la salle. C'est égal, nous prenons Fépée.
— Pourquoi ça?
— Par un motif tout simple, mon cher Marcel, c'est que tu es brave. Au pistolet, on se vise; à l'épée, on se bat. Si ton adversaire sait tirer le pistolet, il t'abattra comme une poupée. Le duel au pistolet €st un duel de précision ou de hasard. On se tue, on s'estropie ou on se manque. Le duel à l'épéo., c'est tout différent. Là, tout est présence d'esprit, sang-froid, élan, imprévu. Là, on dispute ce qu'on donne au pistolet. On se bat autant avec l'éclair du regard qu'avec la pointe de la lame. On tient sa vie parla poignée de son épée.
■ — Ya donc pour l'épée! s'écria le sculpteur.
L'étudiant alla décrocher sur son mur une paire de fleurets et ei; présenta un au sculpteur, qui le prit avec la gaucherie d"un homme qui n'a jamais touché cette arme.
— Diable ! pensa Paul ; puis tout haut :
— Ce rendez-vous de Tortoni esta dix heures, dis-tu; quelle heure esl-il?
— Huit heures.
LA GHAl'SK DK PAILLE. .-il
— Nous avons deux heures devant nous. As-tu ton second témoin?
— Non.
— Dans dix minutes, nous aurons trouvé un étudiant en médecine. J'ai le choix. Aucun ne me refusera. Cpmme cela, nous emmènerons un médecin avec nous sans que nos adversaires s(^ doulcnl ({ue nous y avons pensé, ce qui est toujours une précaution dont il est désagréable do prendre ostensiblement l'initiative. Nous avons donc sept bons quarts d'heure pour faire un tour à la salle. Viens-tu?
— Partons.
Marcel avait une voiture à l'heure qui l'attendait dans la rue.
— A propos, demanda Paul, as-tu de l'argent sur toi?
— Pas beaucoup.
— En as-tu chez toi? Woi, je suis à sec; car... je te conterai ça... je déménage.
— Combien nous faut-il? demanda Favtiste.
— Quatre-vingts francs environ.
— Comment ça?
— Dame! calcule, répondit Paul, en comptant sur ses doigts : vingt francs au moins de voiture ; achat des épées, cinquante francs; et heureusement que tu ne te bats pas au pistolet et avec moi, ajouta l'étudiant en riant; il y aurait vingt-cinq francs de plus pour le déjeuner. J'ai été deux ou trois fois témoin; tiens, j'ai été témoin de
Tami chez qui nous allons. Ça a toujours coûté horriblement cher. . .
— Alors, interrompit Marcel du même ton, il faut presque avoir hérité pour mourir en duel.
— Ma foi, ouil fit Paul, il y a énormément de faux frais.
vn
Dix minutes après, la voiture qui emportait les deux / amis en avait recruté un troisième. C'était un de ces bons garçons, éveillés, levés, habillés et prêts en un clin d'oeil à rendre service, — comme il y en a tant dans les écoles, surtout de nos jours oii la jeunesse studieuse a seule conservé, avec la grâce et la générosité du premier âge, ce sentiment du devoir et ce goût du dévouement qui manque si totalement aux autres âges et aux autres classes.
Sur un mot que Paul lui avait soufflé dans Toreille, l'étudiant en médecine avait emporté sa trousse.
A huit heures et demie, après s'être arrêtée chez l'artiste et chez l'armurier, la voiture arrivait à la salle d'armes.
— Je te conduis, dit Paul à Marcel, chez le meilleur
maître d'armes de -Paris, un gaillard qui a sous le plastron la main de Bertrand et les jambes de Cordelois.
Quand les trois jeunes gens entrèrent dans la salle, le maître d'armes, interrompant une leçon qu'il était en train de donner, releva son masque à la hauteur de son sourcil et vint avec empressement serrer la main de son élève.
— Mon cher maître, fit l'étudiant , je voudrais vous dire un mot en particulier.
Paul et le maître d'armes passèrent dans le vestiaire, laissant dans la salle le sculpteur et l'étudiant en médecine, à qui Paul avait fait signe de l'attendre.
— Je vous amène, dit Paul, un de mes amis, un sculpteur de beaucoup de talent, qui a une affaire et qui n'a jamais touché un fleiiret. Pouvez-vous le mettre en état de se défendre? Je suis son témoin, et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour moi.
— Quand se bat-il? demanda le professeur.
— Aujourd'hui peut-être, et certainement d'ici à deîiiain.
Le maître d'armes fit la grimace.
— Impossible? interrogea Paul.
— C'est selon, répondit le maître d'armes. Il m'est arrivé d'être pris comme cela à l'improviste, et de mettre des inconnus qui me tombaient des nues comme votre ami en état de se défendre, et cela en deux leçons; mais c'est rare. J'avais mis la main par hasard sur des organisations exceptionnellement douées pour l'escrime.
— Peut-être vous ai-je amené une de ces exceptions,
LA CHAISE DE PAILLE. 5p
mou cher maître. Mais je vous avoue que j'en dqute. Je lui ai donné un flourot chez moi font h l'iioure. 11 Va pris comme un ciorç^.
— Je vous dirai, on une minute, si je puis faire quelque chose de lui en si peu de temps, dit le professeur. Priez-le d'entrer ici.
Marcel passade la salle dans le vestiaire. Paul le présenta au professeur, qui, après un laconique préambule, lui fit prendre une épée de combat, le mit en garde et lui donna quelques conseils dont l'étudiant reconnut avec inquiétude la banalité.
— AUonsl vous vous on tirerez parfaitement, dit le maître d'armes au sculpteur, mais très-froidement et avec une légère contrainte à laquelle Paul ne se trompa point.
Le professeur sortit un instant du vestiaire et y rentra avec son prévôt, auquel il avait dit quelques mots à voix basse.
— Si vous voulez faire un petit assaut avec mon prévôt, dit-il au sculpteur, cela vous fera la main...
— Volontiers, répondit Marcel, que son inexpérience de l'escrime et des salles d'armes empêcha de s"étonner de cette proposition d'assaut entre un commençant et un prévôt.
Quand Paul se retrouva seul dans le vestiaire avec le maître :
— Eh bien? lui demanda-t-il.
— -Votre ami est un homme mort.
Paul tressaillit.
— A moins, reprit le profe-sseur, que son adversaire
ne soit une mazette comme lui. Le connaissez-vous?
— De vue et de nom seulement.
— Comment s'appelle-t-il ?
— Le marquis d'Ambre.
— Mon pauvre Gérin, dit le maître d'armes, si vous aimez votre ami, vous n'avez qu'une chose à faire, c'est de tâcher d'arranger cette affaire-là.
— Est-ce que vous connaissez le marquis d'Ambre ? demanda Paul.
— C'est un tireur de première force, répondit le professeur.
— Vous l'avez vu tirer ?
— J'ai tiré avec lui chez lord S. . .
— Il s'agit d'une affaire inarrangeable, reprit Paul, à moins que le marquis d'Ambre ne fasse des excuses.
— De quoi s'agit-il ? interrogea le maître d'armes. L'étudiant raconta l'affaire tout au long.
— Le marquis d'Ambre ne fera pas d'excuses, dit le maître d'armes après avoir écouté.
— Il a pourtant tous les torts, répliqua Paul.
— Mon cher Gérin, reprit le professeur, j'ai eu plus de vingt duels, j'en ai vu plus de cinquante, j'en ai arrangé plus de cent. Cela n'a rien d'étonnant, n'est-ce pas, dans la vie d'un maître d'armes ? Mais ce dont vous ne vous doutez peut-être pas, c'est que j'ai acquis, dans cette longue expérience, un flair tout particuUer des hommes et des motifs secrets et non avoués qui leur font souvent mettre l'épée à la main. Voyez-vous, nous autres maîtres d'armes, il est tout simple que nous connais-
sions mio.ux que qui ([ue oo soit h> cœur humain, quand ce ne serait que parce que nous en eiiscif^nons la route à trois francs le cachot.
— Eh bien?... interrompit Paul.
— Voulez-vous mon opinion franche sur le motif qui empêchera le marquis do fairti dos excuses?
— Dites, cher maître, fit l'étudiant.
— C'est qu'il y a dans cette affaire, non pas seulement Tinsulte faite parle marquis à votre ami, mais Tinsulte faite, quoique indirectement et à son insu, par votre ami.
— A qui?
— A mademoiselle d'Hyvreuse.
— A mademoiselle d'Hyvreuse? interrogea l'étudiant, visiblement ému toutes les fois qu'il prononçait ce nom ou qu'il l'entendait prononcer devant lui.
— Pas précisément à elle, si vous voulez, continua le maître d'armes, mais à son portrait montré en étalage au milieu de ceux des filles entretenues les plus affichées de Paris.
— En quoi cela devait-il tant émouvoir ce monsieur ? interrompit Paul avec une humeur dont le lecteur n'aura pas de peine à pénétrer la cause, et avait-il bien le droit, parce qu'il est l'ami de la duchesse, de se faire à ce point le don Quichotte de sa fille ?
— Eh 1 mon cher Gérin, voilà précisément où je voulais en venir : qui vous dit que cette jeune fille n'est pas sa Dulcinée ?
L'étudiant trembla de tous ses membres. Le maître
J'armos n'attribua ce mouvement qu'au vif intérêt qiiè le jeune homme paraissait portera son ami.
— Vous croyez?... fit Pauf
— Je crois ? Non, je suppose. Je suppose que cette susceptibilité du marquis pourrait bien venir d'un sentiment plus tendre qu'amical.
Paul ne put s'empêcher de rapprocher ces paroles du maître d'armes de ce que lui avait dit Marcel des galanteries adressées par le marquis à la jeune fille. Il se mordit la lèvre jusqu'au sang.
— Ainsi, reprit-il froidement, vous croyez que le marquis ne fera pas d'excuses ?
— Il vous en demanderait plutôt.
— Pardieu 1 ce serait drolo ! s'écria Paul en éclatant de rire ; il serait le bienvéiiu !
— Votre ami est donc décidé à n'en pas faire?
— Lui et moi, répondit Paul.
— Et à se battre? .
— C'est lui qui demande raison.
— Tire-l-il le pistolet ?
— Aussi mal que l'épée.
— Et le marquis aussi bien, fit le maitre d'armes. Je lui ai vu prendre un pistolet de tir, lever la jambe, et faire passer une balle dans le bout de sa botte.
— Aussi choisissons-nous l'épée.
— Epée ou pistolet, mon cher Gérin, j'ai bien peur que votre ami ne soit dans de vilains draps.
— Allons 1 allons ! mon cher maître, vous voyez les choses trop en noir ; je vous ai dix fois enleiîdu dire
l.A flHAISE DK FAILLE. 5^'
qu'un lioninu; qui n'aviiil jamais louchn un ilcurot pouvait ôlri' Irrs-rcdoulablc sur le terrai».
— l^as devant un tireur do la force du marquis.
—, De quelle force suis-je , moi, relativement à lui ? demanda Paul en prenant sur une chaise Tépée de com-' bat que Marcel y avait déposée en quittant le cabinet.
— 11 peut y avoir entre vous deux une différence de deux coups de bouton sur dix.
— A son avantage ?
— Oui.
— Mettez-vous donc en garde, mon cher maître , demanda le jeune homme au professeur. Je prendrais bi(!n un bout do leçon.
— Volontiers. Leçon ou assaut?
— Leçon, fit Paul en tombant en garde.
— Vous ne voulez pas votre veste ? dit lo professeur.
— Je n'en ai pas le temps.
— Et voire fleuret?
— Bah ! je tirerai avec cette épée de combat, puisque je Vai.
— La leçon de combat alors ?
— Comme il vous plaira.
Le maître d'armes baissa son masque , assura son plastron sur sa poitrine, enleva le bouton de Tépée avec laquelle- il avait fait faire quelques passes au sculpteur, et en prései\ta la pointe au jeune jiomme à la hauteur de l'œil. Dansla leçon de combat, en effet, l'élève seul a son arme boutonnée.
— Le marquis d'Ambre , dit le professeur , tout en
faisant faire à Paul des battements d'épée et des coups droits, est surtout un pareur. Si j'avais affaire à lui, je déroberais le fer, et je le laisserais attaquer.
— Ah! fit Paul, en parant avec beaucoup d'adresse un dégagement du maître d'armes.
— Son attaque est très-inférieure à sa défense, conlinùa le professeur.
— Mais il doit savoir cela, continua Paul; il ferait le même calcul que vous, et il attendrait votre attaque.
— Aussi , répondit le maître d'armes , je n'hésiterais pas : je me découvi'irais franchement pour le tenter.
— Comme cela ? fit Paul en abattant la pointe de son épée.
— Précisément. En ne livrant pas le fer, vous n'avez pas àcraindï'e les battements et les feintes. Le seul coup que vous ayez à redouter, c'est le coup droit, et c'est le plus difficile de l'escrime. Allons! parez-le 1
Le professeur se fendit en lançant le coup droit , et , bien qu'il ne tirât qu'avec la vitesse relative de la leçon , le coup fut pourtant assez rapide pour que son élève eût eu beaucoup de mérite à arriver à temps à la parade.
— Savez-vous que vous m'étonnez? dit le maître d'armes.
— J'ai donc bien tiré? répondit l'étudiant.
— ' Parfaitement ; mais ce n'est pas cela qui m'étonne ; ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas sourcillé devant la pointe du fer. "Vous vous êtes donc déjà battu ?
— Jamais.
— Eh bien , quand vous vous battrez, vous vous battrez bien , mon cher ami .
— Oh ! ce ne sera pas de sitôt , mon cher maître , dit Paul en posant Tépée et en re[>renant son cha[)eau. Vous savez que je ne suis pas querelleur, et pour aujourd'hui, malheureusement, je ne suis que témoin.
La porte du vestiaire s'ouvrit.
— Vite, Paul, dit Marcel en paraissant, dix heures vont sonner. Nous n'avons que le temps.
Le maître d'armes reconduisit l'étudiant et ses deux amis jusqu'à leur voiture.
— Monsieur Marcel, dit-il au sculpteur, il faudra prendre des leçons d'armes.
— Si je ne suis pas tué aujourd'hui, répondit le sculpteur, dès demain, monsieur, je serai votre élève.
— Alors, réphqua Paul en s'adressant au professeur, vous pouvez l'inscrire dès aujourd'hui.
L'étudiant savait que la confiance est communicative. Pendant les quelques minutes que dura le trajet delà salle d'armes à Tortoni , quoiqu'il eiit le cœur tout gonflé d'inquiétude sur le sort de son ami, il fit des prodiges de gaieté et d'éclats de rire ; de telle sorte que , quand les trois jeunes gens montèrent le petit perron du café, à les voir de si bonne humeur, on eût cru qu'ils allaient régler la carte d'un déjeuner plutôt que les conditions d'un combat.
Les témoins du marquis n'étaient pas encore arrivés au rendez-vous, mais le cabinet du rez-de-chaussée qui fait face aux boulevards avait été retenu d'avance par eux, et, sur un mot que lui dit Paul, le garçon y introduisit les deux étudiants, pendant que Marcel s'attablait dans le café et demandait une côtelette.
— Ne mange pas trop, avait dit Paul au sculpteur, en lui donnant pour motif la nécessité de conserver toute sa souplesse sur le terrain dans le cas où le duel aurait lieu le jour même, mais, en réalité, parce qu'il savait que les blessures sont beaucoup plus graves pendant la digestion.
Paul et l'étudiant en médecine avaient à peine commencé à arroser d'eau les deux verres d'absinthe qu'ils venaient de se faire servir quand les amis du marquis entrèrent dans le cabinet. C'étaient bien les visages
LA CHAISK I)K PAILLE. M
qu'annonçaient les caries blasonnées que Marcel avait remises à Paul. Notre bohème ne put se garder d'un serrement de cœur en se com|)arant à ces jeunes gens, agréables dévisage, élégants de tournure, et dont la toilette révélait jusque dans ses moindres détails cette minutieuse recherche qui décuple, parle luxe, les séductions naturelles ; il ne put s'empêcher de penser que ces jeunes gens faisaient partie de la société de mademoiselle d'Hyvreuse, et, tout en s'étonnant de nouveau de cette succession d'incidents qui depuis la matinée le conduisait sur les confins de son monde inabordable, il ne put se défendre de se regarder dans la glace au moment où les amis du marquis entrèrent, et il se trouva laid , gauche, mal mis, impossible à aimer.
^L'entrevue fut aussi courtoise que brève. Le mot d'arrangement ne fut pas prononcé. Dès la première phrase échangée, Paul vit que le duel était inévitable. Les amis du marquis ne contestèrent môme pas la position d'insulté que l'étudiant se hâta de faire à son ami ; le marquis laissait volontiers au sculpteur le choix des armes. Il ne demandait qu'une chose, c'est que l'affaire finit vite et que la rencontre eût lieu dans l'après-midi. En une heure, tout fut convenu. On devait se battre à Fépée, à midi et demi , au bois de Boulogne , aux environs de Madrid.
Quant à la question de savoir si le duel serait au premier sang ou jusqu'à ce que l'un des deux adversaires fût hors de combat, comme les amis du marquis n'en avaient pas soufflé mot, Paul et son caeiarade d'école
se gardèrent bien de la poser. Ce n'était pas en effet aux témoins de l'insulté à demander des atténuations aux conditions. Or, du moment que le premier sang n'était pas expressément stipulé, il allait sans dire que le combat était à mort.
Notre étudiant, surtout après ce que lui avait dit son maître d" armes, ne douta plus du sort fatal qui attendait Marcel. Un miracle du hasard pouvait seul le sauver. Son unique espérance était que le coup que recevrait inévitablement son ami, tout en le mettant hors de combat, ne fût pas mortel. Mais s'il allait être tuél... A la pensée de scm ami couché à terre par ce marquis qu'il haïssait, par ce marquis qui se permettait d'être galant avec mademoiselle d'Hyvreuse, par ce marquis si étrangement susceptible quand il s'agissait de la jeune fille, à cette pensée, la blancheur de la colère lui montait aux joues ; un sourd pressentiment lui traversait l'esprit, aigu comme la pointe et vague comme l'éclair de ces épées dont il pressait la poignée sur ses genoux, en s' asseyant, un quart d'heure après son entrevue avec les témoins du marquis, dans la voiture qui l'emportait, lui et ses deux amis, vers le bois de Boulogne.
Il ne fallut rien moins que l'excitation de l'absinthe et d'un court mais excellent déjeuner que Paul, avant de quitter Tortoni, y avait partagé avec le second témoin de Marcel, pour soutenir la verve factice de l'étudiant en proie en même temps aux plus vives perplexités sur la vie du sculpteur et à un amour qui, à peine né, tournait déjà à la jalousie.
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Et quelle jalousie! Lui, le jeune homme ardent et timide, lui, le pauvre diable, il était jaloux de ce grand seigneur, qui n'avait pas sa jeunesse, mais qui avait ce qui manque à la pauvreté, l'aplomb, la tenue et l'élégance. Ses vingt ans, perdus dans l'ombre et nichés dans une mansarde, ses vingt ans qui battaient le pavé en habit râpé, enviaient ce demi-siècle titré, ganté, verni cl mis à la mode de demain.
Cependant, la voiture des jeunes gens, dont le cocher avait reçu l'ordre d'aller bon train , parcourait rapidement le boulevard des Italiens. L'étudiant en médecine racontait au sculpteur son premier duel, le duel où Paul Gérin lui avait servi de témoin , et concluait gaiement par cette vérité que tout le monde va sur le terrain et que tout le monde en revient.
La conversation ne tarissait pas en saillies et en bons mots. Marcel, quoique un peu ému sous son gilet, n'avait jamais été plus prompt à la repartie, l'étudiant en médecine plus causeur, (>t Paul plus poétique dans ses appréciations.
— Ou'est-ce qu'un duel, après tout? disait-il; une politesse qu'on fait à la mort et qui la flatte.
— Une promenade sous un beau ciel, sous un beau soleil, dans un bois charmant, reprenait le jeune médecin .
— La promenade d'un papillon , continuait notre poète.
— Avec une épingle, ripostait le sculpteur.
Les deux étudiants partirent à ce mot d'un double éclat de rire qui s'interrompit brusquement sur les le-
vres de] Paul par une exclamation que ses deux amis prirent pour un dernier soubresaut de gaieté, mais que venait de provoquer une tout autre cause que la saillie de Marcel.
Paul, en regardant par la portière, avail recpnBii mademoiselle d'Hyvreuso passant à cheval, en même temps qu'eux, entre les chevaux de Marly.
Marie, en quittant la veille le marquis d'Ambre après qu'il Teut ramenée des Tuileries chez elle, lui avait fait promettre de venir la prendre, le lendemain, pour aller faire un tour à cheval aux Champs-Elysées. Le marquis s'y était naturellement engagé. L'incident de la soirée était brusquement survenu. Ce duel, qu'en sa quahté debretteur consommé il avait tenu à mener rondement, l'avait tellement occupé depuis douze heures qu'il n'avait pas trouvé le temps d'aller s'excuser chez la duchesse de ne pouvoir accompagner sa fdle ; il avait donc envoyé le matin un mot à l'hôtel d'Hyvreuse , prétextant une migraine qui devait, à son grand désespoir, le retenir toute la journée chez lui et priant mademoiselle Ma^ie de remettre la partie au lendemain.
Un caprice, môme aussi insigniiiant qup celui de mon-
ter à cheval par un beau jour d'été , ne sort pas aisément de la tête d'une jeune fille heureuse, et qui n"a d'autre souci sérieux que de régler, tous les soirs, dans sa petite toute-puissance , le menu de son bonheur du lendemain. Aussi mademoiselle d'Hyvreuse, qui s'était promenée la veille en voiture, décida-t-elle qu'elle se promènerait ce jour-là à cheval et qu'elle se passerait du marquis. Le marquis avait la migraine, ce n'était pas un motif pour qu'elle l'eût aussi. Ce raisonnement amusa sa mère, qui n'avait pas encore eu le temps d'accorder ou de refuser sa permission à sa fille que déjà Marie avait donné ordre de seller deux chevaux, l'un pour elle et l'autre pour le domestique qui devait l'accompagner.
Vers midi donc, la jeune fille entrait à cheval aux Champs-Elysées , suivie d'un groom à la distance voulue par l'étiquette.
Le fiacre qui emportait Paul et ses amis ne fit que passer devant elle. Il allait grand train, et mademoiselle tlllyvreuse allait au pas.
Arrivée à un temps de galop du rond-point, elle aj)erçut, débouchant )iar la rue Montaigne dans l'avonue des Champs-Elysées, un coupé v-ert-bouteille qu'elle crut avoir vu souvent stationner dans la cour de l'hôtel d'Hyvreuse.
Elle pressa son cheval et s'approcha assez du coupé pour le reconnaître.
Cheval, armoiries et hvrée, c'était bien là le coupé du marquis d'Ambre.
Qu'était-ce donc quo cette affreuse migraine qui devait le retenir toute la journée chez lui? Pour le coup,
madenioisolle d'IIyvreusc prenait son galant marquis en flagrant délit de mcnsongo, et elle jouissait davancc du plaisir de le tnquiner le lendemain par quelques-uns de ces mille sarc;\smcs où excellent les jeunes filles, quand elles ont eu la bonne forlune de pincer par le bout de Toreille queUiue petit secret de la vie d'un célibataire.
Et puis, nous devons le dire, que le marquis dAmbre eût la migraine ou ne leùt pas, quil gardât la cliambre ou qu'il sortît en voiture, qu'il eût dit vrai ou faux, cela n'était pas tout à fait égal à mademoiselle Marie. Les actions du marquis d'Ambre ne lui étaient peut-être pas aussi indifférentes qu'on eût pu le croire et qu'elle le croyait elle-même. Si donc, pour s'assurer du fait qu'elle voulait savoir, elle baissa son voile et reprit le galop, ce fut un peu par malice et beaucoup par dépit.
On a remarqué que les femmes sont plus curieuses que les hommes; mais ce qu'on n'a peut-être pas assez observé, c'est que, quand on est curieux, on l'est beaucoup plus à cheval qu'à pied. Etre à pied, c'est être, en général, aiïairé, occupé, actif; être à pied, c'est marcher, tandis qu'être à cheval, c'est se promener. Etre à pied, c'est avoir un but; être à cheval, c'est les avoir tous. A cheval, on n'a rien autre chose à faire que de regarder à droite et à gauche. Tout nous devient motif à petit trot, à grand trot, à galop de chasse. Les moindres incidents de la rue prennent un intérêt singulier. Ce qu'il serait
difficile de suivre à pied , on le rattrape tout de suite à cheval; un petit mystère en petit coupé, qui, si vous étiez à pied, ne ferait que vous passer rapidement sous le nez, vous pouvez le rejoindre avec un coup de cravache. Comment donc mademoiselle d'Hyvreuse, étant femme, c'est-à-dire curieuse, et étant à cheval, c'est-à-dire pouvant satisfaire sa curiosité , n'eut-elle pas le courage de se refuser l'immense plaisir de suivre le marquis d'Ambre, cela s'exphquerait de soi, sans qu'il nous fût nécessaire d'ajouter que mademoiselle Marie éprouvait peut-être , à son insu , pour le marquis , quelque chose comme un goût naissant.
Le marquis était, en effet, en dépit ou à cause de ses cinquante ans, un des hommes les plus agréables.qu'on pût connaître. Il passait dans le noble faubourg pour un gentilhomme aussi généreux que riche, causant de tout avec esprit, aimant les lettres et les arts, au courant de tout, mêm'ede son siècle, chose méritoire pour un marquis, et aussi habile du reste que méritoire. Car c'est déjà être jeune qu'être de son temps. En conséquence de ce principe, le marquis d'Ambre ne se croyait nullement tenu d'être classique et w/frà, ni de se faire une cravate avec un morceau du drapeau blanc convenablement empesé. Il laissait aux vrais vieillards le plaisir de pulvériser les révolutions entre leur pouce et leur index avec leur prise de tabac. En politique, il était de l'avis de Chateaubriand. Comme homme de salon , personne n'était plus que lui recherché des femmes, qu'il savait conduire aussi bisn à vêpres qu'au bal. 11 gardait avec une me-
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inpailnilo sn [dsilic n ciilrc les deux î\fîos, nr dansaiU plus avec los jounes fcmnios, mais nu faisant pas encon; la partie des douairières, à mi-clioniin du cotillon et du trictrac. Ce qui ne Tempôchait pas d'être fort prôné de ces mômes douairières, qui retrouvaient en lui toutes les façons de Tancien régime et qui le regardaient comme un des derniers modèles du grand seigneur, invulnérable à l'injure du temps, tel qu'il était au dix-huitième siècle, dans ce siècle de Ja poudre qu'elles regrettaient tant, hélas l où les cheveux avaient eu l'esprit de mettre le blanc à la mode.
A toutes ces qualités, le marquis joignait celle d'avoir toujours entretenu précieusement, et d'avoir su conserver,, sans en rien perdre, sa réputation d'homme à bonnes fortunes, sachant que c'est déjà une séduction que de passer pour séduisant, qu'un homme a bonne» fortunes est toujours assez jeune et que l'habitude du succès peut impunément devenirune vieille habitude. Du reste, on ne connaissait de sa vie que ce qu'il en voulait montrer. On n'avait à lui reprocher ni un scandale ni un éclat, ce qui ne l'empochait pas d'être parfaitement compromettant. Il avait pour règle de cacher ses duels aux femmes et ses amours aux hommes. Tout ceci constituait un personnage craint, admiré et envié, et considéré comme le plus dangereux des rivaux par les jeunes gens. On citait dix aventures de lui où, malgré son âge, qu'il ne craignait pas do dire tout haut, il l'avait emporté sur eux. Un jour, une femme lui demandait son secret pour triompher ainsi, avec ses cinquante ans, do toute cotte
jeunesse do vingt ans : — C'est bien simple, répondit-il: « à jeunesse jeun'esse et demie. »
Ce n'était donc pas chose étonnante que mademoiselle d'Hyvreuse eût un vague penchant pour le marquis d'Ambre. Elle avait plaisir à le voir. Elle aimait son esprit, ses manières, son tact et son savoir-vivre, qui n'excluaient chez lui ni la fermeté ni la verdeur. Elle aimait sa conversation vivante, qui lui apportait chaque jour le mouvement de la ville et du monde, et qui comprenait tout aussi bien le roman nouveau que la nouvelle mode. Il ne se pubhait pas un volume faisant sensation, il ne se jouait pas une pièce de théâtre, que le marquis n'arrivât avec l'exemplaire ou avec le coupon de loge. Bref, ce grand seigneur voltairien et hbéral, élégant, lettré, impertinent et parfumé, plaisait assez à Marie pour qu'elle voulût savoir où allaient ce j oui -là son cc^pé et sa migraine.
Entre l'homme qui plaît et l'homme qu'on aime, il y a un abîme. Mais le pont est jeté.
Quant à notre marquis, c'était une affaire faite depuis longtemps. Il était épris de la jeune fdle.
Son mariage avec elle était chose convenue entre la duchesse et lui. Mais il avait voulu que cette union, jusqu'au jour où elle se ferait, restât un secret pour tout le monde et surtout pour sa fiancée.
Ceci était une des combinaisons les plus savantes que le marquis eût jamais conçues pour se faire aimer.
Ce mariage, au point de vue des convenances, était presque une nécessité de famille. La fortune de la du-
chesse et la fortune du marquis étaient, depuis lonf^ues années, engagées dans des intérêts communs. Los d'Ambre, unis aux dTTyvrouso pardes parentés et par de fréquentes alliances, partageaient avec eux la propriété d'une terre considérable, dont le revemi se divisait entre la duchesse etle marquis. M. d'Ambre, en épousant mademoiselle d'ITyvreuse, réunissait sa part de propriété à celle de la jeune fdle, et ce mariage fondait indissolublement les deux familles et les deux fortunes. En outre, le marquis tenait à ce que son nom ne s'éteignît pas. Il avait, au plus haut degré, le respect, ou, si mieux vous aimez, lafatuité de son nom. Il ne songeait qu'avec douleur à ces grands noms historiques qui laissent croître sur eux les ronces du cimetière, et dont les armoiries ne sont plus portées que par le marbre du tombeau de famille. Pour lui, il ne voulait pas mourir sans avoir la joie de laisser après lui un petit marquis d'Ambre courant le monde. Il s'était promis, quand il lui faudrait décidément donner sa démission de jouvenceau, de se voir renaître dans un fds auquel il léguerait son blason, son titre, sa fortune et l'art de plaire.
De son côté, la duchesse avait été enchantée de ce mariage. On l'avait comploté en tapinois et faisant force chut! dès que la jeune fille paraissait dans le salon au milieu des causeries de sa mère avec son futur mari. Mais pourquoi tout ce mystère? Ah! «'est qu'il ne suffisait pas au marquis que ce fût là un mariage de raison, il avait la coquetterie de vouloir que ce fût un mariage d'inclination.
— Ma chère duchesse, avait-il dit à sa belle-mère en expectative, laissez-moi mener cette affaire-là. Je suis un vieux bonhomme, moi, et votre fille a dix-sept ans. C'est grave. Si j'avais vingt-cinq ans de moins, j'irais de l'avant, je serais aimé et marié en huit jours. La déclaration, le rendez-vous, les petits baisers, les gros soupirs, les sorties furtives, les promenades au clair de lune, et eu fin de compte le jour et la nuit de noces, je vous mènerais cela rondement. Votre fille ne me pèserait pas plus dans la main que la plume du contrat. Ahl si j'étais jeune ! Mais je ne le suisplus. J'ai des cheveux gris, des rides et des rhumatismes. Je suis un succès qui se soutient, voilà tout. Eh bien! tel que je suis, j'ai la prétention de me faire aimer de votre Marie. Mais, dame! j'y mettrai le temps. Du temps 1 c'est tout ce que je vous demande. J'irai piano, mais j'arriverai. J'ai mes secrets, voyezvous 1 Laissez tous nos petits jeunes gens lui faire la cour, lui dire du mal de moi. Dites-lui-en vous-même un peu de temps en temps : ça ne gâtera rien. Je passerai à l'état de fruit défendu. Quant au mariage, secret d'Etat. Peste 1 si votre fille se doute que je suis votre gendre, me voilà officiel, je suis perdu. Je redeviens fruit mûr. Je vous donne ma parole, ma chère duchesse, que votre fille m'aimera. Je no veux pas que vous me la donniez, je veux la prendre. Vous souriez ? Ne me défiez pas , je vous l'enlèverais I
Comment le marquis avait-il fait son compte pour arriver dans les environs du cœur de sa fiancée ainsi qu'il s'y était engagé, c'est ce qui serait trop long à raconter;
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il faudrait reprendra jour à joiu* loiilc une raïujtai^uo f[ui durait depuis deux ans, cl rciiiontor à l'origine de la conquête de mademoiselle dUIyvreuse par le marquis. [1 faudrait faire rebrousser chemin à notre roman, qui, pour le moment, galope en croupe sur le cheval de la jeune fille, et s'y trouve bien.
Tout ce qu'il nous importe de savoir, c'est que lo marquis plaisait, et, pour qu'il fût aimé, \q moindre incident pouvait suffire. Lo diable n'avait presque plus besoin de s'en mêler.
Donc, au moment où Fintéressanl coupé vert-bouteille tournait à gauche de l'Arc-de-Triomphe dans l'avenue de Neuilly, mademoiselle d'Hyvreuse tournait à droite du côté opposé.
Les glaces de la voiture du marquis étaient baissées et permirent à la jeune fille de le voir causant vivement arec ses témoins.
L'idée d'un duel se présenta vaguement à l'esprit de Marie et la fit tressaillir.
Elle arrêta quelques instants son cheval derrière l'Arcde-Triomphe, laissa le coupé reprendre de l'avance sur elle, puis recommença à le suivre au petit trot. Elle ne reprit le galop que quand elle vit le coupé quitter brusquement l'avenue et entrer dans le bois par la porte Maillot.
Le galop du cheval anglais que montait Marie la remit bien vite sur la trace do la voiture , qui n'était lancée qu'au grand trot.
Elle atteignit la porte Maillot justo à temps pour voir disparaître, au détour d'une allée , la cocarde noire du cocher du marquis. Elle toucha son cheval du bout du fouet et gagna le coupé de vites.se, assez pour pouvoir le suivre plus à coup sûr à travers les détours du bois, mai» sans cependant le presser de trop près.
La voiture s'arrêta bientôt sous le grand arbre qui fait le centre du carrefour en face duquel s'élève le pavillon de Madrid. Le fiacre des adversaires du marquis était déjà au rendez-vous.
Mademoiselle d"Hyvreuse tournait une des allées qui débouchent sur l'avenue de Madrid quand elle vit s'arrêter le coupé. Elle s'arrêta également, et son domestique, qui n'avait pas cessé de garder sa distance derrière elle, en fit autant, et resta dans l'allée, dont le coude à angle droit sur l'avenue devait nécessairement l'empêcher de voir ce que mademoiselle d'Hyvreuse allait observer.
En même temps que le marquis et ses témoins, Marcel et les siens mirent pied à terre, et de part et d'autre on se salua sans échanger une parole.
Les deux groupes parurent regarder autour d'eux, comme hésitant sur la route à prendre. Enfin, un des témoins désigna du doigt, en accompagnant ce geste de paroles que la jeune fille n'entendit pas, la contre-allée qui donne sur le carrefour précisément en face du pavillon.
Le dioix qui venait d'être prqposç sembla obtenir Tacqiiiescement général, oar tous les six disparurent immédiatement aux yeux de mademoiselle d'Hyvreuse, entre les deux rangées d'arbres qui bordaient l'allée indiquée.
La jeune fille prenait peu à p(3U ?l cette aventure X\nr térêt qu'elle aurait pris à un roman.
Toutes nos lectrices crieraient à l'invraisemblance si elles la voyaient s'arrêter en si beau chemin et nq pas tourner la page, c'Qst-à-dire l'avenue. Que nos lectrices se rassurent, elle la tourna, et, en mpins de temps qu'il n'avait fallu au marquis et à Marcel , suivis de leurs témoins , pour dépasser les premiers peupliers de \% contre-allée , mademoiselle d'Hyvreuse franchit la distance qui séparait cette contre-allée de la première où elle s'était momentanément arrêtée.
Comme elle venait de s'y engager à leur suite, ils n'étaient encore qu'à une centaine de pas devant elle. Ello craignit alors que le marquis ne se retournât et ne l'aperçût. Il n'était plus en voiture , et l'on avouera qu'il est assez difficile de faire à cheval , sans être vu , la même route que six personnes à pied. Mademoiselle d'Hyvreuse ne trouva rien de mieux que de se jeter étourdiraent dans un fourré épais qui formait l'angle de l'avenue et do l'allée.
Cette étourderie fut plus habile que la plus savante manœuvre que la curiosité eût pu inspirer, en pareille circonstîince, non à cette enfant naïve, mais à la femme la plus rusée, d'abord en la dérobant aux yeux du marquis et des cinq jeunes gens, qu'elle put continuer de
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suivre lentemonl ot nu pas à travors les arbros , et, ensuite, en donnant lo change à son donicstique, dont la présence eut suffi pcut-etro u la trahir, et qui, quand il vint à tourner dans l'allée, n'y voyant plus sa maîtresse, supposa qu'elle avait disparu par lo premier des chemins do traverse, et le prit sans hésiter.
Lajeuno fdlo, en se voyant soulo et sans son domesti(iuo, arrêta son cheval et se sentit saisie d'une frayeur horrilde. Que dirait-elle, en rentrant, à la duchesse? 11 faudrait inventer un prétexte , imaginer qu elle s'était perdue dans le bois.... Elle serait grondée; décidément, il valait mieux, pendant qu'il en était encore temps, ne pas aller plus loin et rejoindre son domestique. Elle avait à peine pris cette courageuse résolution, qu'elle en fut brusquement distraite par un cliquetis. Elleécouta. Ce cliquetis venait d'un sentieroùelle avaitvu s'engager le marquis et les cinq personnes qu'il avait avec lui. Il y a des tentations si fortes et si inattendues , qu'elles font taire toute autre voix dans l'esprit. La jeune fille, au lieu de quitter le taillis , y enfonça son cheval plus avant. Le chquetis devint plus distinct. Plus de doute , c'était un cliquetis d"épées. Elle poussa , sans sortir des arbres , jusqu'au sentier , qni la conduisit devant un pré assez vaste perdu dans la profondeur du bois. Elle fit faire un pas de plus à sa monture , souleva les branches de la clairière du bout de son fouet, et, osant à peine respirer, avançant sa johe tète , pâle d'émotion , par-dessus la croupe de son cheval, elle regarda.
Les adversaires et leurs témoins s'étaient en effet dirigés par la contre-allée et par le sentier qu'avait suivis également mademoiselle d'Hyvreuse jusqu'au lieu du combat, que l'un des amis du marquis avait été reconnaître dans la matinée. Une fois là, on avait commencé par tirer les épées au sort , chacune des parties ayant apporté sa paire. Puis les armes désignées avaient été mesurées. Un des témoins du marquis , dont les épées avaient été favorisées par le sort, avait présenté par la poignée la première à Marcel et la seconde au marquis. Les deux adversaires , après avoir retiré leur habit, leur cravate et leur gilet , avaient été placés en face l'un de l'autre, hors de portée ; les témoins s'étaient rangés à droite et à gaucho , et alors l'un d'eux avait dit : Allez , messieurs! Tout cela s'était passé en quelques minutes.
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Au moment où madcmoisello (rilyvrouse , cachée derrière un épais rideau d'arbres, vouait d'en écarter les feuilles d'une main tremblante , il y avait quelques secondes seulement que l'épée du marquis et celle de l'artiste s'étaient croisées.
Le marquis, froid, calme , aussi tranquille que s'il eût été dans une salle avec le masque de fil de fer sur les yeux, était immédiatement tombé en garde la main haute et la pointe dirigée sur le visage de son adversaire. Une fois dans cette altitude , il y était resté sans faire un geste, sans faire un pas, comme un tireur habile qui ignore à qui il a affaire , également dans la position de l'observation, de l'attaque et delà défense, et attendant le premier mouvement de son adversaire pour le juger et le recevoir.
Marcel, l'œil brillant de ressentiment, lajoue animée et la lèvre serrée, n'avait pas fait longtemps attendre son adversaire. Au lieu de se mettre en garde , il avait rapideniont avancé de deux pas et donné le fer avec l'élan et la fougue d'un homme qui veut tuer vite ou mourir vite.
Il suffit d'avoir été témoin une fois dans sa vie pour savoir que tout aune importance énorme sur le ten'ain. Le choix du lieu , le temps qu'il fait, le ciel bleu ou gris, la fête ou la tristesse de la nature, les oiseaux qui chantent ou qui se taisent , le soleil absent ou présent , qui , selon qu'il veut être du duel ou n'en pas être, prête ou refuse aux combattants son beau fleuret d'or ; tout cela influe singuhèrement sur les dispositions morales
d'unhomme qui va risquer sa vie, surtout quand il fait ses premières armes. Quelle influence ne doit donc pas avoir sur lui r attitude de ses témoins ? Paul Guérin savait cela , et, dès qu"il vit son ami face à face avec le marquis, dès quil vit quil n'y avait plus entre l'épée du sculpteur et le danger que la seconde qui sépare l'aiguille de l'heure , ce fut le moment que notre étudiant choisit pour affecter la plus i)arfaite indifférence , sourire à demi à Marcel et allumer tranquillement un cigare.
Les témoins du marquis s"entre-regardèrent. L'étudiant en médecine serra la main de l'étudiant en droit, qui eut un instant de triomphe. Du reste, il ne quittait pas de l'œil le marquis depuis qu'on était descendu de voiture. Coups d'œil ardents , haineux, presque menaçants. Il s'était promis do tout surveiller, une fois sur le terrain, avec la plus minutieuse alto.ation , et, on homme qui connaît sur le bout du doigt soii Château-Villars, il s'était placé entre les adversaires, sa canne dans la main, prêta en abattre d'un coup les deux épées , à la moindre infraction des règles du duel. Il était donc à deux pas à peine des combattants quand les lames se touchèrent.
Rien que sur la manière dont le marquis s'était mis en garde, Paul le reconnut de première force.
Le hasard voulut que l'artiste , en marchant sur le marquis , marchât l'épée haute et ne se découvrît pas. A partir de ce moment, il ne quitta plus le fer de son adversaire, frappant le fort de la lame , mais sans attaquer et sans se fendre; à peine en garde , marchant toujours, changeant à chaque seconde d'engagement, ferraillant.
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on un mol, mnis f(>rr;iillniit et cliarfjçcaiil. avec une impétuosité avouRlc et résoluo.
Lo marquis crAmbro vit bien vite que son adversaire i}];norait tout du duel et de Tépée, mais il vit aussi qu'il avait devant lui quelqu'un de déterminé. Il avait trop l'habitude du terrain pour ne pas savoir qu'ony est plus dangereux avec une ignorance totale qu'avec une science superficielle de l'escrime. Il aurait mieux aimé avoir affaire à un élève ayant six mois de salle qu'à cet ignorant intrépide. Une épée ignorante , c'est en même temjts une épée inconnue. Or, l'artiste, c'était un ignorant audacieux, bataillant avec cette même lame , comme un preux avec l'estoc et la taille, frappant les cheveux au veut, la chemise ouverte, l'œil en feu, au hasard et à la grâce de Dieu.
Le marquis, sans rompre, se mit pourtant sur la défensive. Il enveloppa Fépéc de l'artiste dans une succession de contres et de demi-cercles , qui tourbillonnèrent devant sa poitrine comjiie un boucher déclairs et d'étincelles. Marcel sentit son fer se tordre dans sa main ; il tendit le bras et se fendit à corps perdu. Le pnrquis rompit, lia l'épée de Marcel et la fit voler à dix pas , tandis que la sienne , lancée malgré lui avec toute la vitesse du coup de fouet , allait traverser de part en part l'épaule droite de l'artiste désarmé.
— Vengeance 1 cria le sculpteur en tombant dans les bras de l'étudiant en médecine.
Tout cela s'était fait avec une telle rapidité, lehement du fer , le désarmement et le coup porté s'étaient suc-
cédé avec une si prodigieuse vitesse , que, lorsque Paul leva sa canne pour arrêter l'épéc du marquis devant Marcel désarmé, il était trop tard.
AumomentoùTartiste tombait, un cri qui parut se confondre avec le sien partit du taillis qui faisait face à Paul.
L'étudiant leva les yeux et aperçut, avec une émotion indicible, à travers le feuillage, mademoist^lle d'Hy vreuse toute pâle. En un clin d'œil rapide et perçant, il l'avait reconnue. Elle avait relevé son voile sur son chapeau et appuyait sur sa bouche, comme pour y étouffer son souffle, son mouchoir , dont Paul entrevoyait la blancheur dans les interstices des feuilles. Quoi! mademoiselle d'Hy vreuse était là 1 pour qui? évidemment pour le marquis 1 elle l'aimait donc! Ah! elle était venue le voir triompher, eh bien? elle n'avait qu'à regarder encore, et elle allait voir!
Il ne restait plus sur le Ueu du combat que Paul et le marquis. Les témoins du vainqueur, en véritables gentlemen , s'étaient spontanément précipités vers le blessé et s'étaient joints aujeune médecin pour soutenir l'artiste jusqu'au bout du sentier où stationnaient les deux voitures, laissant le marquis seul avec notre étudiant, qui, pétrifié par la colère et bouleversé par la vue de mademoiselle d'Hyvreuse, n'avait plus songé à son ami.
Le marquis, de son côté, tout en remettant son hftbit, paraissait visiblement mécontent de son malheureux coup d'épée, quoiqu'il sût fort bien que, quand on est sur le terrain, c'est pour se battre et non pour s'embrasser, 11 aurait cent fois mieux aimé avoir reçu ce coup
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qu(; ra\()ir donîn''. Sa iiuiiii l'avait trop bien sorvi. Il sentait qu'il j)Ouvait ne pas èlro évident pour tout le monde que son fer avait été plus rapide que sa volonté. C'était un de ces gentilshommes qui ne sourcillent pas devant les nécessités du duel, mais qui veulent que le duel reste jusqu'au bout incontestablement loyal et clair comme le soleil, et que leur épée sorte blanche du sang versé.
Quand il eut rapidement rajusté sa toilette, il voulut ramasser l'arme (Je Marcel. Au moment où il se penchait pour la prendre , Paul, qui, debout à l'angle du sentier dont il barrait la route , avait considéré le marquis en silence et les bras croisés sur sa poitrine sans que celui-ci se fût aperçu de sa présence, fit un bond, et, posant le pied sur la lame :
— Ne touchez pas à cette épée, monsieur, s'écria-t-il ; elle a encore quelque chose à dire à la vôtre.
Le marquis toisa Paul des pieds à la tête. A l'attitude et à l'accent provocants du jeune homme, il comprit qu'il était en face d'une seconde affaire.
— En vérité, monsieur, fit-il avec un sourire, ne trouvez-vous pas, comme moi, que ces épées ont assez causé pour aujourd'hui? Si vous m'en croyez, nous arrêterons là leur conversation.
— Pas encore, monsieur le marquis, reprit l'étudiant, pas avant que je vous aie demandé compte de ce que vous venez de faire.
— Eh! mon Dieu 1 monsieur, fit le marquis, je vous donne ma parole qu'' j'ensuis désolé. Mais, si vous sa-
vi"z ce que c'est qu'une épée, vous sauriez qu'on ne s" arrête pas toujours quand on le veut.
— Monsieur le marquis, continua Paul, vous venez de faire une lâcheté. On ne frappe pas un homme désarmé.
Lemai-quis changea de visage. Une telle insulte équivalait à un soufflet.
— Retirez ce que vous venez de dire , jeune homme, fit-il gravement.
— Vous voulez donc que je le répète? riposta l'étudiant en saisissant l'épée de Marcel.
Le marquis, qui n'avait pas quitté son arme, en fit ployer la lame sur le sol.
Il voulut se contenir jusqu'au bout. Un second duel, coup sur coup après le premier , répugnait à ses habitudes d'élégance et de chevalerie.
— Vous m'avez insulté, jeune homme, fit-il; vous voulez un duel, vous l' aurez ; mais on est gens de revue, n'est-ce pas? échangeons nos cartes, et, d'ici à demain, je vous promots (le vous envoyer deux de mes meilleurs amis.
— D'ici à demain! interrompit Paul. Pourquoi pas tout do suite ?
— Vous y tenez i tout de suite, soit. Mais vous avez tort ; je vous préviens que je suis de fort mauvaise humeur.
— Puisque je ne sais pas ce que c'est qu'une épée, reprit l'étudiant en ricanant, je ne serai pas fâché de commencer mon éducation. En garde !
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— Voyons, j(^un(^ liomm(> , coiiliiuia le niar(|uis, attondotis au moins If reloui' (l(^ nos li'iuoins.
— Attondrc, c'est reculer.
— Que le diable vous omporlel exclnriia le marquis ôtant de nouveau son habit. Vous l'exigez ? tant pis pour vous, mais, si votre sang coule, ce soi'o vous, morbleu! qui Taurez voulu.
— Mon sang ou le vôtre? questionna Paul.
L'étudiant, en ce moment, était superbe. Il avait arraché plutôt qaôté son habit. Sa belle chevelure noire balayait sa tempe et son cou de ses boucles léonines. Son teint avait repris ses couleurs. La volonté soufflait par ses narines ouvertes ; sa lèvre à demi contractée respirait la provocation. Sa main, fermée comme un étau sur la poignée de sa lame, semblait tenir à la fois l'éclair et le rayon. Il dévorait le marquis d'un regard ardent et sombre où la jalousie, la colère et l'intrépidité mêlaient leurs flamboiements. Sa taille, souple et fine, déployait dans la gracieuse attitude du combat toute son élégance et toute sa fierté.
La mine du jeune homme était si noble, que le marquis en fut frappé.
— Voilà un brave enfant, se dit-il. Finissons-en vite avec une égratignure et une poignée de main.
Mais ils étaient à peine en gar(|{> que Paul, au lieu de présenter le fer au marquis, baissa la pointe en terre et attendit.
Le marquis reconnut tout de suite à ce geste, ainsi
qu'à la façon dont l'étudiant était assis sur sa garde, qu'il avait devant lui un tireur de première force.
Il en conclut que les choses se passeraient peut-être autrement qu'il ne le voulait, et qu'au lieu de ménager la vie de ce jeune homme, c'était probablement sa propre vie qu'il allait falloir défendre. Supposant son adversaire de la force de l'artiste , il avait compté ne croiser le fer que pour la forme, jouer un instant avec Tépée de cet enfant , puis , après une ou deux passes , se déclarer satisfait et lui tendre la main. Mais il fut forcé de renoncer à son projet; en voyant qu'il avait en face de lui un regard et une épée qui ne plaisantaient pas.
Il reprit donc son masque froid, impassible ethautain.
Il imita le mouvement du jeune homme. Immobile comme lui, il abaissa son épée à terre.
Du reste , silence absolu. On n'entendait que leur double haleine, à laquelle se mêlait, derrière le feuillage, le bruit étouffé, et écouté de l'étudiant seul, de la respiration haletante d'émotion et de terreur qui soulevait le sein de mademoiselle d'Hyvre-use.
L'étudiant attendait le marquis ; le marquis attendait l'étudiant.
Dix ou douze secondes s'écoulèrent. Sur le terrain le temps ne se compte même pas par minutes.
Il fallait en finir.
L'étudiant marcha. Le marquis rompit.
L'étudiant fit un second pas plus grand que le premier, et, dans cette marche, mais sans écarter son épée
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(1(1 la ligne (lucorps , il se découvrit de toute la largour tle sa poitrine.
— Couvrez-vous donc , monsieur , dit le marquis , ou je tire 1
— Tirez! répondit Paul.
Le jnarquis était un duelliste. Il sentait qu'il avait affaire à quelqu'un qui voulait sa vie et qui était de force à la lui prendre. Il n"y avait pas à hésiter. Ne pas l)roiiter d'un tel avantage, c'eût été dépasser les limites de la générosité.
Du même coup il rompit, releva son épée et se fendit droit à fond sur l'étudiant.
C'en était fait de Paul, si le marquis n'eût pas eu la main basse. Cette faute de son adversaire permit à l'étudiant de lier lépée en seconde avec la rapidité de la foudre.
La poignée de l'arme bascula dans la main du marquis d'Ambre , et son épée , comme tout à l'heure celle de l'artiste, vola en l'air et alla retomber sur le gazon.
Le marquis était désarmé et avait devant lui l'épée du jeune homme, droite, frémissante, à un quart do pouce de sa poitrine.
— Vous voyez bien , monsieur le marquis, lui dit froidement l'étudiant, qu'on peut s'arrêter quand on le veut.
Paul avait entre les mains la vie de son adversaire, qui, quoique désarmé , restait en garde devant la mort, pâle, non du danger, mais de la leçon.
Paul baissa Icnteaicnl la pointe de son épée devant
la poitrine do son adversaire impassible, puis il ouvrit la main et laissa tomber son arme.
On entendit des pas dans le sentier.
— Voici ces messieurs qui reviennent, dit l'étudiant ; vous plaît-il, monsieur le marquis, que cette affaire reste entre nous ?
— Pour qui me prenez-vous? répondit le gentilhomme avec dignité. Je garde pour moi les affaires qui me font honneur ; mais celles qui font honneur à mes adversaires, je les raconto, monsieur.
En ce moment les amis du marquis parurent.
— Comment va notre blessé ? leur demanda-t-il avec empressement.
— Dans quinze jours il se portera comme vous et moi, répondit un des témoins.
— Ah! tant mieux 1 s'écria le marquis, voilà qui me réconcihe avec moi-même.
Puis, se tournant vers l'étudiant et le désignant de la main à ses amis :
— Messieurs, leur dit-il, vous voyez bien ce jeune homme ; eh bien 1 je ne connais personne qui tire Tépée comme lui. Savez-vous à quoi nous avons employé notre temps depuis cinq minutes ? Nous nous sommes battus, tout bonnement. J'avais failli tuer , sans le vouloir, son ami ; monsieur m'a donné une leçon d'escrime et m'a prouvé que j'étais un maladroit.
Les amis du marquis regardaient Paul et le gentilhomme avec étonnement. Le marquis s'approcha de l'étudiant et lui dit :
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— Jo m'appcUo lo marquis d'Ambro, monsinuv; veuillez me dire à qui j'ai Thonnour do dovoir la vie?
— Que vous importe mon nom? fit l'étudiant d'une voix sombre.
— Soit, taisez -le si bon vous semble, continua le marquis d'Ambre.
— Voici ma carte, repondit Paul sèchement.
— J'espère que nous nous reverrons, monsieur, roprit le marquis, en prenant la carte de l'étudiant. 11 y a des dettes sacrées, et celle que je viens de contracter envers vous en est une. Ces dettes-là, je les ai toujours payées. Pour le moment , touchez là. . . Vous êtes un noble cœur I
Le marquis tendit la main à Paul, qui devint pâle comme la mort. Il hésita un moment , i)uis , avec un visible eiTort , il donna sa main , que le marquis serra vivement.
Un moment après, Paul était seul sur le lieu du combat, écoutant avec angoisse le pas du cheval de mademoiselle d'îlyvreuse qui se perdait dans le bois, tandis que le marquis d'Ambre s'éloignait d'un autre côté avec SCS témoins en leur racontant toute l'aventure, avec force exclamations chaleureuses pour le courage du jeune homme.
— Oh 1 murmura Paul Gérin, j'aurais dû le tuer 1
C'est une heure grave et charmante dans la vie d'une jeune fille, que celle où tout à coup, dans son âme, à peine dégagée des ténèbres de l'enfance, l'amour paraît. En une nuit, en un jour, en une heure, cet éblouissant lever de son cœur se fait quelquefois en elle.
Voyez-la. Hier encore elle était insouciante et joyeuse de cette joie légère qui ne se pose sur rien, qui va d'un ruban à une fleur, qui ne rêve que chiffons et emplettes, pour qui tout est quelque chose, et qui fait de la moindre bagatelle une grosse affaire. Une toilette nouvelle, une mode essayée, un bal attendu, une sortie à cheval, voilà Tévénementde toute la semaine. L'esprit de cette enfant, calme et uni comme Teau d'un lac, dort dans la nuit profonde de son cœur.
Mais le jour est venu où elle a atteint ses dix-sept ans.
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La nature vient do donner à. son visage Tépanouissement de l'âge adulte. Tout en elle s'est transformé doucement, et d'enfantin est devenu virginal. Sa robe de petite fdle s'est allongée sur ses pieds de jeune tiUc ; sa taille s'est effilée et élancée ; les tutoiements des vieux amis de la maison ont fait place au vous le plus rcs[)ectueux.
C'est quelque chose d'incomparable et de ravissant qu'une jeune fille à cet âge.
Plus tard, quand elle sera femme, elle sera la tendresse, le dévouement, la noble compagnie de l'homme. Mais, à cet âge, à dix-sept ans, elle a une séduction qu'elle n'aura plus. C'est le moment où tout s'éveille en elle. L'émotion vient à son sein, le sourire à sa bouche, le regard à ses yeux; son âme, pleine de vagues lueurs et de murmures confus, ne se tait plus et ne parle pas encore. On dirait une prairie en fleurs entrevue dans la pénombre dune matinée de printemps au crépuscule.
Huit heures sonnaient à la pendule rocaille qui ornait la cheminée de marbre de la chambre de Marie, quand elle s'éveilla le lendemain du duel dont elle avait été la spectatrice mystérieuse. Elle ouvrit les yeux, souleva sa jolie tête sur son oreiller garni de valenciennes,. et étendit son bras blanc pour sonner sa femme de chambre. Mais, bien que ce fût l'heure ordinaire de son lever, sa main, au moment de toucher le gland de soie du cordon de sonnette, retomba sur le lit. Marie sentit en elle quelque chose qui lui tit trouver un charme indicible à la sohtude.
D'ordinaire, sa première pensée était de faire ouvrir ses persiennes et les épais rideaux qui fermaient au jour l'asile de son précieux sommeil. Elle s'éveillait vite, se
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levait vilo cl sMialiillail vite. Aiipclcr la tciiiinc tlo diambrc et coniinoncor inconlinonl à bavarder avec elle, c'était là ce ([uclhi avait de [dus pressé. Ce matin-là, non. C'est (jue ce nialin-là nélail pas pour la jeune lille comme ceux qui l"avai(!iil précédé, c'était un de ccss lendemains qui commencent, non un nouveau jour, mais une nouvelle vie.
Nous avons raconté conmient, lavanl-vx'ille, Paul s'était réveillé en pensant à Marie. Cette l'ois , c'est au ri'iveil de Marie et de son âme que nous vous ferons assister. Ouant à notre étudiant, il s'en retournait en ce moment même à sa mansarde, ainès avoir passé sa première nuit de garde-malade au chevet de l'artiste en proie à une violente lièvre.
Laissons donc M. Paul Gérin refaire connaissance avec sa portière et avec sa mansarde, et revenons, s'il vous plaît, à mademoiselle d'Hyvreuse, qui veut bien nous laisser pénétrer dans sa cliambre à coucher, pendant qu'elle est encore au lit, haute faveur à laquelle nous espérons que nos lecteurs seront plus sensibles encore que nos lectrices.
Vaporeusement teintée du rellet rose de la douldure de ses rideaux de moussehne, à travers lesquels les doigts du jour jetaient, pai' les trous des persiennes, des pincées de poudre de diamant, la chambre delà jeune fille était admiraljlement éclairée pour favoriser sa rêverie. Car rien ne va mieux que le denfi-jour à la rêverie, cette demi-pensée.
L'auteur de ce récit voudrait avoir dans la main
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autre chose qu'une plume, instrument grossier et impuissant de ridée. Analyser un sentiment, peindre une âme, est toujours une chose fort délicate. Qu'est-ce, quand ce sentiment est un sentiment virginal, quand cette âme est l'âme d'une jeune fille, à ce moment de la vie où l'on ne se doute pas de la souiTrance, où toute parole est sourire, où toute pensée est rêverie, où aucune sensation n'arrive immédiatement à la réflexion et, par conséquent, ne donne prise à la décomposition brutale de l'analyse? Décomposez donc la feuille d'un lis; analysez -la donc fibre à fibre; touchez donc à cette pulpe de neige ; approchez donc la loupe de ce oahce pour en exphquer le parfum !
Marie sentit donc le besoin de rester seule, précisément parce qu'elle s'aperçut qu'être seule, c'était pour elle le plus sûr moyen d'être avec quelqu'un.
Quelqu'un? mais qui?...
La première chose que fait toute jeune fille quand elle arrive dans l'âge critique, c'est de regarder autour d'elle et de jeter, par-dessus son éventail, un coup d'œil sur le sexe mâle. Ce coup d'œil est naïf ou ironique, timide ou hardi, selon Fesprit de la jeune fille. Dès qu'elle entre dans le monde, dès son premier bal, que fait-elle ? Vous croyez qu'elle est tout entière au plaisir de la contredanse, et que, parce que vous la voyez rougissante et troublée pour un mot que vous lui dites,'elle est incapable d'observation? Détrompez-vous. Elle a toute sa présence d'esprit, et, pendant que vous croyez la fasciner, elle vous juge. Toutes les jeunes filles promènent leur
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pveniiov vogard de loin me sur h's lioniines ot, parmi les hommes, siir le .-.jeunes gens.
C'est ce qu'avait fait Mario depuis son entrée dans le monde, et elle avait reconnu une chose : c'est que, dan» louto la jeunesse des salons, rien n'était plus introuvable qu'un jeune homme.
<ju"est-co qu'un jeuiK^ homme ?
îilsl-ce un petit monsieur, qui a un appartement aurezde-cliaussée dans un quartier élégant, un domestique qu'il tutoie, un cheval qu'il caresse et une maîtresse qu'il bat ; ({ui joue à la Bourse, parie à Chantilly, promène tous ii^s jours régulièrement, de cinq à six heures, le vernis de sa botte sur l'asphalte, depuis Tangle de la rue Le Peletier jusqu'à l'angle de la rue de laChaussée-d'Antin, déjeune au café Anglais, dîne aux Provençaux, soupe chez Véry, ne manque pas un bal de l'Opéra, se montre tous les soirs dans cinq ou six raouts consécutifs et change quatre fois de gants par jour; qui émet un avis sérieux sur tout ce qui ne l'est pas ; jouit de ses entrées dans les coulisses du Palais-Royal et d'une stalle à l'année aux Italiens, n'applaudit queles danseuses, et n'a d'admiration que dans le bout des mains pour ce qui n'a de talent que dans le bout des pieds; qui porte partout un visage usé et empesé, cire ses moustaches, joue avec sa canne, s'emboîte sous le sourcil un verre rond qui se tient tout seul et lui donne l'air d'un borgne né avec un lorgnon ; qui enfin a pour unique préoccupation, en ce monde, de tout suivre, fêtes, bals , concerts, progrès et modes, et
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«'est en avance sur rien, ni sur l'idée d'aujourd'hui, ni sur le chapeau de demain?
Ou bien encore, est-ce cet autre petit monsieur, à la bouche en cœur et aux joues roses, qui- se trouble, rougit et balbutie pour un mot, espèce de séraphin mélancolique et blond qu'une maman nimbée d'un turban présente dans les salons comme fils de famille, et qui circule modeste et timide en rephaat, en manière de claque, son aileron sous son bras ?
Tous les échantillons de jeunes gens que mademoiselle d'Hyvreuse avait rencontrés rentraient tous plus ou moins dans ce programme. Un seul s'en éloignait.
Aussi celui-là avait échpsé jusqu'ici tout le monde autour de lui pour la jeune fille. Il était galant sans fadeur et empressé sans zèle. Pour lui, les chevaux de course ne passaient pas nécessairement avant les femmes ; il ne revenait pas éternellement du club ; il ne portait pas sa cravate comme un chien son collier. C'était une espèce de type de gentleman combiné avec le gentilhomme. Il avaitl'air d'un portrait de Bussy-Rabutin qui serait descendu de son cadre et qui se serait promené dans les salons du faubourg Saint-Germain ; on eût dit qu'il arrivait du petit lever de S. M. Louis XIV. Il sentait son Versailles d'une lieue. Il savait parler aux femmes et répondre aux hommes. On était tenté de regarder aux basques de son habit si l'épée en civadièren'y passait pas le bout de son fourreau. Il savait donner à notre horrible habit de drap le pU facile et élégant de l'habit de satin. Brave, spirituel, enthousiaste, fin parlem", il était par-
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venu, à forco d'art, ù faire do sa porsonno le point de mire de tous les regards. Quand il entrait quelque part, il fallait tirer réchello après lui. Il avait le privilège, au théâtre, de faire faire un demi-tour de son côté à toutes les lorgnettes, et, au bal, à tous les éventails. Il n'avait que des ennemis parmi les hommes et que des amies parmi les femmes. C'était un jeune homme charmant. Il ne lui manquait qu'une chose — la jeunesse.
Nous avons nommé le marquis d'Ambre.
Or, depuis la veille, en présence de ce personnage, une figure, une figure radieuse s'était brusquement dressée aux yeux de Marie .
En face du marquis d'Ambre, debout et l'épée à la main,^en face de ce maître des élégances, et sur son terrain même , sur le terrain du duel, en face de ce ty p e inimitable de la grâce, do la bravoure et do la chevalerie d'autrefois, tout à coup, splendide et terribli', la pourpre delà vie .sur la lèvre et le dédain de la mort dans les yeux, le jeune homme idéal était apparu avec une;;! îre épée-
\n'.versita^