‹ La chaise de pailleChapitre 2 sur 9 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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XTV.

Ce jeune homme, ce n'était pas la première fois que Marie le voyait ; elle avait entendu prononcer son nom de baptême, le dimanche, aux Tuileries.

L'avait-elle remarqué, cejour-là? non; il avaitsembléà la belle enfant que son regard s'était arrêté un instant sur un assez joli garçon, pendant qu'elle rendait à l'artiste son salut. Mais elle n'y avait pas fait autrement attention.

Un joli garçon tout sec était pour elle quelque chose de peu nouveau. Elle était habituée à trouver dans sa société réhtedes gravures de modes et le dessus du panier de la fleur des pois. Elle était familiarisée avec les charmes des honceaux frisés du Jockey-Club, dont Paul avait tenté de se rapprocher dans son irrésistible toilette des Tuileries. Le salon de la duchesse lui servait régulièrement la primeur des plus charmants gilets et des plus merveilleuses

cravates 6tranf?lant les tailles les plus cambrées et les cous les plus fashioiiables.

Donc le souvenir qu'elle arait accordé ù cette première apparition de notre étudiant n'avait guère tenu plus de jdacedans l'esprit de mademoiselle d"Hyvreuse que le moindre des grains de sable de la grande allée sous le pluiléger de ses pas. L'infortuné Paul Gérin en avait été pour ses frais de tailleur et pour les deux cents francs de drap fin et de piqué blanc que ce dimanche, mémorable pour lui, représontaitsur sa personne et dans son budget de Tannée.

D'ailleurs, au moment où Marie avait vu passer Paul, elle était avec le marquis, toute au plaisir de sa conversation et fort peu occupée de la foule des promeneurs, parmi lesquels personne, pas même Paul, n'aurait pu supplanter le brillant causeur dans F attention de la j eune fille .

Mais dimanche propose et lundi dispose.

Il est rare, assurément, que le comr d'une femm? éprouve de ces révolutions soudaines qui décident caun quart d'heure de son avenir. îl faut pour cela que ce quart d'heure contienne toute la somme d'émotions dout ce cœur est capable. Il faut que ce quart d'heure ait Li puissance delà destinée et mette l'Ame en présence d'un de ces spectacles qui l'enlèvent, le retournent, l'éclairent et lui disent : Voici ton maître.

Mademoiselle d'Hyvreuse était arrivée au bois deBdiilogne tout agitée et tout inquiète. Le sentiment qu'elle éprou\'ait pour le marquis d'Ambre était encore indécis et flottant, mais il suffisait pour que l'idée d'un danger

couru par lui la fît palpiter. C'est dans cette disposition d'esprit quelle avait poussé son cheval jusqu'au lieu de larencontre. Disposition singulière d'ailleurs, et qui mêlait à son inquiétude je ne sais quelle volupté. Illui semblait que son cœur n'était plus à elle et n'était encore à personne.

Ce qui se passa en elle à la vue des scènes qui suivirent est inexprimable.

Pendant le premier duel, elle craignit pour le marquis. ElleTadora pendant une grande minute. Elle sentit d'avance dans son cœur le froid du fer de Fartiste. Quand Marcel se fendit, elle ferma les yeux. Quelqu'un eria : vengeance ! et tomba. Elle rouvrit les yeux. Ce n'était pas le marquis. Si c'eût été lui, il était aimé. Elle le regarda. L'artiste désarmé était étendu à ses pieds. Lui, il était pâle et sombre. Est-ce que le marquis n'avait pas été généreux ? Pourquoi ne se sentait-elle pas fière de lui ? Tout à coup, au milieu de ce tumulte de terreur et de stupeur qui la bouleversait, elle vit sortir de l'ombre, derrière le marquis d'Ambre, qui? lo passant des Tuileries. Elle le vit jeter son habit, courir à l'épée de l'artiste, la saisir, revenir au marquis, le provoquer, tomber en garde, raiiondre, le désarmer, l'épargner, et lui donner à la fois •jette leçon et la vie. Alors il fui impossible à la jeune fille de ne pas remarquer dans ce généreux vainqueur l'adolescent aux cheveux îioirs, à l'œil resplendissant de vie et de courage, à la taille nolde et aux jarrets d'acier; ilors ce joU garçon, qu'elle avait à peine remarqué la yeille, lui apparut beau de cette beauté suprême que

LA CllAISK DR PAILLK. léi

donnont auvisai^jorilluminatioii duno grande âme et une auréole jaillie d'une épée.

Pondant les (juel(iu(>sso('ondos d'altonlo qui précédèrent rengagement, il sembla à mademoiselle d'Hyvreuse qu'un de ces deux hommes allait tuer l'autre en elle, que c'était dans son cœurqu'ils se battaient, que toute sa vie oscillait entre eux, et que son âme, commo son regard, passait do l'un à l'autre.

Quand ce fut fini, elle s'aperçut avec épouvante que ce n'était pas pour le marquis qu'elle avait tremblé, mais pour l'inconnu.

Elle rentra à l'hôlel tout d'une traite.

En rentrant, quel fut son premier mot à sa mère? un mensonge. Elle raconta toute une histoire où il n'y avait pas un mot devrai : qu'elle s'était perdue, que son cheval s'était emporté, etc.. Or, Marie n'avait jamais menti. A table, le son', que dit-elle? rien ; et Marie adorait causer. Après le repas, au salon, que fit-elle? rien, que de prendre sa broderie, puis d'aller sccoudier sur le coup de dix heures ; et Marie détestait de se mettre au lit avant minuit. En se couchant pria-t-elle? Non, et Marie ne manquait jamais de prier. Enfin, depuis une grande heure qu'elle est éveillée et que nous attendons son lever, a-telle appelé sa femme de chambre ? non. Que fait-elle donc? elle pense ou, pour mieux dire, elle rêve. A qui? à quelqu'un dont elle ne sait encore que le nom de baptême et qui lui a fait oublier, en moins do douze heures, la vérité, la causerie, Iheure, le bon Dieu, le marquis et sa femme de chambre.

. Elle rêve à M. Paul.

Pour Marie, M. Paul, c'est l'être rêvé, entrevu et disparu.

L'espèce de charme qu'exerce le souvenir de notro étudiant swr l'esprit de Marie n'a rien d'âpre ni de violent. Elle s'y laisse aller comme à un souffle qui la I)erce et qui la caresse. Elle éprouve un inexprimable bonheur à le revoir dans son imagination et à compléter sa figure comme il lui convient. Elle est heureuse de l'avoir vu et heureuse de penser à lui. Le seul symptôme inquiétant pour le repos de la jeune fille, c'est qu'elle y pense un peu trop, voilà tout.

Mais n'allez pas croire qu'elle se dit : Je le reverrai, je veux le revoir ! Non 1 II s'est montré, il a brillé, il a passé. C'est bien. C'est ainsi qu'il est charmant. Il faut qu'il reste l'inconnu. C'est ainsi, avec sa seule belle action pour toute lumière sur son beau visage, quilest ;rr;':v stable. Ainsi, il est absolument et à jamais poétique. Le moindre accessoire de plus ferait ombre sur son image rayonnante et aussitôt évanouie dans son rayon même.

Pour Mario, M. Paul, c'est quelqu'un de surnaturel et de complet.

Aussi n'est-elle pas le moins du monde fâchée de ne pas le connaître. Au contraire, si elle était exposée à le rencontrer de nouveau, elle n'oserait plus se permettre de l'aimer.

Elle se fait une véritable joie de songer que cette noble figure restera dans sa vie avec je ne sais quoi d'aérien et

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d'envolé. Sa sédiu'lion principale, c'est d'avoir quelque chose de la vision.

L'invincible marquis d'Ambre a trouvé un plus brave que lui, un plus généreux que lui, un plus noble que lui, — un plus jeune que lui. Le brillant revenant du siècle dernior pâlit, s'el'face et disparaît devant l'archange.

XY

Où loge-l-il? quelle est sa profession? quel est son nom de famille?...

Qui sait? c'est peut-être un huissier en herbe!... Le malheureux, il loge peut-être rue Moui'fetard ! il a peutêtre quelque bon nom bien ridicule de bourgeois ! il est peut-être libertin, mal élevé ; il jure peut-être, il boit peut-être, il fume peut-être dans quelque grande pipe toute noire et toute sale ! . . .

Grand Dieu ! . . . lui réglant ses comptes du mois avec son portier! Lui, ayant une femme de ménage, un tailleur et une maîtresse!...

Hélas! mademoiselle Marie vient d'imposer à notre étudiant le plus terrible programme que jamais héros de roman ait eu à remplir. Le voilà archange à perpétuité!...

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Encore un ])ou, ot rinfortuné va devenir un sylphe, logeant dans le bois ilc Boulogne même, dormant, non sur la plume ou sur la paille , mais dans la mousse, condamné à n'avoir i)Our compagne de son sommeil d'autre belle que la belle étoile, à ne fumer que des tiges de violettes, à ne boire que de l'eau du ciel et à n'être gris que les jours d'averse I...

Y a-t-il une rue digne de lui, une maison digne de lui, une profession digne de lui!.,.

Ce n'est peut-être qu'un pauvre diable vivant de son travail. Mais alors les plus poétiques créations de George Sand ne satisferaient pas notre héroïne, s'il fallait chercher quelque part une figure comparable à celle qu'elle se t'ait de notre héros. On ne lui permet qu'un travail immatériel , impalpable , ailé , produisant des œuvres utiles au monde , mais sans se noircir les doigts, et gagnant sa vie non à la sueur mais à la lumière de son front. Il faudra qu'il ait une blouse d'azur.

Dix heures sonnèrent.

Il y avait deux heures que Marie était réveillée, et il lui semblait qu'il y avait quelques minutes à peine.

La première chose que fait TAmour quand il entre dans la chambre d'une jeune fille, c'est de détrôner le Temps de la pendule.

Marie, effrayée de l'heure, tendit de nouveau la main vers la sonnette, mais cette fois pour de bon. Elle sonna vivement, et sa femme de chambre entra.

— Mademoiselle a dormi bien lard ce matin , fit la soubrette en ouvrant les rideaux de la fenêtre et la persienne.

— Quelle heure est-il donc? demanda Marie comme si elle ne Feût pas parfaitement su,

— Dix heures.

LA CIIAISK Iti': l'AII.LK. lii'l

' — Vite, ma robe do chuDibr»^ ol rr\,ii!'/. mlial.ill»! dans un instant.

La soul»rettc alla chercher dans un caliiiict voisin et déposa sur une causeuse la [)lus c(»<[ueU»' robe de chambre qui soit jamais sortie des uiaiiis (l'une motJislc, puis retourna attendre dans le cabinet ([ue sa Uiaitressu fût levée.

La pudeur des fennnes vis-ù-vis dos hoinnuîs est uno cho.se charmante ; mais la pudeur des femmes vis-à-vis des femmes est peut-être une chose plus charmante encore. Le lever de Marie, depuis quelle était grande personne, bien entendu, navait jamais eu de témoin quelle-même. La duchesse ne se serait i>as permis d"v assister; c'était chose interdite, même à sa femme de chambre.

Marie, quand elle fut seule, rejeta ses drgps et sortit alors des nuages de la batiste la plus ravissante paire de jambes fines et rondes qui ait jamais pu traverser les rêves de Pradier méditant une Vénus. Elle resta un moment assise sur le bord de son ht , étendit ses bras nus et souples à droite et à gauche de son cou, en les raidissant assez pour en faire jailhr les belles formes et en montrer les veines bleues, puis, avec le ^tlus graci(aix mouvement du monde, elle les ramena en les arrondissant au-dessus de sa tête , de manière que ses deux mains blanches et ovales se touchèrent par le bout de leurs ongles nacrés, et ressemblèrent à deux colombes qui se becquètent. En style vulgaire , elle avait bâillé. Mais ([uand une femme est, connue Mario , jolie à

miracle, il lui est impossible de faire un geste qùîne soit pas son triomphe.

Elle se leva.

Quand elle fut debout, ses petits pieds d'ivoire posés sur une descente de lit de zibeline, sa longue chemise de nuit découvrant ses épaules et s' entr' ouvrant un peu au-dessous comme une bouche qui dit la moitié d'un divin secret, quelqu'un qui Feût vue ainsi , dans cette demi-nudité voilée, chaste et laissant négligemment deviner un invisible à étonner l'anneau de Gigès, ce quelqu'un , si Turc qu'il fût, eût assurément donné, pour être aimé de cette enfant, sa part de femmes dans ce monde et de houris dans l'autre.

Mademoiselle d'IIyvroiise ne se contentait pas d'être une belle jeune fille. Elle avait un talent. Elle peignait.

Tous les matins, après le déjeuner et avant sa promenade en voiture ou à cheval, elle venait s'enfermer une heure dans un charmant atelier que sa mère lui avait fait construire dans les combles de riiôtcl.

Il eût été difficile , en effet, de trouver une situation plus favorable pour un ateher. Le jour y venait à flots par un vaste vitrage donnant à même sur le ciel et ayant pour vis-à-vis , non les murs , mais seulement le haut du toit de la maison qui faisait face à l'hôtel d'Hyvreuse.

Un rideau roulant sur une tringle permettait à Marie de distribuer la lumière selon sa volonté. Généralement, en été, il était fermé ; et ce jour-là il retombait sur le parciucl en leCi'ges plis qu'une douce l)nse, pénétrant dans

la pièce par une fenêtre toute grande ou>:erte , soulevait par moments , et dont le mouvement découvrait alors le ciel inondé de soleil et chauffant de ses rayons le pignon d'ardoises d'une mansarde quelconque de l'autre côté de la rue.

A l'abri de ce rideau , dont la frange cachait à demi son pied droit, le pied gauche posé sur la traverse de son chevalet, le pinceau et la palette à la main , Marie peignait.

Rien n'est amusant à regarder comme un peintre à l'ouvrage ; mais, quand ce peintre est une femme et quand cette femme est johe , ce qui n'était qu'amusant devient gracieux au possible. Ce sont sans cesse des hochements de tête et des clignements d'yeux ; tantôt le visage se penche vers la toile pour poser quelque touche fme et précieuse , tantôt il s'éloigne brusquement pour juger l'effet. C'était, en vérité, quelque chose de séduisant à voir que cette enfant prenant , devant sa toile , des attitudes de peintre accompli , tour à tour satisfaite et mécontente de son œuvre , se reculant, se rapprochant, frappant du pied .^'inijjatience , étendant sa main audessus de ses y^ûx pour mieux se rendre compte de la perspective, faisant, en un mot , mille petites mines que son professeur lui avait sans doute apprises avec la peinture. Que peignait-elle ? A en juger par les tons verts et par les larges taches d'outremer et de cobalt qui s'arrondissaient sur sa palette , elle devait peindre un paysage , et, dans ce paysage, le ciel , car son regard se détournait parfois de sa toile et se fixait, comme

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sur un uiodMo, sur l'azur inAïuo du jour, dont U; rid(>au lloltantdu vitrage lui montrait par iiitorvalles l'iniinitaltlr splcudour.

Ia' hasard voulut — lo, hasard o.Vst Vosjirit de la Providence— que son regard errant allai du ciel au toit de la maison d'en face , du toit de la maison au pignon de la mansarile , du pignon de la mansa]:de à la fenêtre ouverte, et de la fenêtre à un visage qu" elle encadrait. A la vue de ce visage, la palette, le pinceau et Tappuie-main s'échappèrent des doigts de mademoiselle d'IIyvreuse.

(le visage , c'était celui do M. Paul , accoudé sur la petite balustrade de bois blanc de sa mansarde et regardant mélancoliquement dans la rue.

Lui, Paull si près d'elle 1 devant elle 1 tout à coup 1 quelle catastrophe I

Il habitait donc en effet quelque part ! il ne logeait donc pas absolument dans une gloire , il avait donc une autre maison que l'Empyrée , une autre portière que l'Aurore aux doigts de rose , un autre propriétaire que le père Eternel !

Nous venons de dire que mademoiselle Marie prit rapidement son parti |^de cette affreuse déception. Après tout , puisque son idéal demeurait quelque part , elle consentit volontiers à ce qu'il demeurât dans une mansarde. Elle ne lui aurait pas pardonné un vulgaire entresol, elle lui permit ce grenier. Qu'est-ce qu'un grenier , d'ailleurs? le rez-de-chaussée du ciel.

Mais quelle ehose inouïe , quel hasard inattendu

quelle péripétie fatale, que la rue qu'il habitait fût précisément celle de Marie, que sa maison fût précisément devant Thôtel d'Hyvreuse, que sa mansarde fut précisément devant l'atelier de Marie 1 Ainsi, ce jeune homme qu'elle n'avait vu qu'une fois , et qu'elle espérait si bien ne plus revoir, elle allait donc être condamnée à le voir tous les jours ! Pour ne plus le voir, il eût fallu qu'elle décidât sa mère à vendre son hôtel, à changer de maison, de rue , de quartier. Force nous est de déclarer que le désir qu'avait mademoiselle d'Hyvreuse de ne plus revoir notre étudiant n'allait pas lui faire concevoir le projet d'une aussi radicale révolution.

Non-seulement mademoiselle d'Hyvreuse ne renonça pas à regarder M. Paul, mais encore elle se résigna assez vite a contempler d'un peu plus près le mortel extraordinaire qu'elle s'était plu à combler des quahtés les plus éthérées.

Ajoutons que, d'où elle était, Marie était on ne peut mieux placée pour voir non-seulement l'étudiant, mais sa chambre.

La rue était étroite. En outre, l'hôtel d'Hyvreuse étant beaucoup plus élevé que la maison d'en face, l'atelier de Marie se trouvait naturellement dominer la mansarde de Paul ; ce qui faisait que Marie pouvait tout voir dans la mansarde du jeune homme , tandis que Paul ne poùVa:it rien voir dans l'ateher de la jeune fille.

Du reste, nous devons dire que l'étudiant, toujours accoudé à r&ppui de la fenêtre, paraissait avoir les yeux

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dirigés, non vorslc, loit de riiùtd. mais vers 1«; pavé de la rii(\

Quant à i\Tario, son sourcil d'enfant s'était froncé, — signe, d'inquiétude ; son sein de vic^rpe se gonflait et se baissait, — signe d'émotion.

Elle n'avait vu la veille que le visage cl rame du jeune homme; aujourd'hui, elle avait sous les yeux sa personne et de plus sa chambre, c'est-à-dire sa vie.

Quelles étaient ses habitudes? à quoi passait-il son temps? qui recevait-il? à quelle heure sortait-il et rentrait-il? Elle pouvait savoir tout cela. Ce n'était évidemment pas un ouvrier travaillant de ses mains, car il avait les mains blanches. Etait-ce un artiste? Mais alors ce n'était ni un sculpteur, ni un peintre, ni un musicien, car il n'y avait dans sa chambre aucun des accessoires inséparables du musicien, du peintre et du sculpteur ; ni la palette, ni la moulure, ni le violon ou la flûte accrochés à la muraille. C'était peut-être bien un poète ; si c'était un poète , elle le saurait bien vite ; les poètes, quand ils composent, doivent avoir quelque chose d'inspiré qui ne trompe pas; ils doivent passer convulsivement les doigts dans leurs cheveux, se frapper le front et se promener à grands pas en récitant tout haut leurs vers. Or, la mansarde de Paul était assez près de l'atelier de Marie pour que, si Paul élevait la voix , les paroles qu'il prononcerait pussent arriver aux oreilles de notre héroïne.

La première chose que la vue de cette mansarde disait tout d'abord à Marie, c'est que Paul était pauvre.

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Quatre murs blancs, ot entre ces quatre murs, pour tout mobilier, un lit, une table et une chaise de paille. Eh bienl cette pauvreté plut à mademoiselle d"Hyvreuse. Elle était fatiguée des gens riches. De plus, qui dit pauvreté, dit souffrance ; qui dit souffrance, dit courage ; qui dit souffrance et courage, dit poésie. Il y avait trop longtemps que la jeune héritière ne voyait autour d'elle que les heureux du banquet de la vie ; elle était enchantée de pouvoir enfin contempler de près ce charmant « infortuné convive qui apparaît un jour et qui meurt. »

— Ahl voici quelqu'un qui ontro chez lui! dit tout à coup Marie.

En effet, le garçon d"uu café voisin entrait au même moment chez l'étudiant, portant d'une main une boite de fer-blanc et de l'autre un panier.

— Mon.sicur Paul Gérin est ici ? cria-t-il en ouvrant la porto de la mansarde.

— C'est moi, répondit Paul.

— Ah! il s'appelle Gérin, pensa Marie.

— C'est bien vous, reprit le gargoii, (jui avez demandé un boefteack-pommes, un bordeaux ordinaire, un café et une eau-de-vie ?

L'étudiant fit un signe de tète affirmatif, et, voyant arriver son repas, s'arracha à regret à sa douce et amère rêverie. Il approcha sa table do sa fenêtre et s'assit, non

sur sa chaise bien-aimée, mais sur son lit. Puis il laissa le garçon étendre sur sa table une nappe blanche et déposer sur la nappe le déjeuner commandé.

Marie ne voulut pas voir manger son sylphe. Elle eut peur qu'il n'eût un appétit d'ogre.

0 déboires delà candeur 1 Soyez donc une jeune fille ossianesque ; couchez donc votre idéal sous les ombres d'un jardin enchanté, et servez-lui donc en rêve un déhcieux festin, uniquement composé de l'air du temps!

Il est, en effet, grand dommage que le bon Dieu ne tire pas parfois de la côte d'Adam de petits exemplaires d'anges, édition diamant, pour les laisser circuler sur la terre à l'usage des jeunes personnes romanesques. Mais, sans aller en réalité à de telles exigences, Marie se croyait bien le droit de demander à la destinée, ou de lui cacher à jamais M. Paul, ou si elle le lui montrait, que ce ne fût que poétiquement. Or, c'est tout un long chapitre, dans l'esprit des jeunes filles, que la distinction entre ce qui est poétique et ce qui ne l'est pas. Elles ne mettent pas, comme les philosophes, la poésie dans la ne même, elles la mettent dans mille délicates nuances, dans ceci et pas dans cela, dans un mot et pas dans un autre, dans tel air de tôte, dans telle manière de se vêtir, de marcher, de dormir, de parler, et jusque dans ce qu'on mange et dans ce qu'on boit. Ainsi, un gaillard robuste, bien portant, fortement coloré, n'er-tpas poétique; un jeune homme pâle est poétique. L'appétit n'est pas poétique ; la santé n'est pas poétique; la fluxion de poitrine est poétique. Vu de

LA ClfAISK ])K J'AFLLK. HO

près, rion n'ost moins jKxHiciUf (lu'iiii |ililliisi((uc ; mais, vu (lo, loin, il ost coïKlainii'", il son va, il so meurt. So mourir oslpoôtiquo ; mourir Test moins. Ilyades flours qui doivent non à leur odeur, mais à leur nom, d'êtro poétiques, ou de ne pasFetro. Il y a des odeurs qui sont poétiques, selon la manière dont on les emploie. Le manteau est toujours poétique , l'habit quelquefois, le paletot jamais. La musique est encore plus poétique que la poésie. Le vin de Champagne est poétique , mais moins (]uo Teau pure. (Certains déjeuners trcs-chers et trèsdélicats sont poétiques, mais moins qu'un morceau de pain noir.

Du reste, mademoiselle d'IIyvreuse aurait pu, sans craindre un désenchantement, regarder manger le voisin d'en face ; il toucha à peine à son repas. Depuis la veille, il avait complètement perdu Tappélit.

Marie s'était rassise sur son pliant, et, reprenant sa palette et ses pinceaux, s'était remise à son paysage et à son ciel. Elle avait même eu la précaution de rattacher son rideau à la palère, do manière à ce qu'il lui cachât complètement la mansarde.

Mais, décidément, elle n'était plus en train. La nuance juste ne venait pas. Au lieu d'un léger frottis d'outremer , son pinceau posait sur sa toile empâtement sur empâtement. Alors elle prenait son couteau à palette et grattait violemment tout ce qu'elle venait de faire.

On sait que le ciel est une des diftîcultés les plus insurmontables du paysage. Il y a pourtant un moyen sur de faire que le ciel qu'on peint ressemble à un ciel ,

e"ost d'y mettre un nuage ; mais encore faut-il que le nuage soit « nature. »

Le plus petit bout de nuage qvii fût alors passé dans r angle l)leu que son rideau coupait sur le vitrage de son atelier eût donc tiré Marie d'embarras. Elle l'aurait croqué au passage.

Mais elle avait ])eau regarder, le ciel était d'un azur désespérant. Soudain elle le vit s'obscurcir au-dessus du pignon de la mansarde de Paul, non dun nuage, mais d'une nuée.

Cette nuée était une épaisse fumée blanche.

Pourtant, pas de cheminée à la mansarde. La fumée sortait par bouffées énormes de la fenêtre.

— Est-ce qu'il aurait mis le feu dans sa chambre? pensa Marie effrayée, et elle s'approcha tout doucement de l'extrême bord du rideau et regarda.

Paul avait mis le feu, non dans sa chambre, mais dan,s sa pipe.

— Ah ! quelle pipe ! s'écria la jeune fille.

Ce n'était pas un vulgaire brûle-gueule , c'était une pipe superbe, une pipe modèle, une pipe-monstre que la pipe de l'étudiant.

Décidément , mademoiselle d'Hyvreuse en était de plus en plus pour ses frais d'imagination. Son Saint- Michel fumait comme un caporal.

Sa pipe était si drôle, si énorme, si noire, il s'en dégageait un tel volcan de fumée, que mademoiselle d'Hv- ATeuse se sentit prise d'un fou-rire, et que, trouvant Paul horriblement laid ainsi , elle eut peur, après avoir fait

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à son sujet unp telle dépense de poésie, de tomber par trop (ians la prose en continuant de le regarder , et que, reprenant encore la palette et ses pinceaux, elle revint pour la seconde fois do son ange déchu à son ciel manqué. Elle décida môme qu elle n'honorerait plus du moindre coup d'œil la malencontreuse mansarde , et quelle n'irait plus à son rideau, plutôt que d'avoir la douleur de voir de nouveau T animal Carnivore et fumivore pour lequel elle s'était donné la peine de se monter l'imagination.

Ce parti de ne plus aller à son rideau était tellement irrévocable, qu'un quart d'heure après l'avoir pris, Marie se levait et y retournait.

La fumée avait cessé de monter de la mansarde, et la jeune fdle avait voulu savoir pourquoi. Apparemment, parce que Paul ne fumait plus. Mais pourquoi ne fumait-il plus? que faisait-il?

Paul était étendu sur son lit et dormait profondément. Le pauvre garde-malade, fatigué de sa nuit d'insomnie, s'était senti, après sa bonne pipe, les yeux horriblement pesants. Il avait eu beau se les frotter et se mettre à la fenêtre, le grand air et le soleil n'avaient fait que les lui alourdir encore plus; il s'était donc jeté tout habillé sur son lit, où pour l'instant il dormait comme un bienheureux.

— Ah! c'est trop fort! pensa Marie en allant se rasseoir avec indignation.

Elle n'était pas devant sa toile depuis cinq minutes, qu'elle fut tirée de son travail par la plus effroyable li-

tanie de jurons qui soit jamais sortie de la bouche d'un étudiant de troisième année.

Le sourcil de Marie se fronça. Ces jurons épouvantables venaient évidemment de la mansarde.

— Allons! bon! dit la jeune fille, le voilà qui jure comme un païen maintenant ! Que se passe-t-il donc ? 9t, se levant vivement, elle écarta pour la troisième fois son rideau du bout du doigt.

Nous laissons le lecteur libre de croire que, puisque la jeune fdle y retourne si fréquemment et si volontiers, c'est qu'apparemment elle n'est pas si impitoyable qu'elle devrait l'être pour les divers crimes dont Paul vient de se rendre successivement coupable, et qu'en dépit du déjeuner, de la pipe, du sommeil et des jurons de l'étudiant, Marie ne Ta pas irrévocablement condamné à mort, se disant peut-être en définitive qu'on n'est pas parfait et qu'il faut prendre les archanges pour ce qu'ils sont dans les mansardes.

Maintenant, voici pourquoi le divin Paul vient de jurer comme un païen. "•

(>ii a vu qu'on déjeunant il s'était bien gardé de s'asseoir sur son unique chaise ; ce modeste siège n'ayant de valeur pour lui que parce qu'il lui rappelait mademoiselle d'IIyvreuse, s'en servir, c'eût été le profaner, et il eût fallu, pour s'y asseoir, qu'il le prît à la jeune fille, toujours assise là dans sa pensée. Il reg»ettait même par moments de n'être point saltimbanque comme Gringoire, pour avoir le droit de tenir cette chaise en équilibre sur ses lèvres.

Or, pendant que l'étudiant sommeillait, sa portière était montée pour faire son ménage; elle* était «nlrée dans la mansarde, et, voyant son locataire endormi, elle s'était permis de s'asseoir un moment pour prendre le tenqis de souffler avant de se mettre à sa besogne. Car la portière de l'étudiant était une de ces pesantes et vé-

nérables concierges plastronnées et crinolisées d'énormités naturelles pour qui c'est une grande fatigue de monter trois étages au plus fort de la canicule.

La grosse concierge se laissa donc tomber plutôt qu'elle ne s'assit, en s'essuyant le front, sur la chaise qui, sous ce monceau de kilogrammes inattendus, craqua affreusement et fit entendre un tel gémissement de détresse, qu'il réveilla l'étudiant.

Il était probablement en train de rêver à mademoiselle d'Hyvreuse, qui lui apparaissait assise dans son grenier et lui souriant. Qu'on se figure donc la grimace do notre Roméo, quand, en s'éveillant, il vit devant lui, le regardant aimablement, rouge, large, apoplectique, barbue, tranquillement assise, et assise làl non sa délicieuse bien-aimée, mais cette massive commère, la nourrice de Juliette au lieu de Juliette !

Surprise , fureur , saut brusque à lias du lit, jurons à faire tourner la girouette du toit!

La brave femme ne savait pas ce que cela voulait dire. Elle crut que son locataire lui faisait une charge.

— Voulez-vous l)ien déguerpir! fit Paul en accompagnant cet ordre d'un nouveau juron.

La portière effrayée se leva.

— Est-ce qu'il est défendu de s'ass(>oir chez vous quand on n'en peut plus de chaleur? dit-elle.

— Certainement on peut s'asseoir, mais pas là-dessus, répondit Paul, qui se calma en voyant que son cher meuble était encore debout sur ses jambes.

LA CHAISE 1)K l'AlLLK. 125

— El OÙ çà? riposta la [lortirro, il n'y a quo co canapt^- \h ici !

Paul fit la sourde orcilhv

— llno drogue pareille! groininela la portière, blessée dans sa fierté.

— C'est parc(^ qu"(>lle n'est pas neuve que je veux la ménager, répondit l'étudiant en portant sa chaise entre sa table et sa fenêtre, de manière à l'emprisonner.

La vénérable concierge crut de plus en plus que son nouveau locataire s'amusait d'elle. Elle ne répondit pas, donna deux ou trois coups de balai dans la chambre, enleva les restes du déjeuner et sortit avec dignité.

Mademoiselle d'Hyvreuse, qui avait entendu les bruyantes exclamations de la portière, et à qui la pantomime de l'étudiant n'avait pas échappé, ne s'expliqua pas non plus le motif de cette sortie. Elle ne put même s'empêcher de rire en voyant les singuhères précautions avec lesquelles Paul touchait à un meuble si peu délicat. Elle trouva surtout que le crime commis ne valait pas un seul des blasphèmes qu'elle venait d'entendre et que son voisin eût beaucoup mieux fait de laisser sa portière sur sa chaise que de se mettre ce tas de jurons sur la conscience.

— Mais pourquoi tient-il donc tant à cette chaise? d emanda-t-elle .

Paul avait laissé faire sa femme de ménage, sans plus prendre garde à elle. Son attention était ailleurs. Il était appuyé à sa fenêtre et il avait depuis quelques instants les yeux du'igés, non vers la rue, mais vers l'atelier de

mademoiselle d'Hyvreuse. Il lui avait semblé voir làhaut une main blanche soulever un rideau, puis disparaître vivement.

C'était la main de mademoiselle Marie, qui, de son côté, s' apercevant delà nouvelle direction que venait de prendre le regard do son voisin, s'était vite reculée et était allée s'asseoir, non devant sa toile, mais devant un petit piano, qui montrait ses touches d'ivoire dans un angle de l'ateher.

A peine assise, elle préluda.

Etait-ce avec intention que Marie crut devoir abandonner, en ce moment délicat, la peinture pour la musique? Nous le croyons... Peut-être cela voulait-il dire : Cette main qui vient de disparaître est une main de femme ; cette main que vous venez de voir, écoutez-la.

Paul écoutait en effet. Il écoutait de toute son âme.

La rue était silencieuse. Une faible brise flottait dans l'espace. Le petit dieu Zéphy, invisible et souriant, voletait de la mansarde à l'atelier. Il y avait de la sérénade dans le ciel.

Marie jouait une mélodie qui s'était trouvée tout ouverte sur le pupitre de son piano. C'était Y Échange, ce petit poëme exquis d'Alexandre Dumas et de Reber, que tout le monde connaît.

Le prélude achevé, la jeune fdle allait chanter quand une voix tremblante, montant jusqu'à elle de l'autre côté de la rue, lui apporta ces paroles, qui se mariaient parfaitement avec l' air :

LA CHAISl'; Dlî failli:. 117

Diriiaiiclie, en errant soiil aux Tuilorics, Je la vis s'asseoir sous un marronnier, Celle que je nomme en mes rêveries Et pour qui mon cœur habite un grenier.

Marie, malgré sa surprise et son émotion, commença l'accompagnement de la seconde strophe. La voix reprit:

Quand elle partit, il ne resta d'elle Que sa chaise au pied du vieux marronnier. Elle était de paille et me parut belle Assez pour mon cœur et pour mon grenier.

Marie continua déjouer. La voix continua de chanter :

Avec do l'argent tout embarras cesse.

On me la vendit sous le marronnier...

Quoique pauvre, hélas! j'aime une duchesse. Elle est au sommet, je suis au grenier.

D'elle à moi, Dieu sait quelle est la distance!... Mais sa chaise était sous le marronnier. Et j'ai cru pouvoir, sans lui faire oflense, Marier la paille avec le grenier.

La voix se tut.

Marie se leva et resta quelques instants debout au milieu de la chambre. Qu'est-ce que cela voulait dire?... Avait-elle bien entendu?... avait-elle bien compris?... Dimanche 1 ... les Tuileries ! . . . une duchesse ! ... sa chaise ?

Elle sentait que Paul était là, épiant le moindre mouvement du rideau. Elle eut une telle tentation de se montrer et elle en eut en même temps une telle peur, qu'elle descendit en courant, ( t se sauva jusqu'au salon où elle passa le reste de lajournée à broder.

Paul attendit une heure, puis deux, puis tout le jour. Il ne bougea pas de sa fenêtre, mais le rideau ne remua plus. Dire ce qui se passait en lui, ce serait raconter Finexpriiiï^ble état d'un cœur qui passe brusquement d'un état voisin du désespoir à l'espérance. Il n'en revenait pas de son audace et de son succès. Le bachelier Lindor, entendant Rosine donner la réplique à sa romance, était mille fois moins heureux. Marie avait fait plus que lui répliquer, elle l'avait accompagné. Elle s'était faite compUce de cette déclaration à vol d'oiseau qu'il lui avait envoyée, d'un toit à l'autre, par-dessus la rumeur de Paris.

Il était si troublé, si plein de tumultueuses espérances, qu'il éprouvait le besoin de danser, de dire des folies, et que, quand le' soir on lui apporta son dîner, il mangea comme quatre, se grisa comme cinq, et raconta à sa portière comme quoi cette fameuse chaise si précieuse lui venait par héritage d'un vieux militaire de l'empire, et n'était ni plus ni moins que celle sur laquelle Napoléon avait dormi la veille do la bataille d'Austerlitz.

Le marquis d'Ambre vint dîner à l'hôtel d'Hyvreuse. La rencontre s'était ébruitée. La cause en était connue et servait déjà de fondi.'ment à des bruits de mariage entre mademoiselle d'Hyvreuse et le marquis.

Le marquis raconta donc tout le duel. Sa chevaleresque susceptibilité pour l'honneur et le nom de mademoiselle d'Hyvreuse était de nature à avancer ses affaires auprès de sa fiancée. Mais, en homme bien appris, il gUssa légèrement là-dessus et ne s'étendit que sur sa maladresse et sur la conduite de ce brave jeune homme qui s'était battu comme un lion, et qui n" avait qu'un tort à ses yeux, c'était d'être un peu sauvage et de se croire forcé d'être un ours par-dessus le marché.

Marie s'attendait à ce que le marquis parlerait de ce ^duel. Aussi fit-elle fort bonne contenance. Sauf une légère

liO LA CHAISE DE PAILLE.

rougeur quand le marquis débuta , et qui fut attribuée à la cause même de la rencontre ; rien en elle ne la trahit; elle fut même plus amicale que jamais avec le marquis, il proposa un déjeuner à la campagne pour le lendemain: Marie accepta. Elle était légère, heureuse; elle aimait Paul et s'en croyait aimée. Jamais le marquis ne lui avait paru si aimable et si charmant. Pau\Te marquis !

Si bien que, le lendemain matin, sur le coup de dix heures, Marie se dépêcha de monter à son ateher. Elle devait être toute la journée absente, et elle ne voulait pas partir sans avoir dit un petit bonjour à la mansarde d'en face.

La fenêtre de l'étudiant était fermée.

Mais, un quart d'heure après , elle l'entendit s'omTir.

— Il rentre, pensa-t-elle en voyant Paul le chapeau sur la tête. D'où vient-il? Il lève les yeux ici. Il m'a Tuc... Ah 1 son lit n'est pas défait.

Si le lit de Paul n'était pas défait, c'était tout simplement parce qu'il avait passé encore une fois la nuit à veiller Marcel. Mais la jeune fille ignorait cela. Elle se figura toutes sortes de choses. Où avait-il passé la nuit? Cette pensée lui serra le cœur. Elle se recula, et alla s'asseoir sur un divan au fond de l'atelier. Elle était jalouse !

• — Ah! il ne m'aime pas! pensa-t-elle.

Paul portait sous le bras un assez gros paquet enveloppé avec soin. Quand il eut ouvert sa fenêtre, fermé sa porte et ôté son cha})eau, Mario, qui, tout en se reçu-

LA CHAISK 1)K PAILLIÎ. IW

lant, ne s'était pas assez éloignée pour pi.'vdro des yeux son voisin, le vit mettre son pa([uot sur sa table, en dét'air(> l'enveloppe, puis aller à sa chaise et y déposer en s' agenouillant l'objet qu'il avait apporté , et qui parut T'tre à la jeune fille une statuette de plâtre dont elle no put distinguer les traits.

Elle fit quelques pas vers la i'eiaêtre et regarda d'un peu plus près.

La belle enfant étouffa un petit cri. Cette statuette, devant la^quelle Paul était à genoux et ([u'il avait eu la délicate inspiration d'asseoir .sur la chaise de Marie, c'était la statuette de Marie l

(l'était ce fameux modèle en plâtre du marbre fait par Marcel d'après mademoiselle d'Hyvreuse, et qui, on s'en souvient, avait amené le duel. Comme il en avait formé le projet, notre étudiant l'avait dérobé la nuit dernière, profitant de son métier de garde-malade pour consommer son larcin.

Marie n'eut pas de peine à deviner où Paul avait dû prendre sa statuette. Elle comprit que son voisin venait de chez Marcel, et que même, s'il en arrivait si matin, c'était probablement parce qu'il avait passé la nuit près de son ami blessé. Ce sommeil de la veille en plein jour, cet air fatigué I . . . plus de doute, il était garde-malade. Le lit non défait s'expliquait à l'élogo de Paul et à la satisfaction de Marie.

Elle continua d'observer, on conçoit avec quel redoublement d'attention. Elle ne chercha pas même à cacher

m LA CHAISE DE PAILLE.

sous les plis (lu rideau ni le bout de son doigt ni le coin de son œil curieux .

Notre amoureux, toujours à genoux devant la statuette, ne cessait de la contempler, levant de temps en temps , à travers la rue , des yeux furtifs , intimidés , effrayés même, vers Y original dont il n'avait plus à deviner la présence.

Mais, si le regard qu'il adressait à la forme entrevue de la jeune fille était bien trmblant , celui dont il couvait son image l'était moins. Celui-là semblait dire à Marie : — Je vous tiens. Vous êtes chez moi. Cette statuette c'est vous. Vous êtes toujours sur votre chaise des Tuileries ; mais avec cette différence que maintenant vous ne pouvez plus vous en aller , mademoiselle 1 Je puis faire de vous tout ce que je voudrai. Je puis vous dire toutes sortes de choses très-tendres. Je puis vous faire des déclarations sans lin que vous serez bien forcée d'écouter. Je puis même approcher mes lèvres de votre mignonne bottine et y déposer un baiser. Et c'est ce que je vais faire avec votre permission. Retirez votre pied , si vous pouvez !

Marie n'entendit pas ce que lui disaient les yeux de Paul , mais elle vit ce que faisait sa bouche.

— Il me baise le pied! dit-elle.

La bouche de l'étudiant alla des pieds aux mains.

— Passe pour les mains, pensa Marie. C'est plus convenable.

Les lèvres de Paul montèrent des mains au front de la statuette.

LA CHAISE DE l'AlLLK. 133

— Mon front, mainlciianll inumiura Marie A-t-oa jamais vu !

Paul baisa les clicvoux.

— Je suppose qu'il va s'arrêUîr , dit la jeune lille , en voyant le baiser qui redescendait.

— Monsieur! fut sur le point de lui crier Marii*. Voul(!Z-vous bien finir, c'est aboniinalile !

I>e baiser redescendit encore et se posa sur la bouche.

Marie rougit comme une cerise mure et s'écarta vivement de la fenêtre. Il lui seniitla quelle avait senti ce dernier baiser.

L'étudiant se releva. 11 n'osail regarder en face. Enfin il se décida. 11 leva les yeux vers Vatelier, mais il les leva comme on les baisse — en tremblant.

Plus personne ; fenêtre et rideau, tout était fermé.

— L"ai-je offensée? balltiitia-t-il avec terreur. L'avait-il offensée, en effet? Jugez-en.

Elle vint se rasseoir devant son chevalet, en enleva la toile et la remplaça par un album qu'elle ouvrit ; puis, elle prit un crayon et se mit à dessiner. Peu à peu, son croquis prit figure. Au bout de quelques minutes, il était frappant. C'était le portrait de Paul qu'elle avait esquissé de souvenir.

— Il a le mien , s'était-elle-dit. Pourquoi ii'aurais-je pas le sien ?

Maintenant, si le lecteur nous demande par quel motif mademoiselle d'Hyvreuse voulait avoir le portrait de son voisin, nous répondrons au lecteur d'abord qu'il est bien curieux ; mais si l'on insiste dans cette indiscrète

question , il faudra bien que nous finissions par confesser que c'était peut-être pour pouvoir rendre à la boiiclie de Paul son» baiser.

Tout à coup elle referma violemment son album. Le marquis d'Ambre venait d'entrer.

Le marquis avait l'œil fin. Il surprit le mouvement de la jeune fille et il s'aperçut que sa présence la troublait singulièrement.

Mais mademoiselle d'Hyvrense se remit vite, croyant voir, à l'air aimable et parfaitement naturel du marquis, qu'il n'avait remarqué ni son geste ni son trouble.

Au milieu des préoccupations que lui avait données la mansarde, elle n'avait pas entendu la voiture du marquis rouler dans la cour de l'hôtel et elle avait parfaitement ou])lié la partie de campagne et le déjeuner.

— Eh bien! eh bienl dit le marquis. On n'est pas prête ! encore en robe de chambre !

— Je cours me faire belle 1 répondit mademoiselle d'Hyvrense ; j'en ai pour un quart d'heure.

— Ce sera le quart d'heure de grâce par excellence, dit le marquis après avoir baisé la main de sa fiancée.

— Il n'a rien vu, pensa la jeune fille en descendant avec son galant cavaher.

Mais à peine était-elle dans sa chambre à coucher, que le marquis remonta dans l'atsher, alla droit à 1" album, l'ouvrit et le feuilleta.

Il n'y avait pas à se tromper sur ce que dessinait Marie quand le marquis était entré. Toutes les pages de l'album étaient blanches, sauf celle où était le portrait de Paul.

[,A CIIAISK l)K l'AH.LE. 1S5

— C'est siiif^ulior, j'ai vu quoique part quelqu'un qui ressemble à ça, fit le marquis dont le doigt trembla en touchant à ce feuillet. Eh! pardieu! c'est mon adversaire d'avant-hierl Par où, dialile, ce visage-là est-il entré ici?

Une idée en amène une autre. Le marquis tira son portcifeuillo de la poche de son habit, et y prit la carte de Fétudiant, qui portait sa nouvelle adresse écrite au crayon. 11 lut le nom de la rue et le numéro de la maison. C'était un trait de lumière. D'un geste rapide et violent, il écarta le rideau, et aperçut Paul, qui, de son côté, s' attendant à voir reparaître sa bien-aimée, fit un brusque soubresaut en voyant se montrer, à sa place, la figure sévère de son rival.

— Vertu de ma vie ! maugréa le marquis en se reculant ; ce visage est entré par la fenêtre ! La petite avait modèle. C'est grave.

Il referma froidement l'album et descendit au salon, où la duchesse et sa fille ne tardèrent pas à le rejoindre. Un valet vint annoncer que la calèche était attelée.

Ouand la voiture passa dans la rue, Paul était debout sur le pas de sa porte. Il était pâle ; mais le marquis était encore plus pâle que lui.

Il n'en salua pas moins en souriant l'étudiant, qui lui rendit sou salut avec embarras.

— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur? demanda la duchesse.

— Ce monsieur, répondit le marquis, c'est ce jeune homme à qui je dois la vie.

XXÎ.

Paul regarda la calèche s'éloigner. Il resta cloué sur le seuil de son logis, comme pétrifié de rage et de douleur.

La jalousie est la nuit de l'amour. Un cœur jaloux, aime à tâtons. Tout à l'heure on était heureux, on espérait, on respirait à Taise, on y voyait clair en soi-même ; soudain la jalousie vient ; l'ombre se fait en vous. On ne raisonne plus, on ne distingue plus le vrai du faux. Vous ne croyez plus à rien, vous ne croyez plus en vous ; vous ne croyez plus qu'à votre rival. Vous vous regardez, c'est sa beauté que vous voyez. Vous vous examinez, ce sont ses qualités qui vous frappent. Il vous possède, il vous agite, il vous tient, il est votre maître. Vous êtes devenu la conquête de votre rival. Il ne vous enlève pas seulement la fcnime que vous aimez, il vous enlève à vous-

LA CHAISK l)K \'A\L\AÙ. 137

m^mo. Il vous nrrarlic volro confiance, la conscicncn do vos (|unlil(''s, la douce quiétude que vous ins|iirainnt tous 1rs dons rjuc vous avez reçus de la nature, il vous ruine dans voire propre estime, et il vous met sur le pavé df» la modestie.

Cette belle calèche tout étincelante, et qui emportait ce marquis détesté avec celle qu il adorait, resta longtemps dans les yeux sombres et fixes de notre étudiant. Tout ce qu'il av;rt écbafaudé, depuis vingt-quatre heures, de songes enivrants, s'écroula à ses pieds. Il ne vit plus rien que cet homme, cet homme qui triomphait au moment même où le [lauvre habitant de la mansarde, se croyant aimé, commençait à entrer dans le premier ciel.

Paul passa une partie de sa journée à envier, à haïr et à admirer le marquis. Était-il heureux, ce marquis! Que de [leine il s'était donné, lui, Paul, pour arriver à se faire remarquer de .Marie ! et encore, était-il bien vrai qu'elle l'eût remarqué? Que d'efforts il avait faits depuis trois jours 1 et où en était-il, à rien ! à un regard plutôt soupçonné que surpris, à des inductions, à de vagues espérances. A quoi lui avait servi de la suivre? A quoi lui avait servi son duel, son courage, sa générosité, sa romance, ses baisers et son grenier? Voilà ce maudit marquis qui passait tout à coup devant lui, lui enlevant sa Marie dans le tourbillon d'une calèche. Où allaient-ils? Ilélas ! . . . la vie de ce marquis et celle de Marie ne faisaient qu'une. Il était sans cesse avec elle. Il la voyait à tout instant. 11 devait Faimer, — elle devait l'aimer.

Qu'il était lieureux, ce marquis !

A quoi cela lui servait-il, à lui, Paul, d'être beau, et de sentir enluiuu ouragan de désirs et une tempête d'aspirations? à quoi bon n'avoir pas un rhumatisme? à quoi bon n'avoir pas une ride? à quoi bon être jeune? on no commence donc à être a^mé des femmes qu'à cinquante ans! il aurait voulu pouvoir s'ajouter brusquement trente ans pour en avoir cinq de plus que le marquis. Il envia presque les yieilliards. Pour la première fois de sa vie, il eut l'ambition d'être de l'Académie. Il se serait volontiers arraché les cheveux, pour être tout de suite chauve.

Il était furieux. Oh 1 comme il aurait voulu changer de visage avec le marquis !

Nous sommes d'avis que le marquis aurait accepté.

Paul marchait au hasard pour se cahner. Peu à peu, en effet, il se calma.

Après s'être donné toutes les raisons possibles pour se prouver que Marie ne l'aimait pas, il se donna toutes les raisons possibles pour se prouver que Marie Faimait ou l'aimerait.

Oh ! bel ange que celui des premières amours I comme on passe brusquement et sans transition de ce qu'on redoute à ce qu'on désire !

Il se refit mentalement pour la dixième fois l'historique de ces dernières A'ingt-quatre heures. Il se représenta do nouveau mademoiselle d'Hyvreuse l'écoutant chanter en l'accompagnant ; il la revit de moitié avec sa statuette dans ce mystérieux tête-à-tcte de la matinée ; il la revit acceptant du regard les timides audaces de sa bouche ;

lîO LA CHAISE Dlî PAILLE .

il se revit aux genoux du portrait de Marie, devant Marie, et il se dit : Elle m'aime !

Il arriva avee cette impression sur le marché aux fleurs de la place de la Madeleine. Il acheta des roses, des œillets et dos clématites et les fit porter chez lui ; puis il rentra et disposa les pots de fleurs sur le rebord de sa fenêtre, de manière à en faire un cadre à la statuette et à ce que Marie, quand elle se verrait chez son voisin d'en face, s'y trouvât moins mal logée. En outre, il y a dans les fleurs un langage secret, une secrète transmission de sympathie ; rien ne mêle deux respirations comme un parfum. Enfin un grenier avec des fleurs n'est plus le même. Une mansarde est en toilette avec un simple rosier au bord de 'son toit.

La nuit, venue, Paul alla chez Marcel. Le blessé était mieux, mais il avait encore besoin d'être veillé, et Paul y passa la nuit.

Quand Paul rentra le matin chez lui, il était harassé do fatigue. C'était la troisième nuit blanche qu'il sup- [iort"^'!. Il se coucha et dormit profoiîdémcnt jusqu'au l"'"! domain midi.

Sa prinnière pensée quand il fut levé fut , comme on le suppose, pour sa voisine.

Il regarda par la fenêtre et frissonna. Les vobHs dv l'hôtel étaient fermés.

Le départ des dam-s d'Hyvrcuse pour la Touraine avec le marquis d'Ambre était la nouvelle de la rue. Aussi Paul lapprit-il bien vite i»ar sa portière.

Le marquis, effrayé de ce fatal portrait découvert dans l'atelier de Marie , avait décidé ce voyage avec la duchesse, à qui il se liât a de tout confier.

Le futur mari do mademoiselle d"ny\Teuse envisageait pourtant le danger sans se l'exagérer. Il savait que ces premi(n'(>s amours des jeunes filles sont le plus souvent passagères et que, si elles peuvent parfois durer toute la vie, elles peuvent aussi ne durer qu'une heure. C'est rânie qui s'essaye et qui veut aimer, voilà tout. Peu importe alors qui l'on aime pourvu qu'on aime. La cause de l'amour est moins dans llu'mme que dans la jeune fille, dans sa première aspiration, dans son premier be-

Ii2 LA CHAISE DE PAILLE.

soin de iendresse et d'expansion. L'homme aimé, alors, n'est qu'mi prétexte. Il n'est pas choisi, il est trouvé. Le marquis n'ignorait rien de ce prélude du cœur de la femme. Il espérait donc qu'il en serait de Marie comme de la plupart des jeunes fdles. Il envisageait ce portrait du voisin d'en face surpris chez Marie comme une preuve que la situation de cette âme naissante allait devenir critique et que sa fiancée était entrée dans l'âge délicat où la lyre intérieure s'aperçoit de sa corde sensible et soupire après le musicien qui passe , fût-ce un joueur d'orgue. Seulement le marquis jugea prudent de faire cesser le solo de l'étudiant.

Le départ pour la Touraine fut arrangé du jour au lendemain, et, chose singulière, Marie ne s'y opposa pas. Après s'être laissée aller avec un indicible charme à un sentiment nouveau pour son âme, sentiment qu'elle s'était plu, les premiers jours, à éprouver et à cacher en elle-même , mademoiselle d'Hyvreuse s'en était tout à coup effrayée. Les circonstances si imprévues et si puissantes qui l'avaient successivement entraînée lui avaient enlevé d'abord toute conscience du danger; c'était le hasard qui avait tout fait. Elle avait vu Paul par hasard ; elle l'avait revu par hasard; elle s'était aperçue qu'ill' aimait par hasard ; mais , de hasard en hasard , elle était arrivée à l'aimer aussi. Alors seulement elle envisagea sérieusemen^t et dans toute son étendue les suites que cet amour si elle s'y al^andonnait, pouvaient avoir pour elle, et elle ne put s'empêcher d,e mesurer tristement du regard raibî.me qu,i séparait cet^e makusarde de soù atelier.

LA CIIAISI- I)K l'AILLK. 1^3

" C'est quo madiMiioiscllc (l'llyvrfMis(\ malgré sa sensi- Itlc o[ roiu.'incsquo imap;inatioii, avait, commo toutes les lielics natures, le souci du devoir. Avant de se livrer à cet amour, elle sentit le noble besoin de réprouver. Elle voulut savoir si , né des circonstances, (l résisterait aux circonstances , et si, favorisé par le voisinage, il résisterait à Tabsence. Pour croire au lien de son cœur, elle voulut essayer de le briser. Elle ne fut pas fâchée de faire cette expérience sur elle-même, expérience d'autant plus nécessaire qu elle voyait bien que ce n'était pas là une inclination permise, et que cétait toute sq vie, tout son repos, tout son avenir qu'elle jetterait au feu de cet amour. Ce départ était un moyen qui s'offrait de lui-même de s'assurer si elle était réellement éprise. Elle ne se connaissait pas beaucoup en amour, et elle ne savait pas bien si c'était aimer que tout cela.

— Si je souffre de ne plus le voir, ce sera quo je l'aime I s'était-elle dit, et alors, tant pis! — L'épreuve serait en effet décisive, puisqu'après avoir passé douxjoursà peino dans une sorte de vis-à-vis secret avec la mansarde, elle allait passer toute une saison à quarante lieues d'elle, dans un château charmant où 1" attendaient mille distractions puissantes et où rien ne lui rappellerait plus lo plus dangereux des toits de Paris.

Elle accepta donc le voyage improvisé dont lui pari?» sa mère, le soir mémo de leur retour de la campagne, et que des lettres reçues des fermiers de Tourame arrivèrent fort à propos pour rendre nécessaire aux intérêts de la famille.

La duchesse ne manqua pas de faire rcmarqufr à son futur gendre Tespèce d'empressement avec lequel sa fille avait accueilli l'idée de ce départ, et d"en conclure quil n'y avait peut-être rien de bien fondé dans^eurs craintes à lendroit de ce mystérieux rival.

— Qui sait? répondit le marquis. Cela peut prouver, en effet, qu'elle ne laime pas encore, mais cela peut prouver aussi qu'elle craint de 1" aimer. En amour, les femmes ont quelquefois le courage de fuir devant le danger.

Le domaine de la duchesse était situé entr*j Tours et Blois. Il s'étendait au penchant d'une colline jusqu'au delà du Cosson , charmante petite rivière large comme trois ruisseaux, et allait presque retrouver la Loire. C'était une vaste demeure et d'une noble figure. Elle était flanquée de deux tourelles à toits pointus, seuls restes de la primitive construction, qui remontait au quinzième siècle. La façade était Louis XIII, avec ce charmant mélange de pierres de taille et de briques qu'on admire dans le pavillon central du palais de Versailles. Partout, sur les portes, aux fenêtres, aux balcons, s'arrondissait la courbe prétentieuse et maniérée de la volute, cette perruque de l'architecture. Bois touffus, larges prairies, jardins anglais, allées sablées, sentiers ombreux , vaches et moutons paissant en liberté, lièvres et lapins filant comme des flèches dans les clairières, rien ne manquait à ce domaine vraiment seigneurial, pour en faire un charmant séjour.

Dans le château, il y avait chapelle, salle de spec-

LA r.HAlSK DK PAILM:. 145

laclo, potits ot pronds npparl' nn'iits ; dans lo'; çîmiid-; appartoiiKMits v.siihMulissail Ir- luvc iionipoux dont Louis XIV avait doiuié lo modMo dôuK^suré aux arclii- Icctos do son lemi)s ; dans los petits i'riilait l'orncmontation délicate dont le Trianon di- Louis XV avait mis à la modo le goût i-oquct et fleuri, llien de plus inqiosunt, dans les salons d'apparat, que les îari^es et hautes consoles bordées do frises dorées, qui venaient, en ondulant sur les murs, encadrer des pointures à fresque dues au pinceau froid et royal de l'école do Lebrun ; mais aussi , dans les boudoirs, rien de plus léger et de plus frais que la provision de roses joufflues et d'amours bouffis qui enchâssaient dans les camaïeux des portes la poudre des brebis et des bergères do Boucher, ce coloriste du fard.

Notre marquis savait co qu'il faisait en transportant brusquement sa fiancée dans ce milieu admirablement disposé pour mettre en lumière les qualités tout aristocratiques dont il brillait lui-même. C'était vraiment là qu'il était chez lui ; son pas noble et gracieux trouvait là tout sou écho. Cette seigneurie allait merveilleusement à ce grand seigneur. Le château faisait valoir le chà!( lain. Il rajeunissait le château, et le château le rtjeunissait. Il était la vie, la gaieté, la résurrection de toutes ces nobles vieilleries. Il retrouvait là lo Ijcl art de la vénerie, dont il était un des maîtres, la curéo aux flambeaux, l'aboiement des chiens , l'hallah sonore dans h s fouillées, l'habit doré du chasseur, le cout'^au à manche ciselé, le galop hardi et aventureux du [«ur saijg à Ira-

vers les haies et les fossés. Il était vraiment roi dans ce cadre de hautes futaies. 11 avait l'air du maître qui rentre. C'était du fond de ce château à tourelles que le marquis d'Ambre se proposait de battre en brèche la mansarde de l'ennemi.

Il ne connaissait qu'une manière de s'imposer, c'était de plaire.

Assurément, il aurait pu faire comme bien des maris de nos jours qui ne se gênent point pour épouser les femmes malgré elles. Mais, nous l'avons dit, il ne voulait faire qu'un mariage d'inclination, d'abord par coquetterie et ensuite par prudence. S'il eiit épousé mademoiselle d'Hyvreuse éprise d'un autre, il connaissait d'avance son sort.

En outre, par tempérament, il détestait la violence. De tous les vilains métiers, celui qu'il méprisait le plus, c'était le métier de tyran. Il voulait être accepté et non .subi. Vivre dans un perpétuel soupçon, redouter un mot, un regard, une pensée, faire de tous ceux qui vous servent autant d'espions, n'avoir plus un instant de repos, de confiance et d'abandon, multiplier autour de soi les verrous et les clefs, n'être plus qu'un misérable geôlier, pâlir jusque devant son ombre, savoir son autorité justement exécrée , sentir qu'on persécute et qu'il arrivera un jour où cette longue contrainte, devenue trop odieuse, fera éclater un sentiment qu'on veut comprimer et ignorer, songer qu'un autre est aimé en secret, craindre aujourd'hui cet homme et demain un autre, trembler au bal devant les danseurs, au théâtre devant les specta-

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leurs, dans la rue ticvaiil l(,'s passurits, cl so diro, (sn regardant du Tond de sa voilure quelque élégant promeneur qui vous salue courtoisement : C'est peut-être celui-là 1 exagérer alors jusqu'au délire, dans l'aveuglement de rinciuiélude, toutes les i)récautions, défendre les conversations, surveiller les lectures, intercepter les lettres, voir dans le moindre geste un signal, dans le moindre tête-à-tête un rendez-vous, révolter toutes les consciences autour de soi , avoir soi-même le remords de sentir qu'on a volé ce droit qu'on s'aiToge et qu'on attente chaque jour à ce que lame humaine a de plus sacré, à sa liberté , être à la fois absurde , infâme et impuissant, enfin combler la mesure : après avoir été haï, être trahi , succomber dans la lutte et s'entendre dire pour dernier mot ([u'on est un monstre, — voilà quel était le sort fatal du tyran dans le mariage, aux yeux de notre prudent marquis. Aussi ce sort, il s'était juré de tout faire pour l'éviter. Il voulait être vraiment élu. Il n'avait pas réussi jusque-là , mais il ne voulait renoncer qu'à la dernière extrémité. Il voulait brûler jusqu'à la dernière amorce de son esprit.

Aussitôt après l'arrivée des dames d'Hyvreuse au château, les fêtes s'y succédèrent. Le marquis en était le ministre et Marie en était la reine. Ce ne furent que promenades sur la Loire, battues dans les forêts voisines, dîners champêtres, courses à Chambord, à Chenonceaux, à Chaumont, à Amboise. Le soir, il y avait bal, concert, comédie ; le manoir regorgeait de visiteurs. Dans toutes ces fêtes, il y avait toujours quelque chose qui indiquait

tout bas à Marie que c'était à elle et pour elle qu'elles étaient données. L'ingénieux marquis trouvait toujours le moyen d'y glisser une délicate pensée d'amour. Los feux d'artifice qu'il faisait tirer le soir, au clair de lune, sous les fenêtres de sa fiancée, étaient des madrigaux d'étoiles. Il choisissait d'ordinaire dans les écuries le cheval le plus rétif, et, tout en causant à la portière des calèches, il le dressait si bien que, le lendemain, la jeune fille pouvait le monter. Un jour, à la chasse, Marie demanda grâce pour un daim aux abois que poursuivait la meute ; le marquis siffla, d'une certaine manière : tous les chiens s'arrêtèrent court, et, huit jours après, mademoiselle d'Hyvreuse, en se promenant dans le parc du château, trouva le daim apprivoisé.

Un soir, le marquis, qui se piquait de poésie, joua dans la salle de spectacle un proverbe-régence de sa façon. Il eut un immense succès. Son habit, copié dans le Mercure galant, était de brocart d'or ramage de fleurs de brocart d'argent, son pourpoint de gros de Tours noir brodé d'arabesques et de mosaïques d'émeraudes et de rubis, ses chausses en satin mordoré avec une broderie de petites anémones en pierreries. Il avait réuni et dépensé sur sa personne toutes les ressources de ce grand art du vêtement qui faisait jadis des belles étoffes l'accompagnement obligé des belles manières. Un magnifique diamant éclairait sa main blanche. L'élégance de sa jambe se dessinait merveilleusement sous le bas de .soie à coins pailletés ; son pied fin avait l'air monté sur talons rouges. Le jabot de dentelles frissonnait entre

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ses doigts habiles ;i chilToiinfi' le point, do Venise. Il avait vraiment la plus fraîche et la plus galante; mine ainsi vêtu. Il avait cent ans de plus et vingt ans de moins. Bref, la présence de cet honmie était un tel courant de vie, de mouvement et d'entrain , que ce n'était plus dans h; manoir que l)ruits de cor, aboiements, hennissements, lumières, torches, lustres, fanfares, musi- (jues, galas. Le marquis donna une mascarade , et, lui qui pour rien au monde n'eût dansé la polka, on le vit danser le menuet. Il donna à jouer pour qu'on le vît perdre. Enfin il déploya pendant deux mois, dans le vieux château, tous ses talents de revenant.

Pendant les premiers temps, Marie s'était jetée dans ces plaisirs avec une sorte d'entraînement. Elle avait l'intention d'oublier Paul, et tout autour d'elle conspirait pour cela. Mais peu à peu cet entraînement se calma. Elle devint pensive, puis silencieuse. Insensiblement' son silence tourna à la mélancolie. Un jour, elle se lit prier pour sortir; un autre jour, elle chercha un prétexte plausible pour rester seule ; un autre jour, elle le trouva. Elle s'égarait sous les grands arbres. Hélas! à travers tout ce mouvement qui se faisait autour d'elle à son intention, au milieu des succès et des triomphes du marquis d'Ambre, avi milieu de tout ce faste, elle entrevoyait , par delà l'horizon, tout là-bas , derrière le dernier nuage du ciel , une pauvre chambrette, et à sa fenêtre la silhouette sombre de l'étudiant. Elle l'aimait, c'était décidé.

Chaque jour, le marquis lui envoyait un bouquet. Ces

bouquets, composés de fleurs rares, arrivaient, à grands frais, de Paris. D'abord elle les porta et les soigna ; puis elle les porta et les laissa se faner ; puis elle les laissa se faner sans les porter.

Le bruit d'un projet de mariage entre elle et le marquis finit par arriver vaguement jusqu'à elle. Elle surprit, dans les conversations de sa mère avec le gentilhomme, des demi-mots, des regards, des sourires qui l'inquiétèrent vivement. Elle commença à maigrir et à pâlir. Elle ne mangea plus. Le marquis jugea que le moment était venu de brusquer la situation et de jouer sa dernière carte.

Un jour donc, mademoiselle d'Hyvreuse trouva, dans le bouquet que sa femme de chambre lui remettait quotidiennement de la part du marquis , un billet ainsi conçu :

« Si vous voulez savoir quel est l'homme qui vous ' aime le plus au monde, allez dans votre chambre, vous y hrez la première lettre de son nom. C'est tout ce qu'il ose encore vous en dire. »

Marie eut un saisissement d'épouvante en lisant ce billet. Elle crut entrevoir un malheur. Elle courut à sa chambre.

Une couronne de fleurs d'oranger en perles fines , semée de gouttes de rosée en brillants , était posée sur le ht à côté d'une robe de noces garnie de quatre volants de point d'Angleterre. Un trousseau de reine était étalé sur les meubles : robes de velours , cachemires, fourrures ; diamants ; une toilette d'or dans laquelle Fro-

ment-Mourice avait prodigué les grâces de son ciseau; des merveilles de lingerie, des mouchoirs d'une finesse incomparable qu'on n'eût pu peser qu'au poids des dentelles, et si petits qu'on les eût mouillés avec une larme; tous les nuages de la lune de miel dépensés en batistes et en mousselines; des parures dont chaque pierre était une dot. Il y avait, dans ce merveilleux trousseau, de quoi rendre le mariage irrésistible pour une vestale. Mais mademoiselle d'Hyvreuse ne vit rien de toutes ces richesses. Sur la reliure du livre d'Heures, sur le coin brodé des mouchoirs, surl'écrin des parures, sur le cadre historié des miroirs , sur la corbeille , elle ne vit qu'une chose qui la fit tomber à la renverse en poussant un cri terrible : c'était une couronne de marquise surmontant son initiale entrelacée avec celle du marquis d'Ambre.

Peu de jours après , les volets de l'iiôtel d'Hyvreuse s'étaient rouverts et ce n'était qu'un perpétuel bruit de voitures dans la rue Trudon. Les équipages de toute la haute société de Paris se succédaient sans discontinuer devant la grille de Thôtel. Un laquais en descendait , demandait des nouvelles de mademoiselle d'Hyvreuse et déposait une carte, puis la voiture repartait sans que ses maîtres en fussent sortis. Au milieu de cette foule de visiteurs, un jeune homme paraissait deux fois par jour devant la grille, puis, après une visible hésitation, y sonnait, entrait dans la cour , allait questionner d'une voix tremblante le concierge galonné de l'hôtel, puis ressortait sans se donner la peine d'essuyer une larme sur sa joue creuse et amaigrie. Un méchant habit noir

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râpé aux. coudes , lustré aux itarements et au collet , mince comme une leuillo de [)apier, se boutonnait étroitement sur sa poitrine , mais sans la protéger contre rhuniidité déjà glaciale de la saison. Le pantalon , les souliers, le chapeau, sans avoir l'aspect hideux et presque ij;noble du haillon, étaient misérables. Rien pourtant de dégradé dans la mise de ce jeune homme. Tout ce qu'il avait sur lui était d'une rigoureuse propreté qui lui doublait même je ne sais quelle apparence honorable. En général, qui dit pauvreté propre au dehors , dit pauvreté digne au dedans.

Le visage de ce jeune homme portait toutes les traces d'une longue torture morale et physique. Dans un autre moment , il eût pu frapper par sa beauté et la noblesse de ses traits. Mais ce qu'il avait surtout d'extraordinaire aujourd'hui, c'était son extrême pâleur. La souffrance était bsible dans la contraction de ses narines, dans le pli amer de sa lèvre, dans l'animation fiévreuse de ses joues, dans l'éclat excessif de ses grands yeux noirs , et dans une sorte de faiblesse générale répandue sur toute son allure. Il était dans la force de l'âge, et pourtant il avait l'air écrasé sous la vie. Une ride naissante commençait déjà le tour de son jeune front. Ce jeune homme, le lecteur ne le reconnaîtrait pas si nous ne le lui nommions : c'était Paul Gérin.

Après avoir multiplié ses visites à l'hôtel, il ne reparut plus à la grille. Pour le voir, il eût fallu lever les yeux vers sa mansarde, où il restait quelquefois deux heures entières accoudé , tantôt silencieux et morne , tantôt

sanglotant comme un enfant et laissant tomber ses larmes dans la rue.

Un jour, il sortit, marcha longtemps dans Paris et finit par s'arrêter au milieu d'un pont. Il regarda longtemps couler le fleuve. Mais personne ne vit ce regard. Il avait la fixité sombre dune résolut-ion terrible ; Feau seule le comprit. '

Le soir , il rentra chez lui , prit une liasse de papiers dans son tiroir, la brûla; puis, s'asseyanl devant sa table, il écrivit ce qui suit:

« 2 novembre , huit heures du soir.

« Mademoiselle ,

« Je vais me tuer.

» Quand un homme rêve l'inaccessible , c'est ordinairement là qu'il arrive. Il y a un moment où la vie se ferme de tous côtés. De quelque côté qu'on regarde, on ne voit que l'abîme ou la muraille. J'ai vingt-cinq ans et demi. C'est assez. C'est trop. Je suis trop vieux de trois mois de souffrance.

» Il y a trois mois, vous partiez pour laTouraine. Vous êtes revenue depuis quinze jours. Vous êtes malade, dit-on, gravement malade. Qu'avez-vous? je l'ignore. Votre maladie est le bruit du quartier, et voilà comment je l'ai sue. J'ai voulu aA'oir de vos nouvelles, je me suis présenté chez le i)ortier de votre hôtel. Oh 1 qu'il ma

fallu (\o, rourapo pour cela! 11 mo semblait que cet homme allait lire dans mes yeux. Je balbutiais en lé questionnant. Ce simple mot : Comment va mademoiselle d'Hyvreuse? me coûtait plus à dire qu'au criminel l'aveu de son crime. Pendant huitjours, je suis allé tous les matins demander comment vous étiez ; puis j'y suis allé tous les matins et tous les soirs. Si bien que votrfl portier en a parlé à ma portière et que mon amour n'est plus un secret pour personne. Je suis sûr que vos domestiques se font ce petit cancan-là. Qui se douterait qu'on puisse être aussi ridicule et aussi désespéré que je le suis ? « Encore ce petit monsieur qui ouvre la grille ! ... » j'ai entendu cela la dernière fois que je suis allé m'informer de vous. Aussi voilà trois jours que je n'ose plus. Je ne sais plus rien de votre santé, sinon que, depuis ce matin, il y a de la paille dans la rue.

» Est-ce que vous allez mourir? Moi, je n'ai pas le courage de vivre dans cette torture. Je préfère m'en aller tout de suite pour apprendre votre mort par vous dans mon tombeau.

» Mais ce n'est pas possible! Vous ne mourrez pas ! \o\is vivrez pour épouser le marquis d'Ambre qui vous aime et que vous aimez.

> Si un homme a jamais été envié par un autre, c'est lui par moi. Ces trois mois, il les a passés près de vous. Vous êtes-vous bien amusés ? La campagne est-elle bien belle ? Je connais la Touraine. J'ai passé un mois, dans le temps , à Blois. Il y a une jetée avec des peupUers , qui suit la Loire et où je me suis promené

bien souvent. Vous avez dû faire bien des parties à cheval avec le marquis. Vous aurez sans doute pris froid un soir de cet automne.

» Tenez! encore maintenant, il y a, pour moi, un homme heureux par-dessus tout en ce monde , et cet homme, c'est le marquis d'Ambre. Il vous voit, il est sans cesse auprès de votre lit, il vous soigne. Il vous voit pâle, mourante, mais il vous voit. Il jouit de ce bonheur ineffable de vous servir , de vous approcher, de questionner le médecin et de lui dire : Eh bien?... Il peut vous toucher la main. Il vous veille. Il sait si la nuit dernière a été meilleure que l'autre. Il marche doucement sur votre tapis , il recommande qu'on ne fasse pas de bruit autour de vous , il pleure tout bas près do vous , il effleure du regard les chastes plis de votre alcôve, il entend les mots que vous prononcez dans votre délire. C'est de sa main que vous recevez le cahiiant qui vous fait dormir. Si vous guérissez , il sera de la convalescence. Si vous mourez , il sera du deuil. Je l'ai vu entrer il y a quatre jours chez vous. Il n'est plus sorti depuis. Il avait l'air bien malheureux. Je lui donne mon désespoir pour le sien, s'il veut.

» Personne ne saura jamais ce que j'ai souffert. Vous aimer sans vous connaître 1 Autrefois , quand je vous voyais passer rayonnante de santé, à cheval, en voiture, à pied , je vous suivais. Mais vous étiez toujours pour moi l'inabordable. Plus j'étais près de vous, plus jetais loin de vous. Je vous contemplais , et voilà tout. Tant que vous étiez dans la rue, c'était bien ; mais une fois

LA CIIAISK DH l'AlLLE. 157

(}Uo VOUS aviez l'ranchi la grille de voire hùlel , adieu 1 je regardais celte grille fatale comme jamais prisonnier n'a regarde les barreaux de sa prison. Il fallait m' aiTèler là. Vous aviez disparu. Vous étiez rentrée dans votre inonde, vous alliez essayer quelque robe de bal, parler, sourire , briller dans une atmosphère lumineuse et embaumée , au milieu dos fleurs et des lustres ! Oli 1 entendre le son de votre voix , toucher votre robe, vous effleurer quand vous passez! Oh! vous donner quelque chose que vous demandez , vous tendre votre sortie de bal, vous ramasser votre gant ou votre éventail , mettre sur vos épaules la pehsse de fourrures, baiser le marchepied de votre voiture et approcher sa main de votre souher, vous respirer quand vous sortez, toute parée, de votre chambre virginale , — il y a pourtant des laquais qui ont fait ce rêve-là 1 *

)) Et aujourd'hui que vous voilà étendue dans votre lit et malade , assister à vos souffrances , pénétrer dans ce sanctuaire vaguement éclairé , où les phs blancs de votre alcôve entourent votre blanche figure , passer les nuits dans la chambre voisine de la vôtre , ne pas dormir à côté de votre insomnie, avoir la fièvre près de votre fièvre, être pâle de votre pâleur , se tordre les mains de douleur en vous voyant si belle, si jeune , et déjà peutêtre condamnée, maudire Dieu près de votre prie-Dieu, c'est l'enfer, n'est-ce pas ? eh bien ! il y a dans cet enferlà de quoi me faire un paradis.

» Moi , je suis là , dans la rue , j'ignore. J'assiste aux ailées et venues des domestiques. Je vois entrer et sortir

le médecin. Comment allez-vous? Je n'en sais rien. Je me ronge et je me dévore dans la plus affreuse anxiété. Jerre dans le vide. Si vous mourez , votre mort aura été aussi loin de moi que votre vie. La dernière pression de votre main, le dernier mot que vous direz, votre dernier souffle, un autre aura cela. Oh! en vous envolant, n'estce pas ? posez-vous un moment sur mon grenier 1

» Je me figure votre chambre. Tout doit y être ravissant, pur, et vaporeux comme vous. Une toilette de dentelles. Un petit lit de mousseline dans le fond. Un tapis avec de grosses roses. Un petit lustre de cristal au plafond. Une pendule de Boule. Une grande glace sur la cheminée. Le portrait de votre mère sur le mur. Un crucifix et une branche de buis bénit quelque part.

» Votre pauvre mère 1 je pense bien à elle, allez 1

» Vous comprenez bien, maintenant , qu'il faut que je me tue. A quoi nîe servirait-il de vivre ?Si vous mourez, c'est un moyen d'être avec vous. Il n'y a pas de gi'and monde là-haut. Si Ton vous sauve , vous épouserez le marquis d'Ambre. Vous ne m'auriez jamais aimé, moi.

» Voyez-vous, pour m'aimer, vous étiez trop heureuse. La richesse n'aime pas la pauvreté. Quand on a tout, on ne sent pas le besoin de donner tout à qui n'a rien. C'est un instinct du malheureux seul, de lever les yeux audessus de lui. Seul, il a un idéal supérieur à lui ; seul, il a de ces violents besoms de se passionner , de se livrer tout entier à un autre être , qui sont une sorte de revanche amère qu'il veut avoir de la destinée. Pour éprouver ces élans de l'âme, il faut qu'on ait eu souvent, comme

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moi, le dur pnvé sous lo |)ipfl, Thahit Irou/' sur lo corps, le foyer glacé l'hiver, la lueur de la pâle lampe de travail sur le front , le souci d'une vocation d'artiste suivie en cachette et à l'insu d'une pauvre famille qui compte sur vous pour avoir du pain un jour ; il faut qu'on soit comme moi parmi les souffre-douleur de la société, pour se jeter tout à coup dans ces immenses amours à corps perdu, qui sont alors pour le malheureux ce que la délivrance est pour le prisonnier. On aime comme on s'évaderait, — à travers l'abîme.

» Vous rappelez-vous pourtant ce jour où vous avez joué l'air de V Echange sur des paroles de moi que je vous envoyais de mon grenier? J'aurais dû me taire et vous laisser chanter. Au moins j'aurais entendu votre voix. Et le lendemain, vous rappelez-vous? Vous étiez là , en face, derrière un rideau. Chère petite statuette, vous m'avez vu l'adorer. Elle me voit vous écrire. Et votre chaise des Tuileries? Elle est toujours là, devant moi, de l'autre côté de ma table. Elle ne se doute pas qu'il y a tant de paille dans la rue.

» Et puis, si vous m'aviez aimé , à quoi cela vous aurait-il servi? A être malheureuse , voilà tout. Jamais votre mère n'aurait consenti à notre mariage. Vous êtes duchesse, il faut que votre mariage vous fasse au moins marquise. La fortune doit épouser la fortune. C'est dans l'ordre. Le monde arrange les choses ainsi. Vous avez des hvrées , des chevaux , des voitures ; mais vous n'en avez pas encore assez. Entre nos deux toits, il y a toutes vos terres, tous vos ti'oupeaux, toutes vos vignes, savez-

VOUS cela? Si vous aviez été pauvre comme moi , alors seulement nous aurions été voisins, nous aurions pu nous aimer et nous épouser. Je vous ai rêvée souvent ainsi, une aiguille à la main, en petit bonnet de tulle, avec la même rue entre nous; seulement , dans mon rêve, il y avait une mansarde à votre hôtel. Ce que c'est que de se laisser aller à ses fantaisies ! — Croyez-moi, tout est bien ainsi. Il vaut mieux que vous ne m'ayez pas aimé. Ça n'aurait jamais pu s'arranger. Je suis un pauvre diable , moi, et vous êtes un petit ange millionnaire. Si vous mourez, il y aura des larmes d'argent dans l'église.

» Et puis, je suis brouillé avec mon père. Figurez-vous (jueje faisais un drame. 11 Tasuetil m'acoupé les vivres. J'ai emprunté à droite et à gauche pour manger. Marcel m'a ouvert sa bourse , mais une bourse d'artiste dont on touche le fond avec le petit doigt. Marcel, vous savez, votre sculpteur... Excellent Marcel! il est guéri. Je l'ai soigné un mois. En le soignant, je lui ai tout dit. Il sait que je vous aime. Il m'a prêté avant-hier sa dernière pièce de cent sous. Oh! oui, sa dernière.

» C'était un drame en vers que je faisais. Il y avait là-dedans une jeune fille qui vous ressemblait comme une goutte d'eau. C'est étonnant, n'est-ce pas? Je l'avais terminé pour vous. Le jour où je vous avais rencontrée pour la première fois, vous aviez regardé des affiches de théâtre et j'en avais conclu que vous deviez aimer le spectacle. J'ai eu l'ambition d'un succès dans l'espérance que vous y assisteriez. J'ai voulu que tout Paris parlât de moi pour que vous entendissiez parler tout

Paris. So nio croyais du talent. Il parait que jo n'en ai |ias. Et puis on ne joue jilus de vers. Il y a un fi;enre. nouveau ((ui est à la mode. Aucun théâtre n'a voulu <l(; mon manuscrit. Il m'a l'ail bon t'en cinq minutes tout à l'heure. Mcuntenant ce n'est plus qu'un tas de cendres noires dans mon [)oèle avec des étincelles qui vont et viennent.

» Adieu, Marie! je vous aimais bien.

» Je m'en vais vou' si la Seine est profonde. J'ai été dans la journée sur le Pont-Koyal , et j'ai regardé l'endroit d'où je me jetterai ce soir. J'aurais pu me faire sauterla cervelle dans ma chambre, ou bien ouvrir cette fenêtre d'où je vous ai vue et me laisser tomber sur le jiavé. Mais j'ai eu peur de faire du bruit dans votre rue.

» On vous sauvera, ma bien-aimée Marie. J'écris à Marcel en même temps qu'à vous et je le charge de mes dernières volontés , comme on dit. Quand vous serez mariée, cjuand vous serez heureuse , il vous enverra cette lettre. Il fera vendre mon lit et ma table. Je dois un mois ici. Il brûlera notre chaise. Je lui demande aussi de mouler ma figure quand on m'aura retiré de l'eau, et de vous en envoyer une épreuve avec votre statuette. Si vous voulez me faire plaisir, vous les mettrez en face l'une de l'autre dans un petit coin bien sombre. Comme cela, je vous verrai encore.

» Paul G. »

Quand Paul eut achevé d'écrire, il mit cette lettre sous

double enveloppe à l'adresse de Marcel , la serra dans la poche de son habit et descendit son escalier.

La rue était silencieuse. Pas un passant. Il faisait noir et froid. La lueur d'un bec de gaz éclairait à demi la grille de l'hôtel, dont la masse sombre, piquée seulement de deux lumières entrevues à travers les hautes fenêtres, faisait corps avec l'obscurité.

Paul s'arrêta un moment devant cette demeure. Il voulait avoir, avant de mourir, des nouvelles de Marie. Peut-être allait-elle mieux ; peut-être toute espérance n'était-elle pas perdue ; peut-être le médecin répondaitil d'elle. Cela eût été si doux à ce pauvre jeune homme de mourir en remerciant Dieu I

Il alla jusqu'à la grille , puis il hésita. Il tremblait. Il n'osait pas. Cet avant-dernier pas était au-dessus de son courage.

Enfin, il fit un dernier effort sur lui-même. Il sonna. La grille cria sur ses gonds. Il entra dans la cour et se dirigea vers la porte du concierge. Au moment où il allait l'ouvrir, quelqu'un lui frappa sur l'épaule et lui dit doucement :

— Suivez-moi.

L'étudiant se retourna. C'était le marquis d'Ambré.

Paul resta immobile. 11 regardait le marquis d'un œil égaré. Le marquis avait l'air triste et bienveillant. Voyant que Paul ne bougeait pas, il lui prit la main et la lui serra.

— Venez, répéta-t-il.

Paul obéit sans comprendre. 11 avait un nuage devant les yeux. Il monta le perron' derrière le marquis, puis l'escalier. Il chancelait, et fut plusieurs fois forcé de s'appuyer sur la balustrade. En entrant dans les appartements, il ôta machinalement son chapeau.

Le marquis lui fit traverser, .sans lui rien dire, une longue entilade de salons, célèbres dans Paris pour leur magnificence princière. Une odeur fine et suave , qui s'échappait de massifs de fleurs disposés dans des jardinières, arriva jusqu'à lui. La perception du luxe éblouis-

16i LA CHAISE DE PAILLE.

sant qu'il traversait se mêla confvisénient à son écrasante émotion.

Un demi-jour pâle, qui se glissait par la porte entr'ouverto d'une chambre vers laquelle le marquis paraissait se diriger, montrait vaguement au malheureux les rideaux, les murs, les étagères, et les consoles, et la forme des meubles. Le cristal des lustres scintillait sous les plafonds. D'immenses glaces lamaient la pénombre de reflets argentés. Çà et là, l'éclair d'une dorure, l'angle lumineux d'un cadre, la silhouette blanche d'un vase, le miroitement d'une tenture somptueuse, apparaissaient à l'étudiant. Il sentait à travers sa semelle percée l'épaisseur des tapis. L'atmosphère chaude et égale de tous ces salons pénétrait son mince habit. Il suivait le marquis à quelque distance. Tous deux marchaient sans bruit. Le balancement régulier d'une pendule allait et venait dans ce silence comme le pas d'une sentinelle nocturne.

Le marquis poussa la porte entrebâillée que Paul avait remarquée dès son entrée dans les salons , et qui s'ouvrait sur un boudoir.

L'étudiant s'avança derrière son mystérieux introducteur, mais il resta au seuil de la chambre, appuyé au mur. Il était prêt à s'évanouir. Il n'avait plus la force de marcher ni de rcgai'der.

La lueur d'un grand feu et de deux bougies posées sur une cheminée éclairait cette pièce, qui en précédait une autre, séparée de celle-là seulement par une portière, et beaucoup plus sombre.

LA CIIAISK DK 1>A1LM:. 16j

Sur une rausouso, «lu coin du feu, uno fommo d'un certain âgo (da\i assise^.

— Madame la duchossc, lui dit le maniuis, j'ai l'iionncur de vous domaiidcr la main de mademoiselle votre

nuc.

— Vous savez bien qu'elle est à vous, mon i^auvrc marquis, répondit la duchesse, un peu étonnée de ces paroles et du ton dont elles étaient dites.

— Alors, puisqu'elle est à moi, reprit le marquis, j'en dispose.

Puis, se tournant vers Paul, il continua :

— Je la donne à monsieur.

En même temps, et sans que la duchesse eût le temps d'ajouter un mot, il souleva la portière et, poussant légèrement l'étudiant dans l'autre chambre, il lui dit à demi-voix .

— Vous m'avez suivi jusqu'ici, maintenant allez tout seul.

— Qu'est-ce que tout c ci signifie? interrogea la <la~ chesse au comble de l'étonnement.

Un double cri se fit entendre dans la chambre voisine.

— Chutl lit le marquis en posant un doigt sur sa l)ouche.

Il laissa s'écouler quelques secondes, puis il alla de nouveau soulever la portière, fit un signe à la duchesse et lui dit :

— Regardez.

Paul était agenouillé au pied du It de Marie. La malade, à demi soulevée sur son séant, le contemplait avec un mélange inexprimable de surprise, d'incrédulité et de joie. L'éclat fébrile de ses yeux s'éteignait peu à peu dans l'immensité de ce regard d'amour. Sa figure pâle se colorait visiblement d'une pure rougeur. Sa respiration, un moment plus vive, se calmait insensiblement dans l'extatique jouissance d'un réveil céleste. Quant à Paul, on ne voyait de lui que ses cheveux noirs couvrant de leurs boucles le bord du lit qu'il effleurait de ses lèvres. C'était un sanglot abîmé dans un baiser.

— Eh bien, docteur ? demanda à demi-voix le marquis d'Ambre à un personnage vêtu de noir qui assistait à cette scène de l'autre côté du lit de la jeune fille.

— Le pouls est excellent, répondit tout bas le médecin en venant rejoindre le marquis et la duchesse.

— Me pardonnez-vous maintenant, ma chère duchesse, dit le marquis en dévorant une larme, d'avoir disposé de la main ?

C... est un pauvre petit village situé au bas d'un coteau boisé, enfoui et comme perdu dans un pli de cette ravissante vallée de la Loire, un des plus coquets tabliers de la nature.

Dire d'un village qu'il est pauvre, c'est dire qu'il est charmant. La pauvreté, qui est laideur pour les villes, est parure pour les hameaux.

Six mois environ après la scène que nous venons de raconter, vers le milieu d'avril, par une de ces belles journées de soleil dont les femmes disent : C'est un amour de temps, et les hommes : C'est un temps d'amour, le village de C. . . avait pris un air de fête qui sentait la noce d'une lieue. Il s'agissait d'une noce, en effet. Mademoiselle d'Hyvreusc, la belle châtelaine du manoir voisin,

était arrivée tout exprès de Paris pour se marier dans la vieille église du village.

De bonne heure donc, les habitants du hameau s'étaient réunis autour du chœur tout resplendissant de cierges et tout embaumé d'arbustes en fleurs. L'égUsc avait fait toilette. Un riche tapis couvrait la dalle; Fautel était revêtu d'une véritable robe de guipure. On se racontait merveilles de la chape neuve que M. le curé avait reçue do la mariée, et qui était si belle que le bon Dieu allait le prendre pour un évêque.

Grâce aux indiscrétions des gens du château , on en savait long dans les groupes sur ce mariage extraordinaire. C'était à qui dirait son mot et ferait sa question ou sa réponse sur les circonstances qui l'avaient amené. On se racontait que le marié était un pauvre jeune homme à qui lo marquis d'Ambre, fiancé d'abord à la mariée, devait la vie; que, tout pauvre qu'il était, lo marié était adoré de la mariée; que, toute riche qu'elle était, la mariée était adorée du marié ; que la mariée aimait tellement le marié qu'elle avait failh en mourir de douleur ; que le marié aimait tellement la mariée qu'il avait voulu se noyer de désespoir; qu'alors le marquis avait amené le marié chez la mariée et leur avait dit : Mariez-vous 1

On ajoutait que mademoiselle d'Hyvrcuse avait été si malade qu'il lui avait fallu trois mois pour guérir ; qu'enfin, par les soins de son amoureux, elle était redevenue belle et bien en point, mais que le docteur avait voulu que le mariage se fît aux champs , pour que la convalescence n'y perdît rien ; qu'on avait dû dire la

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messe dans la chapelle du château, mais que le jeune homme n'avait pasvnulu déranger le hon Dieudelïîglise du village, preuve qu'il n'était pas fier; que ses témoins étaient le marquis (rAnd)re en personne et un artiste de I\Tris, nommé Marcel; et, qu'enfin, ce mariage était un grand bonheur pour le hameau puisqu'on avait pense au pauvre monde, et qu'à cette occasion on avait doté la lille de Gros-Pierre et racheté le fds à Petit- Jean.

Et c'était à qui vanterait le nombre des cierges, la rondeur du pain bénit, la robe de l'autel, le tapis du choeur, la b(>auté du marié, de la mariée et de la chape de M. le curé.

l'ne chose, cependant, excitait au plus haut point la curiosité des compères et des commères et constituait un gros mystère dans l'église et dans une noce où tout était si riche et si à l'avenant. A cela personne n'avait réponse, pas même le bedeau.

Dmant le prie-Dieu d'ébène et de velours bleu qui alt(Mi(lait la mariée, il y avait une chaise de paille.

CRAPOUILLET

Ennemi lecteur, vous voyez bien là-bas ce petit chemin creux qui s'enfonce entre une double haie de vieux saules, déjà clair-semés des premiers bourgeons du printemps? Suivez-le, s'il vous plaît. Puis, suivez cet autre petit chemin, bordé d'aubépines et tapissé d'un véritable lit de violettes et de cochléarias, sur lequel glisse en chantant tout bas la naïade Ulliputienne d'une source d'eau vive ; tournez ensuite le long de cette mare verdie où barbote un honnête canard qui prend des airs de

cygne devant Tànon du pré voisin ; côtoyez ce champ d^

Tï.a ^ • â.iv .■ Éti -u ;i ^\^a ^auja) ',uv tiVi t.t>.&- mp V -^.r.

172 CRAPOUILLET;.

pommes de terre et ce carré de betteraves ; saluez en passant, si Dieu vous a créé quelque peu poète, ce beau soleil de mars, qui va faire tant de choses pour vous cet été, qui prépare déjà sous vos pieds la primeur et le fruit, le lilas et la grappe, le calice de parfums et le verre de vin ; qui, j'en suis sûr, pense déjà du fond du ciel au bouquet que vous offrirez dans un mois à votre maîtresse, et qui, avant de donner le blé à Fhomme, donnera le coquelicot au blé. Tout en méditant de la sorte, faites encore un bout de chemin; tournez à droite, puis à gauche, puis à droite, et, quand vous serez arrivé à une portée de fusil environ de ce grand diable de moulin qui fait l'angle de la route du village d'Oulmes, vous irez tout droit devant vous, et, après cinq minutes de marche, vous rencontrerez notre héros.

C'est ce tout jeune gars poussé en longueur, qui chemine devant vous avec son chapeau rond à bords plats et vastes, sous lequel s'abat une nappe unie et lustrée de cheveux châtains clairs , sa veste de grosse futaine bleue qui lui descend à. mi-corps, et ses guêtres de cuir qui le bottent depuis le genou jusqu'à la cheville. Assurément vous voulez savoir tout de suite s'il est beau. Eh bien! faites quelques pas en avant, retournez-vous et regardez-le. Il a, n'est-ce pas, de grands yeux bruns trèsdoux, un visage déjà hâlé, mais pur et qui n'accuse guère plus de dix-sept renouveaux, un nez de bon enfant, c'est-à-dire ni crochu, ni pointu, ni retroussé, ni recourbé, mais droit et de moyenne taille, avec des narines qui aspirent vigoureusement leur part d'air du ciel,

CI'.AIMH hMJ:T. 173

une bouche dlionnèlc ^'anoii aux l('vii'S épaisses et rubicondes, un jnculon sans barlxi, l'air très-naïf et des nuiins calleuses dont le petit doi^l ne lui a jamais rien dit.

En votre qualité de Parisien, vous allez tout de suite penser que notre héros, ayant l'air très-naïf, doit être très-bèle. (lardez-vous de le croire. Si c'est une bote, c'est une béte des champs. 11 y a de la nuit dans la bêtise, tandis qu'il y a de l'azur dans la naïveté. La naïveté est la bêtise de la poésie. Donc, notre héros est naïf, c'e.st-à-dire qu'il est ignorant, timide et bon, qu'il croit comme il voit et qu'il ne voit pas plus loin que le bout de son village. Nous gagerions presque que pour lui le monde se borne à ce pâté de maisons couvertes de chaume vers lequel il se dirige, et qui n'est autre que le village d'Oulmes, que nous aurons bientôt le plaisir de vous présenter. 11 n'imagine pas qu'il y ait sous le soleil d'autres arl)res que ceux de son chemin, d'autre chemin que celui de son village, et d'autre village que celui de sa ferme. 11 croit que Jésus-Christ est né dans une grange, non parce qu'il sait ce que c'est que Jésus-Christ, mais parce qu'il sait ce que c'est qu'une grange ; il croit au Saint-Esprit, non parce qu'il sait ce que c'est que le Saint-Esprit , mais parce qu'il sait ce que c'est qu'une colombe ; entln il croit en Dieu [tarce qu'il est naïf.

Maintenant, sans vous faire l'injure de vous prendre pour un gendarme, nous vous donnons la permission d'accoster notre héros et de lui demander qui il est. Il vous répondra qu'il s'appelle Claudin et qu'il est bouvier

m CRAPOUILLET.

chez une des plus riches fermières de la plaine, dans le bourg où il va. Si vous lui demandez comment se nomme cette fermière , il vous répondra qu'elle a nom Yvonne et qu'elle est sa marraine. Si vous lui demandez si elle est jolie , il vous répondra en rougissant qu'elle est la plus belle du monde , et, si vous lui demandez pourquoi il rougit, il ne vous répondra pas.

Surtout, ne lui dites pas de mal de madame Yvonne ; ne lui dites pas que le bruit court dans le pays que c'est une coquette fieffée qui, parce qu'elle est veuve et veut se remarier, se croit libre de se faire courtiser par maître Clément Raison, fils et successeur en expectative dti notaire de l'endroit, à moins que vous ne vouliez, après avoir fait connaissance avec notre héros , faire connaissance avec son poing.

Claudin, d'ailleurs, a un gros chagrin. Tenez! faites-lui un bout de conduite, et il vous le racontera tout au long. Il vous racontera que c'est aujourd'hui la fête de sa marraine, qu'un chacun au village est parti dès le matin pour acheter à la foire de Fontenay un beau cadeau destiné à la fermière, et que, quand lui , Claudin, il a voulu acheter quelque chose, il s'est aperçu qu'il n'avait dans sa poche qu'un gros sou, et que c'est pour cela qu'il s'en revient à Ouïmes tout triste, sans cadeau, avec son gros sou et son gros chagrin.

Et nous espérons, ennemi lecteur, qu'après avoir écouté ce fidèle récit de la tristesse de Claudin, vous deviendrez un peu son ami et le nôtre.

Dix-sept ans environ avant Tépoque où commence ce récit, un des plus beaux soldats des armées de la république épousait une paysanne d'Oulmes. La mariée n'était pas précisément jolie, mais elle avait dans la physionomie quelque chose d'avenant et d'aimable qui faisait plaisir à voir. Et puis, le marié ressemblait tellement à Mars, qu'il eût fallu être de bien mauvaise composition pour ne pas trouver que la mariée ressemblait à Vénus.

Les anciens du bourg considéraient Nicolas Daubry comme bien imprudent, lui soldat , c'est-à-dire esclave du drapeau, d'épouser une jeunesse qui, si sage qu'elle fût , devait vivre sans son mari dix mois de l'année , c'est-à-dire qui devait avoir à lutter contre toutes les tentations de la solitude et de l'ennui. Les vieux du hameau avaient peut-être raison , mais Dieu, qui en sait

176 CRAPOUILLET.

plus long que les vieillards, prévint leurs appréhensions en envoyant au bout de neuf mois un nouvel hôte à la cabane, un petit marmot tout souriant. Or rien n'engage à la fidélité comme la maternité. Le nouveau-né rappelle le père, le père le mari , le mari l'amant. Ce frêle enfant qui chancelle, rien n'est plus puissant pour empêcher la mère de trébucher. La mère soutient l'enfant, l'enfant retient la mère.

Madame Daubry fut donc ildèle quand elle ne voyait pas son mari, et heureuse quand elle le voyait. On baptisa l'enfant. Mademoiselle Yvonne , la nièce de la fermière voisine , voulut, toute riche qu'elle était, être la marraine du petit pauvre. Elle n'avait pourtant que huit ans, mais rien n'amuse les enfants comme tout ce qui les fait ressembler à de grandes personnes. Ils aiment peut-être encore mieux donner des dragées que d'en manger. Être marraine, ,çela ravissait Yvonne.

Bien que fille de paysans, elle était élevée dans un pensionnat de Fontenay-le-Comte, chef-heu de l'arrondissement. Elle était orpheline , mais sa tante en avait fait son héritière et faisait des sacrifices pour elle. Yvonne était donc une demi-demoiselle. Elle apprenait l'histoire, la géographie , l'orthographe , la décence et le catéchisme. Aux vacances, elle venait à Ouïmes, et ce fut pour elle la grande affaire de cette année-là que le baptême du petit Daubry. Un nouveau-né, avec une johe robe blanche, une grosse figure toute rose qui vous regarde avec des yeux d'émail vivants , qu'on peut toucher, embrasser, caresser, qu'on a soi-même paré de

craim»(iiijj;t. 177

rubans, à (4111 on a ucIkîU'' son honiicl l^rodé , figurezvous (juello joio. cela doit être [lour une pclile fille qui arrive tout droit de sa pension ! (^e l'ut, sa [loupéc de ces vacances-là. Elle chercha dans sa tèle un nom qui lui plùl jiour son lilleul, et, après avoir longtemps cherché, elle l'appela CJaudin.

Clependant l'époque des grandes campagnes de l'empire arriva. La malheureuse mère, restée seule, triste et iiKjuiète, n'eut plus d'autre consolation à ses soucis que de voir grandir et d'élever son petit Claudin. Elle rélevait à sa manière , pauvre et simple villageoise qu elle était, et sa manière n'était pas la moins bonne. Dès ([u'il lut en âge de comprendre, elle lui apprit une courte [)rière qu'elle l'accoutuma à répéter tous les soirs. Dans la journée, quand elle allait aux champs, elle l'ennnenait avec elle et lui disait :

— Vois-tu, mon Claude, c'est le bon Dieu qui a fait tout ce qui est autour de toi. Sans le bon Dieu, nous aurions beau pousser notre cliarrue, il n'y aurait jamais sous nos pieds qu'un vilain sillon noir; mais le bon Dieu est là, et, quand nous avons bien fatigué, quand nous avons bien prié, sais-tu ce qu'il fait, lui? Il s'en va tout doucement à notre champ , pendant la nuit et pendant qu'on ne le voit pas, et il cache du pain dans le sillon.

Claudin en vint ainsi bien vite à adorer tout de la nature, le ciel, la terre et l'eau. En outre, il s'annonça de bonne heure comme devant être grand, fort et adroit. C'était le mieux, découplé des enfants du bourg , et sa mère en était justement ficrc, non-seulement parce qu'il

178 GRAPOUILLET.

était bien venu, mais parce qu'il faisait bon usage de ses membres. Tout gamin encore, il montait à cru les chevaux de la ferme de sa marraine, et, si l'on était en été , galopait à travers champs jusqu'à l'Autise , petite rivière qui coule à trois lieues d'Oulmes et qui va se perdre dans la Sèvre. Arrivé là, Claudin, ayant chaud,, faisait signe à son ami le passeux (Claudin était l'ami de tout le monde) de le prendre dans son bac, attachait son cheval à un arbre , sautait dans le bac , ôtait ses habits, se jetait dans l'Autise, et y faisait une pleine eau digne d'un poisson plus gros que lui. C'était à son ami le passeux du bac qu'il devait ce talent-là. Il avait la curiosité de tout, et il n'avait pas eu de cesse que le passeux ne lui eût appris le moyen d'aller voir le fond de la rivière. Aussi, quand il eut ses dix- sept ans, on n'eût pas trouvé à Ouïmes et même ailleurs une plus belle paire de jambes pour enfourcher un cheval ou fendre un courant.

Il grandit ainsi pieusement , sainement, pauvrement , respirant l'air embaumé des prairies , sautant sur les mules, courant à travers les gerbes, buvant aux sources, se baignant dans la rivière, dormant dans les bois, inondé de lumière, de nature et de vie. Il avait pour une belle fleur de ces regards d'enfant qui font sourire et qui ont l'air de demander : En quoi est-ce? Il avait de la création je ne sais quelle intelligence secrète , supérieure à son âge et à sa condition. Il n'aurait pas fait de mal à une guêpe. Il n'était pas comme les autres enfants du village , qui taquinaient et écrasaient les insectes pour

CRAPOUILLET. 179

s'amuser; quand il rencontrait une malheureuse fourmi se noyant dans une flaque d'eau , il lui tendait une paille et la remettait dans son chemin. 11 semhlait comprendre que rien dans la création n'est un jouet, et que c'est à cette condition que tout y sera de la joie. Il aimait les bêtes. Vaches, bœufs, chevaux, poules, coqs, porcs, ânes, chèvres, il adorait tout ce monde-là. S'il fût né du temps de Noé, il aurait été mousse dans l'arche.

Il atteignit ainsi ses dix ans. 1815 survint. Les événements qui bouleversèrent l'Europe jetèrent le deuil et la désolation dans toutes ces humbles cabanes, et en particuher dans celle de madame Daubry. Mais la pauvre femme ne songeait pas à la ruine, elle ne songeait qu'à son mari dont elle ignorait le sort. Elle apprit à force de démarches qu'un soldat du nom de Nicolas Daubry avait été blessé à la barrière Clichy et transporté à l'hôpital. Elle courut à Paris. Son mari venait d'expirer. Tout ce qu'elle put obtenir , ce fut la permission d'emmener le corps pour l'enterrer dans le cimetière du village.

Madame Daubry fut si profondément frappée de ce malheur qu'elle en mourut peu de mois après. En mourant, elle confia Claudin à sa marraine Yvonne , qui , pendant ces dix ans , avait eu le temps de devenir successivement épouse et veuve.

Quoique élevée dans un pensionnat, la jolie paysanne, dès qu'elle était devenue jeune fille , avait été rappelée à la ferme jtar sa tante. Yvonne ifétnit pas assez riihe pour trouver un parti dans la ville, mais elle l'était assez

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pour faire un bon mariag*^ dans la campagne. C'est ce qui était arrivé. A seize ans, Yvonne avait hérité de sa tanteet, àdix-septans, elle était devenue madame Yvonne. Elle avait épousé un brave fermier des environs, beaucoup plus vieux qu'elle, quin'avait jamais pu se faire à ses belles manières et qui, après trois ans d'un assez mauvais ménage, avait pris le parti de mourir pour avoir la paix.

On creusa la fosse de madame Daubry auprès de celle de Nicolas. Claudin allait souvent s'agenouiller, pleurant et priant, aux pieds de ces deux croix de bois noir. Outre le puissant et tendre souvenir qui Ty amenait, il y avait dans ce modeste et doux cimetière do son village quelque chose qui lui plaisait. Ces cimetières-là ne sont pas comme les cimetières des villes. Là, pas de grands tombeaux orgueilleux ; de simples cri>ix de bois, un mot qui dit un nom , un cri qui trahit une douleur, une parole qui demande une prière, et, par-dessus tout cela, le ciel bleu, les arbres verts, les fleurs, la solitude, le silence , je ne sais quoi d'harmonieux et de paisible qui fait paraître la fin meilleure, un mystérieux hymen de la création et de la mort, et comme un bruit de causerie intime entre les tombes et les nids.

Ce fut sans doute à cause des dispositions mélancoliques de sa pensée que Claudin , arrivant ce jour-là au village, s'arrêta devant le cimetière et y entra.

La double croix ciui marquait la place où dormaient les Daulny disparaissait presque au milieu des branches d'un tamarin qui, en été, la couvrait entièrement de son feuillage. Claudin all;i, le chaiionu à la main, s'age-

CRAPOriLLKT. 181

nouillor «lovant la tomlx; cl y murinura tout bas la pricro que su inèro lui avait apprise , tout on «''coûtant 1<! petit cri d'un moineau qui, pendant qu^il priait devant la croix, jasait quel«]ue part dans les branches du tamarin.

Soudain, comme il aclievait sa prier*;, un coup de fusil partit au milieu d'une clairière voisine , cinq ou six perdrix traversèrent le cimetière en fuyant , et le moineau qui jasait au-dessus de la croix tomba sur la fosse.

C'était un tout jeune pierrot sortant à peine dos plumes de sa mèro. Il pouvait avoir quatre ou cinq jours. Claudin se baissa, le prit délicatement, et vit qu"il avait été atteint dun grain do plomb au bout do l'aile. La blessure était b'gèro. Claudin ôta le plomb, lava la plaie dans un bénitier de pierre sculpté à un dos tombeaux et où l'eau des pluies de l'hiver s'était amassée , puis il emporta le pierrot dans sa main et rentra à la ferme.

ni

Une graîKFroute avec des enfants qui jouent et des charrettes qui vont et viennent, à droite et à gauche deux lignes de bonnes vieilles maisons à toits de chaume , toutes décrépites et faites comme des sorcières ; au centre une petite place, et dans cette place Téghse , une johe éghse du quinzième siècle, qui laisse becqueter les poules sur son parvis , sans doute parce qu'elle a la permission du coq de son clocher; toutes sortes d'instruments aratoires et d'instruments de ménage éparpillés aux seuils des maisons , ici une charrue , là un chaudron , plus loin une pincettc dans un tas de foin : des fumées aux cheminées , cinq ou six enseignes avec dix ou douze fautes d'orthographe ; aux deux extrémités du chemin, la campagne, et, au fond de l'horizon , der-

(:iui'Ouii,li:t. is.-j

ri(To vni rideau de coUinvs basses, la rivit'-ro TAuliso, — voilà ( UiImu'S.

La ferme où venait d'arriver ('laudin avait (!<» bennconi) meilleure mine que les chaumières di.'s environs. <.)n y entrait par une vaste cour. La maison, eu fer à cheval, encadrait c*ette cour de sa vénérable muraille , grise ♦l'ancienneté et verte de mousse. Deux étages de nombreuses fenêtres aux croisées de pierre et aux vitrages à mailles de plomb formaient la façade, où s'engageait une lourello à girouette curieusement ouvragée, (^n montait à la porte principale par un escalier extérieur à rampo (le pierre qui mettait en communication directe le second étage avec la cour, et qui égayait agréablement pour l'œil la ligne déjà pittoresque de la ferme. Quant au toit, il était mi-partie d'ardoises et de chaume. Le toit d'ardoises était pointu, le toit de chaume était rond. Sur le toit d'ardoises des taches de rouille étalaient çà et là leurs moires d'or ; sur le toit de chaume, il y avait toute une végétation que le premier rayon de soleil de l'année commençait à faire revivre. Êtes-vous de mon avis? je ne trouve rien de charmant comme un toit, mais surtout comme un toit de chaume. Ce petit jardin de la cheminée qui naît là tout seul et que personne ne cultive, cette camaraderie du parfum avec la fumée et du printemps avec l'hiver , ce grand chapeau de paille de la maison qui se fait à lui-même son bouquet, ont toujours eu le don de me ravir. Mais ce qu'il y avait de vraiment beau dans la ferme de madame Yvonne, c'était la basse-cour. Au milieu, un large bassin avec sa margelle usée servait

I8i CRAPOUILLET.

à la fois d'abreuvoir aux quadrupèdes et de lac aux volatiles aquatiques; au fond, un puits; sur les côtés, les auges; à droite, en entrant , l'écurie ; à gauche, l'étable ; un pigeonnier dans le haut de la tourelle ; dans un coin le clapier, dans l'autre le poulailler , au seuil le chenil du chien de garde ; tout cela admirablement distribué et peuplé d'un monde d'animaux vivant , remuant, allant , courant, mangeant , mugissant ; c'était là la basse-cour dans toute sa splendeur , dans toute sa vie et dans toute sa joie.

On sentait, à voir la manière dont toutes ces bêtes étaient soignées, qu" elles avaient dans la ferme un ami particulier. Cet ami, celait notre bouvier Claudin. Aussi, quand il entra, soit pour le féliciter de la bonne action qu'il venait de Taire dans le cimetière, soit seulement pour lui faire fête comme à un protecteur quotidien, il y eut une émotion générale dans la population. Les pigeons sautèrent à bas du toit et se mirent à voleter autour du bouvier ; les poules sautèrent à bas de la meule et accoururent; les oies, plus lentes, tournèrent leur cou de son côté et lui envoyèrent un bonjour amiccd; les chevaux hennirent ; les bœufs, les vaches et le taureau mugirent; les cochons grognèrent; deux cannetons qui voguaient sur le lac daignèrent débarquer pour le recevoir; les dindons firent la roue, et le chien de garde vint lécher la main qui portait l'oiseau blessé.

Claudin reçut ces témoignages de sympathie avec la gravité d'un roi qui se sait aimé de ses sujets. Il traversa la cour et «ntra dans la maison.

CRAPOUILLIiT. 185

ition qu'il no fût que simple l)Ouvipr, Claudin, en sa qualité de filleul de la fermière, était traité par elle avec plus d'égards que les autres serviteurs. A la mort de madame Daubry ,' madame Yvomic , se souvenant (|u'elle avait été elle-même orpheline, l'avait recueilli chez elle et, en le recueillant, l'avait presque adopté. Elle s"était charpée de faire son éducation ; mais cette éducation, il faut le dire, était difficile à faire. Claudin avait l'esprit peu souple, et, bien qu'il ne fût pas paresseux, il était beaucoup plus porté vers la contemplation et la rêverie que vers l'étude. H y avait six mois que sa marraine avait commencé à lui apprendre à lire et à écrire, et, soit que la beauté de la fermière donnât à l'élève des distractions pendant les leçons quotidiennes qu'il recevait d'elle, soit que ses dispositions littéraires fussent lentes à se développer, madame Yvonne avait eu jusqu'ici une [)eine extrême à faire avancer le l)0uvier sur la route de l'alphabet. Quanta l'écriture, c'était pire encore. Madame Yvonne avait voulu lui faire faire des bâtons, mais elle n'avait encore obtenu de sa calHgraphie que des pieux et des gourdins.

Madame Yvonne, on le voit, était une fermière comme on n'en trouve pas tous les jours sur le dos d'un cheval de ferme. Elle avait reçu une éducation suffisante, elle avait assez vu du monde des villes pendant les sept ou huit ans qu'elle avait passés au pensionnat de Fontenay, pour que cette teinte d'urbanité eût sensiblement épuré sa grâce. C'était presque, qu'on nous passe le mot, une paysanne de la ville. Sa fortune, tout entière dans la ferme,

180 CRAPOUILLi:T. .

la forçait à y vivre ; mais, si les choses avaient tourne autrement, la jolie fermière aurait fort bien pu loger au chef-lieu et aller aux soirées du sous-préfet de Fontenay sans y faire tache. Elle n'était ni totit à fait une dame, ni tout à fait une fermière ; elle était entendue dans les affaires, et en même temps elle avait une certaine distinction de langag3 , de toilette et d'allure qui faisait d'elle , au milieu des luronnes d'Oulmes , une espèce de châtelaine aux petits sabots, admirablement placée sous ce toit moitié ardoise et moitié chaume. Huit ans de pension et sept ans de ménage et de veuvage dans la ferme l'avaient successivement vernie et dévemie. Son éducation s'était tour à tour faite et défaite; elle avait les façons de la ville et les mœurs de la campagne. Telle qu'elle était, elle ressemblait à un bouquet de fleurs des champs noué avec une faveur.

L'éducation que madame Yvonne donnait, à ses moments perdus, à son filleul se ressentait naturellement de ce qu'elle était elle-même, et notre bouvier, au mo-r ment où nous en sommes de cette histoire, était un vrai sauvage un peu dégrossi. Ainsi, chaque fois que, selon l'habitude , il accouplait dans son parler le pluriel avec le singulier, et lâchait un favons ou un fsommes, sa marraine , sans 'être le moins du monde ni ridicule ni précieuse, ne manquait jamais de le reprendre sur sa faute, si bien que le bouvier en était venu à dire tantôt j' sommes et tantôt /a?. Il lui avait été jusqu'ici impossible do se défaire de ce malheureux mélange et de brouiller, une fois pour toutes, dans sa conversation, le sin-

CRAPOLILLKT. 187

tïuliov avor le plai'i<'l. Il était ('oiiuiic ces Anglais qui ont Jongtonips apiiris le, tVanr-ais et (lui, malgré tous los (ïfforts do leurs professeurs et tous leurs séjoui's à l^aris, meurent dans rimpénitence finale après avoir dit toute leur vie : « Mon casquette cl ma chapeau. »

On s'étonnerait peut-être qu'étant Tobjet d"une telle sollicitude de la part do sa marraine, notre paysan remplit de si niodestes fonctions dans la ferme, si nous n'ajoutions que c'était Claudin lui-même qui les avait choisies. Claudin , nous l'avons dit , avait la vocation du Itétail; il avait mieux aimé servir los bétes que les gens, r.e goût peut paraître singulier au premier abord; mais, [)Our peu qu'on y réfléchisse, on reconnaîtra qu'il ne manque pas de quelque raison. Le service des hommes a toujours quelque chose d'humihant et de pénible. L'animal est le meilleur des maîtres ; du moins était-ce là l'opinion de Claudin. Il éprouvait des joies secrètes et comprises de lui seul dans les mille détails de son service; car il ne s'occupait pas seulement de son taureau et de ses bœufs, il s'occupait de toute la maisonnée des quadrupèdes et des volatiles. Il était, à vrai dire, le principal valet, et par conséquent le principal seigneur de la ferme. C'était lui qui donnait le grain aux poules, le chou aux lapins, le foin aux chevaux, l'herbe aux vaches et les glands aux porcs. C'était lui qui était le parrain des génisses et des poulains, lui qui mariait, qui Iiaptisait et qui élevait ses bestiaux dans la basse-cour. Il était le maire de ce village des betes.

Il n'y avait pas jusqu'aux niches où il ne fût popu-

188 CRAPOUILLET.

laire. Quand il y prenait un rayon de miel, les abeilles, qui auraient dévoré de piqûres tout autre que lui, se promenaient sur ses doigts , voltigeaient et bourdonnaient autour de sa tête. Ses mains avaient leurs entrées chez la reine de l'essaim.

Claudin passait donc son temps dans les soins de la métairie, quand il n'était pas aux champs. Il mettait son orgueil à ce que madame Yvonne trouvât tout bien tenu et tout prospère. La laiterie, grâce à lui, était un miracle de propreté. Les temnes, les brocs, les jattes, les écuelles, tout cela reluisait que c'était plaisir. Les litières de l'étable et de Técurie étaient toujours fraîches, et les râteliers garnis. Un parfum de santé et de contentement s'en dégageait.

Aussi les bestiaux lui témoignaient-ils leur reconnaissance de mille manières. Les chevaux ne manquaient jamais de frotter leurs naseaux contre sa main quand il les étrillait, ni les bœufs de le caresser amoureusement du bout de leurs cornes quand il les accouplait sous le joug. C'est pourquoi Claudin se sentait largement payé de ses soins, non-seulement parce qu'il voyait la ferme heureuse, mais aussi parce qu'il voyait la fermière satisfaite.

Quand il était au pâturage, assis à l'ombre ou debout dans la bruyère, Claudin, au miheu de son troupeau, n'avait jamais un moment d'ennui. Il regardait ses bêtes manger, il écoutait leurs cris, il étudiait leurs goûts et leurs mœurs, il leur parlait et leur chantait parfois des airs du pays; il avait peut-être un vague sentiment de

CRAPOUILLKT. 189

tout ce (juc la vie do [vMro coiilicul de poésie; il avait |)eut-i'tre conscience qu'il «'"lait en quelciue sorte linterniédiaire mystérieux cntr(î 1" instinct muet de l'animal et la toute-puissance divine ; et, le soir, quand les premières étoiles paraissaient au ciel, quand les champs «îtaient solitaires, et que , seul au milieu de ses bœufs, il mêlait sa voix à leur mugissement, il lui semblait ([uc ce mugissement devenait pres(juc un hymne, et que lui, l'obscur bouvier, il conduisait son troupeau jusqu à Dieu.

Il y avait nombreuse compagnie dans la cuisine de la forme quand Claudin y parut.

C'était une Aaste pièce très-haute de plafond et des plus gaies. Le mur qui faisait face à la porte était entièrement envahi par la cheminée, gouffre immense et noir où flamljait une montagne d'herbes sèches et d'ajoncs dont les flammes claires et parfumées caressaient les rondeurs d'une marmite monumentale. Dans l'intérieur de la cheminée, sur les côtés, s'étendaient deux bancs de pierre appartenant à la muraille même, et sur lesquels était assise une partie de la société. Cette cheminée était elle-même une chambre. On y faisait la soupe et la conversation. Quatre fenêtres s'ouvraient, les unes sur la basse-cour, les autres sur le potager et sur le verger. Un dressoir de chêne surchargé de faïences peintes, de verreries de cristal taillé, de poteries de toutes formes et de toutes couleurs, et au centre duquel brillait

CRAPOUILLET. IM

un masmfiquo plat du Japon , occupait une des om})rasuros dos fonAlres. Dans l'autre embrasure était posée une horloge de huit jours, h cadran de cuivre ciselé et à gaîne incrustée do dessins gracieux découpés dans un bois différent de celui de la gaîne. Deux ou trois coffres sculptés complétaient, avec une table et quelques chaises, rameublemcnt de cette salle. Les pou- Ircs disparaissaient littoraloment sous les quartiers de lard fumé et sous les jambons qui y pendaient do toules parts , do telle sorte que, si Gargantua avait été invité à un repas dans cette cuisine , il aiirait dîné rien qu'avec le plafond.

C'était ce jour-là, on s'en souvient, la fête de la belle fermière .

Madame Yvonne avait vingt-cinq ans. Elle était brune, mais rose ; elle avait les clieveux noirs, les yeux noirs, la bouche bien faite , mais quelque peu provocante, le nez retroussé, les oreilles mignonnes avec de grandes boucles d'oreilles qui en faisaient ressortir la petitesse. Vêtue à la mode du pays , elle était coiffée d'un haut bonnet de tulle blanc, avec deux ailes de dentelles qui se balançaient autour de sa jolie figure comme deux éventails. Elle avait au coii une croix d"or. Un corsage échancré sur sa poitrine montrait la naissance de deux monts de neige si blancs, si purs et si gracieux qu'ils devaient assurément faire oublier le Calvaire à la croix ; et pourtant, bien que madame Yvonne fût potelée comme une caille, elle passait pour maigre dans le village, où les appas vigoureux étaient seuls appréciés, et se croyait

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même forcée d'employer, pour remédier à ce défaut imaginaire, certains artifices augmentatifs dont son corset savait le secret, mais dont son corsage ne disait rien. Sa jupe courte, c'est-à-dire descendant jusqu'à mijambe, se soulevait par instants au point qu'il fallait pour faire désirer et soupirer. Un tablier de percale brodée, dans les poches duquel elle enfonçait ses mains, mais qui avait les poches petites , ce qui permettait de supposer de petites mains, achevait de donner un tour des plus galants à cette accorte veuve. C'était une de ces fraîches et piquantes personnes dont le diable a chiffonné le minois et repassé le tablier. N'oublions pas , pour compléter ce croquis, une chaîne d'acier pendue au côté de la jupe et portant une paire de ciseaux, un couteau et des clefs. Quand enfin nous aurons dit qu'elle avait des bas à jour et des souHers vernis à boucles , vous aurez le portrait en pied de cette fermière qui, ainsi vêtue, aurait fait bêler les brebis de Boucher.

Toutes les fois que madame Yvonne avait occasion de prendre dans le coffre peint de la chambre à coucher son costume de fête et de s'en parer, c'était pour elle un vrai régal de coquette. On l'avait souvent conduite au théâtre de Fontenay dans son enfance, et elle avait vu la Belle Fermière de mademoiselle Simon Candeille , et peut-être même mademoiselle Simon Candeille ellemême dans ce rôle de sa création et de sa prédilection . Elle avait vu de plus, à cette époque, quand leurs tournées en province les amenaient à Fontenay, toutes sortes de paysannes d'opéra-comique comme madame Gavau-

CHAIMiriLIJIT. 193

dan ot ma<l('inois('llo Boulanger. Aussi, quand elle se moUait en loiletle dujiays, l'ex-pcnsionnairo était ravie. Elle; pirouettait en faisant ballonner sa ju[»e avec une joie (Tenfant. Elle se trouvait invraisemblable. Il ne lui manquait plus que des mouches, un œil de poudre et un couplet.

Tous les valets et tous les garçons de sa ferme, laquelle occupait un bon tiers de la population du village dont elle était la richesse, étaient réunis dans la salle basse avec quelques amis de la fermière. Ils étaient tous parés de leurs vêtements du dimanche et leur costume était à peu près semblable à celui de notre bouvier. Sur la table étaient déposés les divers cadeaux qu'avait reçus d'eux madame Yvonne. C'étaient, d'une part, les présents fournis aux plus pauvres par leurs champs , leurs jardinets ou leurs vergers, c'est-à-dire une pleine jatte de lait doux, un boisseau de froment, un panier de poires, de raisins secs ou de noix. C'étaient, d'autre part, les cadeaux achetés par les plus riches à la foire de Fontenay , c'est-à-dire des hagues en or enchâssant quelque grosse verroterie , des chaînes de cou , de la dentelle , une pièce de soie , une pendule représentant Duquesne à la conquête d'Alger, et enfin une boîte d'allumettes chimiques , grande rareté à cette époque du briquet et de l'amadou, où l'homme n'avait pas encore créé la lumière .

Madame Yvonne était radieuse. Elle adressait à chacun un mot, un comphment, un remercîment. C'était dans la salle un bourdonnement de paroles et de ba-

19î CRAPOUILLET.

vardages à ne pas s'entendre. De temps en temps, réclat de rire frais et sonore de la maîtresse de la maison s'envolait comme une fusée au milieu de la causerie générale. Claudin entra si doucement que personne ne remarqua sa présence.

Mais à peine était-il allé s'asseoir modestement dans l'embrasure d'une des fenêtres , portant toujours son pierrot dans sa main et cachant sa main dans sa veste, que la porte s'ouvrit de nouveau et d(^na passage à un personnage bruyant qui parut , le fusil sur l'épaule et la gibecière au côté. Il eût été impossible àe trouver un type plus parfait du fat -du village. A son habit de drap fin en queue de morue, à son gilet de satin broché, à son pantalon trop court et à ses bottes vernies trop longues, à je ne sais quel air heureux de lui-même, sûr de ses charmes ot confiant dans sa supériorité, il était facile de reconnaître le coq local. Il en avait tout, le nez crochu, la jambe maigre et sèche, et jusqu'à la crête, figurée sur son front bas et étroit par un toupet de cheveux frisés et pommadés qui, pour compléter l'illusion, étaient du plus beau rouge. Ce nouveau venu n'était pas seulement laid , il avait l'air madré et rusé , et la physionomie retorte d'un paysan sous l'accoutrement d'un citadin. L'œil (lu renard complétait en lui le profil du coq. Vous et moi, nous l'aurions trouvé fort ridicule; mais, dans le l)ourg, il faisait sensation d'élégance. On l'appelait le Parisien, parce qu'il avait été un an au collège à Paris, et qu'il en avait rapporté le langage et le vêtement du beau monde. Gravure de mode tirée sur du papier à

r.RAPoriLLRT. m,

siicro, maître ricniK^nt Rnison, c.'ir c'(''tait lui, avait donc rattitude victorieuse et irrésistible ffune caricature satisfaite de ressembler.

Il faut croire que madame Yvonne lui trouvait une tournure de séducteur très-salisfaisante pour un mari, car elle s'avança vers lui en souriant.

— Belle dame, dit-il à la fermière, permettez-moi de déposer à vos pieds ce couple de perdrix que je viens d'abattre à votre intention.

A ce mot, Claudin tressaillit; il reconnut dans son rival le chasseur dont il avait entendu le coup de fusil dans le cimetière et dont il avait recueilli l'innocente victime, en sa qualité de bon Samaritain des bêtes. Ce petit être qu'il sentait palpiter sur sa poitrine lui en devint plus cher, et il se promit de le guérir.

Madame Yvonne salua gracieusement le fils du notaire et aperçut alors, en relevant la tête, sonfdleul qui n"osait la regarder.

— Ahl c'est toi, Claudin, fit-elle. Mais avance donc, bêta, et viens m'embrasser !

Claudin ne répondit pas et devint cramoisi. Il avait souvent été embrassé quand il était plus petit par sa marraine, mais il n'avait jamais pris l'initiative du baiser. Depuis que Claudin éprouvait un tendre sentiment pour madame Yvonne, il lui semblait qu'il y avait désormais une immense distance entre sa bouche et la joue de sa marraine.

Il se leva pourtant et s'approcha d'elle.

— Allons, lui dit-elle, embrasse-moi vite. Je n'ai pas

lyo cp,ai>ouillp:t.

le temps d'attendre que la fantaisie t'en vienne, vilain sauvage! Vite donc, et fais-moi ton cadeau!

Et elle tendit sa joue.

Mais Claudin, devant ce baiser qui s'offrait de si bon eœur, se sentit une immense envie de pleurer, et il s'enfuit de la salle au milieu d'un éclat de rire général, dont la voix de fausset de maître Clément prolongea longtemps riiilarité.

Mais le soir, quand toute la compagnie se fut retirée et qu'il ne resta plus dans la salle basse que madame Yvonne, elle vit entrer son filleul qui tenait son chapeau dans sa main gauche et qui de sa main droite couvrait l'intérieur de la coiffe.

— Ah! vous voilà donc enfin, vilain boudeur! s'écria gaiement la fermière. Vous venez chercher votre baiser?

Claudin, qui s'avançait, s'arrêta.

— Non? interrogea la fermière. Ce n'est pas ça. Ah! j'y suis : tu viens me bailler ton cadeau?

Claudin, plus embarrassé que jamais du ton légèrement ironique de sa maiTaine, tourna son chapeau dans sa main, de telle sorte qu'un petit cri s'en échappa.

— Que diable caches-tu là dans ta coiffe? fit la fermière. Un joujou à ressort?

Claudin avança timidement son chapeau.

— Est-ce ton cadeau, par hasard ?

Claudin fit de la tête signe que oui.

— Voyons !

La fermière s'avança curieusement, écarta la main du bouvier et regarda dans le chapeau de Claudin.

CHAlMdlLLIÛT. 197

— Oh! 1(1 vilaine beto! s'écria-l-elle. Qu'est-ce que c'est que »;a t

l-e pirscnt de (Uaudin était en effet fort laid et méritait rexclaiiialion do madame Yvonne. Figurez-vous une mai^'re boule de plumes brunâtres à peine poussées et d(''jà liérissées, un corps bleuâtre par endroits et chauve do son duvet, une grosse tète avec des yeux voilés d'une paupière membraneuse qui se soulevait péniblement, un énorme bec jaune tout ouvert qui ressemblait à une gueule, un air eiïaré et elîrayé, une aile pendante, l'autre tendue et essayant de voler, tout cela sautillant, se débattant et poussant force cuics de détresse.

Avez-vous vu quelquefois un pierrot au sortir du nid? ce n'est encore qu'une ébauche et qu'une difformité. Le corps est trop maigre, la tétc trop grosse, la plume longue ici, courte là, absente sous le ventre. C'est à peine s'il a une queue ; il est tout pattes et tout bec. Il ne vole pas, il saute. C'est une vraie misère que ce petit squelette d'oiseau qui sort du nid. Il est cliétif, il est faible, il est affamé, il est laid. Ce qu'il montre, ce ne sont pas des plumes, ce sont des os. Ce qu'il ouvre, ce ne sont pas ses ailes, c'est son bec.

Et quel becl un bec béant, un bec éploré, un bec en détresse, un petit gouffre qui crie : Au secours!

— Mais il est affreux, ton moineau! exclama de nouveau la fermière en riant à belles dents.

(^laudin soupira.

Madame Yvonne avait touché de son doigt le bord de

108 CRAPOUILLET.

la coiffe. Elle vil que son doigt était humide et rouge. Étonnée, elle regarda de nouveau l'oiseau et Claudin.

— ■ Tiens 1 il saigne! fit-elle avec un accent de pitié subite.

- — C'est pour ça que je vous le donne, répondit le bouvier.

Comment celte idée de faire à sa belle et coquette nian*aine un aussi triste présent que son pierrot étaitclle venue à notre bouvier? Était-ce bêtise? Non, c'était naïveté. Nous Tavon^ dit, Claudin était naïf. Il ne savait pas ce que c'est qu'une coquette, mais il se figurait, à sa manière, ce que ce doit être qu'une femme. S'il souffrait en silence des prétentions de sa marraine, si c'était parfois pour lui une cause d'amertume que ce luxe de la paysanne, s'il ne regardait souvent qu'avec tristesse ces dentelles, cette jupe courte et cette croix d'or, il se consolait en se disant que sous ce corsage charmant il ne pouvait pas ne pas y avoir un co^ur. Pour Claudin, toute femme était nécessairement bonne. La beauté n'était à .ses yeux que le signe visible de la bouté. Il ne croyait pas que cela fût possible ù la nature d'avoir créé un vi-

20O CBAPOUILLEÏ.

sage aussi gracieux que celui de madame Yvonne sans Tavair accompagné dun cœur sensible, et d'avoir fait une telle rose poiir en oublier le parfum. Il était persuadé que le bon Dieu en personne s'était dérangé de ses affaires pour être le parrain de sa marraine.

11 la voyait coquette, quoiqu'il ne se rendît pas bien compte de ce que ce peut être que la coquetterie, mais il la savait bonne au fond et à ses heures. Trop pauvre pour rien acheter, trop timide pour rien offrir, il avait compté sur la sensibilité de sa marraine pour faire faire à son infortuné pierrot la moitié du chemin. Il lui avait apporté la moitié de son action. Or le pierrot était laid, mais, convenez-en, même pour le plus naïf des bouviers, l'action était belle.

Et puis Claudin se disait (et ici sa simplicité valait le plus profond de tous les calculs) que ce serait peut-être un hen entre sa marraine et lui que cette pauvre petite bête à soigner, que madame Yvonne viendrait peut-être, dans ses moments perdus, lui en demander des nouvelles, qu'elle finirait peut-être par s'y intéresser, qu'elle voudrait savoir ce qu'il était devenu, que, s'il se privait, elle s'y attacherait, tout affreux qu'il était; et alors il semblait au mélancohque bouvier que, si sa marraine en venait à aimer ce moineau blessé par son rival et sauvé par lui, ce serait comme s'il se formait entre sa marraine et lui un secret échange du môme sentiment. Cette aile à soigner mettrait leurs deux cœurs ensemble pour un moment. C'était bien peu de chose, c'était bien loin d'être un rapprochement de leurs deux destinées ; mais enfin

r.RAi (M illi:t. 'loi

(détail un petit coniinenccment de quelque chose. Maître (;iétîient offrait à nuidame Yvonne des oiseaux morts; lui, il donnait à sa marraine un oiseau blessé, une guérison à faire, une sauvagerie à apprivoiser, une victime, une innoccnice, un pauvre être tremblant comme lui, chétif connue lui, railbi comme lui, farouche comme lui, saignant connue lui 1 Son cadeau, ce n'était pas l'oisoau, c'était la blessun;.

Vous souriez, n'est-ce pas? Eh bien, souriez!

Le soir même, Claudin avait découvert dans un coin une vieille cage carrée en fil de fer, toute bosselée et toute rouillée, avec une petite porte décrochée et ne tenant plus que par une charnière. Il retapa la cage, rajusta la porte. Puis il coupa des branches d'osier et passa la nuit à en faire un nid ; puis il mit le nid dans la cage et le pierrot dans le nid.

Le lendemain matin, comme il achevait ce travail, madame Yvonne entra dans le gi*enier du bouvier.

Elle avait parfaitement oublié le présent de Claudin et venait lui donner quelques ordres. En le voyants! affairé, elle regarda la cage, elle regarda le moineau, et son hilarité de la veille la reprit. Madame Y'vonnc avait malheureusement les plus jolies dents de la terre et les mieux soignées. Elles étaient blanches, fines et au complet. Aussi madame Yvonne riait-elle à tout propos, et elle avait tort. C'est parfois le rire qui gâte les dents.

Mais aussi, il faut le dire, c'était, en effet, un spectacle dont bien des hommes et toutes les femmes se se-

202 CRAPOUILLET.

raient amusés que ce moineau blessé dans cette cagemalade.

— Où as-tu déterré cette cage-là? demanda madame Yvonne.

— Dans le hangar à k charrette, répondit le bouvier.

— Et ce nid?

— • Je Favons fait moi-memo.

— C'est donc tout de bon -que tu t'es affolé de ce pierrot?

— Avec votre permission, marraine, c'est tout de bon.

— Drôle de garçon!

— Je me suis mis dans la tête de le soigner.

— Mais pendant que tu seras aux champs?

— Marraine, si vous vouliez, je porterais sa cage dans la fenêtre de la cuisine, et vous lui donneriez un coup d'œil de temps en temps.

— Pauvre pierrot 1 fit madame Yvonne. Il est bien laid.

— C'est un oiseau tout d'môme, reprit le bouA'ier. , — Mais il est très-mal dans ta cage.

— A moineau saignant, cage rouillée.

— Allons 1 soit ; je t'accorde la fenêtre que tu veux.

— Et le coup d'œil de temps en temps?

— Et le coup d'œil.

— Et un peu de coton pour son nid ?

— Du colon? mais je n'en ai pas. Où veux-tu que j'en prenne?

Mais un sourire ghssa sur la bouche de la fermière,, et, profitant du momenjt où le bouvier avait les yeux

CUAPOUILLKT. 20.1

haissés, elle mit la iiiaiu dans sa gorgerettc et on tira une pincée d'ouate blanche vi parfumée.

— Tiens! en voici, ilt-elle.

— Oh! merci, belle marraine, reprit (Uaudin cfui avait relevé les yeux assez à temps pour voir de quelle cachelle mystérieuse sortait ce coton embaumé, et qui, profitant lui aussi d'un moment où sa marraine avait les yeux tournés, le porta passionnément à ses lèvres.

Mais la fermière avait ramené son regard assez à temps sur Claudin pour remarquer ce mouvement.

— Il a refusé hier soir de m'cmbrasser sur la joue, pensa-t-elle en s'éloignant, et il m'embrasse ce matin sur... Pas si bête, monsieur le bouvier!

TI

Un mois environ s'était passé depuis la fête de madame Yvonne. On était arrivé à l'époque des grandes charrues.

Ceux qui n"ont pas visité en avril certaines parties do l'ouest et du nord de la France, où les terres sont fortes, ignorent ce que c'est que ce merveilleux labour qu'on appelle les grandes charrues. Elles ont en général lieu tous les quatre ans. C'est dans les villages une solennité. On se prête des bétes de somme et de trait, de ferme en ferme, à plusieurs lieues à la ronde. Les fermes riches prêtent aux fermes pauvres. Alors, tout en se promenant au hasard, on aperçoit de temps en temps, au revers d'un chemin, au-dessus d'une haie, à travers une rangée de peuphers, de bouleaux ou de sureaux, un attelage majestueux de chevaux et de bœufs attachés deux à deux avec de longues chaînes de fer, les chevaux au joug des

liœufs et les bœufs au timon de la chaiTuo. La terre noire, domptée par la puissance des robustes animaux, se soulève, se creuse, résiste et rejaillit enlin en mottes épaisses et rondes du tranchant de Ténorme soc. Les chaînes frissonnent au flanc des bètcs, la poussière s'envole de leurs pieds, et le vent sort de leurs naseaux. Le soleil, tombant d'aplomb sur l'attelage, dore les cornes des bœufs, les croupes des chevaux, les chaînes des harnais et le fer du soc. La terre est dure, et l'attelage s'avance péniblement. A chaque demi-tour du champ, on fait halle ; le cheval souffle, fume, hoche la tête, secoue sa crinière, remue la queue, piaiïe, hennit, bondit et ronge son frein ; tandis que le bœuf, muet et fixé au joug, baisse un regard patient, triste et pensif vers le sillon. On dirait la hberté et l'esclavage attelés enserable à celle grande œuvre de la vie. Cependant, autour de ces travailleurs, tout commence à s'égayer dans les champs. Voici les primevères, ces premières étoiles du printemps, qui rayonnent dans la jirairic ; le trèfle, le sainfoin, la luzerne, la sauge, le thym, le cresson, la ciguë, la violette, la pâquerette, mille herbes de toutes formes, s'agitent sous la brise et parfument l'air. Le bouton, œuf de la fleur, brise partout sa coque verte ; le chèvrefeuille, la clématite sauvage, l'aubépine percent déjà les buissons de leurs pousses naissantes. Les verdiers, les pinsons, les mésanges, les chardonnerets, les rougesgorges, ces papillons des arbres, commencent à fredonner leurs premières notes et à rétablir, avec leur musique qui vaut un parfum, un charmant équilibre de grâce

206 CRAPOUILLEÏ.

entre le chêne et le rosier, Tout vit, tout aime, tout chante, et dans la campagne, dans le ciel, dans le pré, dans riierbe, sur la branche, tout semble bénir de loin les sombres et laborieux forçats de la charrue.

— Hu donc ! Jacquot ; tu laisses trop tirer la Grise , paresseux ! Allons , le Baveux ; allons , te Bousseux ; allons, le Fumeux, du cœur à l'ouvrage! MaiTon-d'Inde, tu vas tâter de la gaule ! toi aussi, Noblet ! Du courage , Pied-Fourchu I c'est aujourd'hui le premier jour des grandes charrues ! Il s'agit de labourer profond et de tailler de la besogne à la terre pour toute l'année ; pas vrai, mon petit Crapouillet?

Cette dernière apostrophe , qui terminait l'éloquente' allocution de Claudin à ses bêtes , ne s'adressait ni aux deux chevaux , ni aux cinq bœufs , ni au taureau timonier, mais bien à un pierrot qui, perché sur une des dix cornes de l'attelage , se faisait tranquillement voiturer par la charrue. Ce moineau n'était autre que celui que Claudin avait recueilU et offert à sa maiTaine. Après un mois de sohis , dont la fermière lui avait prodigué sa bonne part, il était, comme vous voyez, parfaitement rétabli et avait même l'honneur d'être inscrit, sous le nom de Crapouillet , à l'état civil de la ferme. D'où lui venait ce vilain nom ? Eh, mon Dieu ! il lui venait de sa laideur. Le filleul de madame Yvonne avait la manie d'être parrain ; il baptisait les quadrupèdes et les volatiles importants ; il aurait eu trop affaire à donner des noms aux poussins, aux cannetons, aux dindonneaux et aux cochons de lait ; mais nous gagerions que le coq ,

CHAl'OllMJrr. 207

3'ânon otlc cliat avaioni, tout c.f^ qu'il faut pour passera la posloritô, ni plus ni moins que si les fables de la Fontaine , ces fées des hôtes , les avaient touchés de leur baguette.

Crapouillet ! Jamais nom ne fut mieux trouvé que celui-là. Hélas ! quand un oiseau s'appelle Crapouillet sans •que la poésie réclame , comme il faut qu'il ait été ahan- •donné du ciel et de M. do Florian en sortant de l'œuf! Or, depuis un mois, In i>ierrot de Claudin avait grandi, mais il navait pas embelli. Ses plumes avaient poussé , mais elles étaient restées ébouriffées. Son corps avait grossi . mais son bec n'avait pas diminué. Il avait toujours ce même petit cri plaintif et semblable au bégayement d'un chant. Il avait toujours ces mêmes longues pattes sautillantes. Enfin complétez vous-même le portrait, et imaginez toutes les disgrâces dont un oiseau ' fût-ce un pierrot, doit être accablé pour pouvoir s'appeler Crapouillet, sans que cola flatte le crapaud.

Tel était pourtant le nouvel insé[)aral)le de Claudin.

Nou.- devons ajouter à sa louange que, quoique guéri ■et quoique capable et maître de s'envoler, il n'avait pas déserté la ferme. On lui avait rendu la liberté, mais, comme l'avait prévu le bouvier , le moineau apprivoisé ne §'en était pas servi pour fuir ses Ijienfaiteurs. On pensera ce qu'on voudra de la fidélité de cet oiseau trouvé , mais toujours est-il que , depuis le jour où il s'était senti cliaudomont installe dans l'ouate que ma- <iame Yvonne avait extraite pour lui du voisinage de son cœur, notre pieiTot s'était attaché à notre l)Ouvier et à

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notre fermière. En effet, tout mal venu qu'il était, il avait fini , au grand bonheur de Claudin , par intéresser madame Yvonne. Madame Yvonne s'était habituée à lui, et peu à peu elle s'était surprise à laimer et même aie gâter. A partir de ce moment, le paradis avait commencé pour l'oiseau.

Madame Yvonne l'avait si doucement caressé de sa main blanchette , elle l'avait si déUcatement pansé en lui baignant l'aile dans de l'eau salée , elle lui avait si maternellement ouvert le bec pour y introduire du jaune d'œuf au bout d'une allumette prise dans la précieuse boîte qu'elle avait reçue le jour de sa fête , et dont elle avait cassé le bout soufré ; plus tard, pendant sa convalescence, madame Yvonne lui avait donné de si bonne brioche et de si excellent mouron ; Claudin , de son côté , lui avait apporté des champs en si grande variété de certaines herbes et de certains fruits sauvages dont le moineau est particulièrement friand ; il lui avait fourni de l'eau de source si fraîche ; enfin ses deux protecteurs avaient si généreusement sacrifié àr sa cage et à son nid la meilleure place de la cuisine , c'est-à-dire l'angle de la f nêtre où le soleil du midi faisait chaque jour une longue étape , et , un beau matin , on lui avait si libéralement ouvert cage et fenêtre en lui disant : Vat'en, si tu veux ! — que Crapouillet ne s'en était pas allé, se sentant retenu par son aile auprès de ceux qui la lui avaient guérie.

Nous nous trompons en disant qu'il ne s'en était pas allé. Il avait fait mieux, il était parti, avait fait un

CHAPOUILLKT. 'i()f>

tour (le ciel et (Hait revenu, Ir soir, [lusser lanuil dans sa cage. Inscnsiblcincnt , à incsuro que le printemps s'avançait, la promenade de Oapouillet s'était l)ien un (>eu allongée. Mais il ncs s'était jamais permis de découclier. A la nuit close , il rentrait île lui-même à son logis de fils de fer, dont on laissait la porte ouverte ainsi que la fenêtre qu'on n'appela bientôt plus que la fenûtreà Crapouillet. Il prenait la clef des champs, mais il la rapportait dans sa cage.

Le jour donc, il courait, il volait, il sautait à droite et à gauche dans la basse-cour, sur le toit, il parcourait la ferme du haut en bas, il inspectait l'étable et l'écurie, il faisait connaissance dans le poulailler avec ses nouveaux amis les poussins , ou bien il allait faire des visites de politesse dans le bois à ses anciens amis les pierrots. Car Crapouillet était fidèle à ses deux patries, fidèle à la ferme et fidèle à la nature, fidèle au ciel et fidèle à sa cage. Les honneurs ne l'avaient pas corrompu. Il s'était attaché à Claudin et à madame Yvonne ; mais ce n'était pas une raison pour qu'il oubhât son origine démocratique, et il n'était pas capable pour cela de briser ses relations de famille avec les faubouriens des arbres dont il était frère. Parce qu'il avait, le soir, bon gîte et bon lit, parce qu'il avait pignon sur basse-cour, ce n'était pas une raison pour qu'il prit des an-s de pierrot parvenu, des façons de moineau qui a fait son chemin et des allures d'oiseau rare. Crapouillet était apprivoisé, mais il n'était pas asservi. Crapouillet était dans ses

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meubles , mais il n'était pas prisonnier. Il était resté le boliemc du ciel.

Il n'y avait dans sa vie qu'une chose de plus, c'était une cage et deux amitiés.

La cage n'avait rien de splendide, bien au contraire. Il fallait être un simple moineau pour s'y plaire. Retenue à Fembrasure de la ci'oisée par une mauvaise ficelle attachée à un gros clou , elle était toute petite , toute de travers , toute rouge de rouille et n'avait aucune des commodités de la vie. On y eût cherché en vain le biscuit de mer , la^graine en branche , la mangeoire , le perchoir et la bouteille de verre. Cette cage n'avait qu' un luxe , c'était une porte ouverte , c'est-à-dire la liberté 1

Quant aux deux amitiés , celle de madame Yvonne et celle de Claudin , elles étaient ce qu'elles devaient être pour être durables avec un moineau. Elles n'étaient pas exigeantes. Elles laissaient Crapouillet maître de sa personne, et se bornaient à lui offrir l'hospitalité la plus patriarcale et la plus large.

Aussi, quand Crapouillet avait suffisamment fait acte de présence dans le voisinage, il s'orientait pour retrouver le champ de Claudin et il y arrivait tout droit. A partir de ce moment, il était tout à ses affections humaines et terrestres. Le moineau arrivait donc et se posait le plus gentiment du monde, — tout laid qu'il était, — tantôt sur les boeufs et tantôt sur le bouvier. Il y a des grâces qui résistent à tout, surtout quand elles ont des ailes. Ces ailes ont !;eau être grises et hérissées, quand elles

CnAlMlUILLKT. ' îtl

tressaillont de joie , quand elles battent clouceruenl sur ('ll<>s-inèines et ((U'clles conduisent à travers l'espace le cœur dun moinçau, on est touché malgré soi, on oublie leurs plumes et on ne voit plus que leur vol.

Quand midi, c'est-à-dire l'heure du dîner, sonnait au clocher du village, Crapouillet, en quelque lieu cfiiil fût, qu'il fût près ou quil fût loin , qu'il fût au haut d'un arbre , au bord d'un toit, au iiout d'un champ , à midi ju»te, au moment où l'heure achevait dans l'air sa dernière vibration et où tout le monde à la femie se mettait à table, on entendait un coup de bec résonner à la croisée. C'était le moineau qui venait dhier. Claudin ouvrait la fenêtre, et ce dernier convive, que chacun connaissait déjà «t qui ne se faisait jamais attendre , sautait sur sa cage, tout en filant un cuic amical et répété, cjui, quoique peu varié, pouvait passer pour la l)icnvenue du ciel.

Le pierrot, après avoir poussé son cri, hochait la tête avec un gracieux mouvement de haut en bas , qui , à la rigueur , pouvait être un salut à l'adresse de la compagnie , et entrait. Il commençait par voleter à droite et à gauche , tantôt s'arrêtant sur les meubles, tantôt disparaissant pour un moment dans les intervalles des poutres du plafond où il allait picoter des raisins secs pendus en grappes nombreuses à côté des jamljons et du petit salé ; puis, ce premier plat dégusté pour se mettre en appétit, il venait prendre sa place à table sur l'épaule gauche de Claudin , et là il commençait son dîner. Il dînait comme peut dîner un

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oiseau, si apprivoisé qu'il soit, c'est-à-dire que son ami Claudin réunissait dans sa main toutes les miettes du pain qu'on mangeait et tendait sa main à i^rapouillet qui y donnait immédiatement force coups de bec. Quelquefois Je convive ailé, pour épargner de la peine à Claudin, circulait de lui-même de place en place sur la table et faisait tout seul sa quête de mies de pain. Mais une chose était remarquable, c'est que jamais, au grand jamais, Crapouillet ne se posait sur une autre épaule que sur celle de Claudin, et — voilà le miracle que nous nous hâtons de divulguer! — sur celle de madame Yvonne. C'était également l'épaule gauche de la fermière que le pierrot afïectionnait, mais nous craindrions d'affirmer quily eût préméditation de sa part dans ce choix, et que ce fût le côté du cœur qui attirât particuhèrement Crapouillet sur cette paire d'épaules gauches dont l'une était celle de la plus johe des fermières, et l'autre celle du plus amoureux des bouviers. Voulait-il marier ainsi ces deux cœurs si éloignés l'un de l'autre, l'un étant le cœur d'une riche veuve et l'autre le cœur d'un humble orphelin? S'était-il aperçu, pendant que madame Yvonne et Claudin le soignaient, que la main de Claudin tremblait près de la main de madame YVonne? Avait-il observé que madame Yvonne remarquait le tremblement et paraissait en sourire? Nous allons bien loin, n'est-ce pas? et nous devons bien vite répondre que nous n'en croyons rien ; mais nous pi'éférons nous taire sur ce point délicat, en nous bornant à livrer le fait tel quel aux ornithologistes philosophes, s'il s'en trouve qui veuillent bien

CRAl'OriLLKT. 213

lire ccl((; nouvello que nous n'avons pas osé intituler Etude de cœur à vol d'oiseau.

Il va sans dire fjuo ces allées et venues de Crapouillet, que notre humeur essentiellement poétique nous a fait tant soit peu idéaliser, ne s'accomplissaient pas sans quelques-unes de ces petites mésaventures fâcheuses dont la civihsation n'a jamais pu et ne pourra jamais corriger les oiseaux, même les mieux privés. Nous aurions bien voulu que le pierrot de Claudin ajoutât à toutes SCS qualités cette rareté de comprendre tout ce qu'il y a de particulièrement respectable dans une salle à manger. Mais nous sommes forcé d'avouer, en historien fidèle, qu'il arrivait quelquefois, trop souvent même, qu'au milieu des stations sentimentales de Crapouillet sur l'épaule de la fermière, madame Yvonne s'écriait tout à coup : <« Fi ! la vilaine bête ! »

Mais là encore, la toilette de la jeune veuve trouvait son compte. Ce grave accident n'était pour madame Yvonne qu'une occasion d'aller mettre im plus joli fichu.

On voudra sans doute savoir ce qu'au miheu de tout cela madame Yvonne pensait de son bouvier. Madame Yvonne se doutait-elle de la passion de Claudin? Si elle s'en doutait, comment la tolérait-elle ? Ne nous sommesnous pas laissé dire , au commencement de ce récit , qu'elle avait encouragé les hommages de maître Clément Raison? Enfin madame Yvonne la joHe, madame Yvonne la riche , madame Yvonne la veuve pouvait-elle ne pas s'offenser d'un sentiment parti de si bas et se plaire à respirer cette fleur d'amour qui s'avisait de pousser pour

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elle dans le fumier de son étable ? Graves questions , nous en convenons, mais questions pourtant plus faciles à résoudre qu'on ne croit , et à résoudre avec un mot. Madame Yvonne la veuve, la riche et la jolie, était aussi madame Yvonne la l'oquette. La passion ^e Claudin la flattait sans qu'elle eût l'air de s'en apercevoir. Et puis, Claudin était jeune et l)eau , ce qui fait brusquement monter un bouvier en grade. Et puis, elle était la marraine de Claudin. C'était presque la scène de Beamnarchais transportée du château dans le village. Madame Yvonne , c'était Rosine ; Claudin , c'était Chérubin ; — le cuîc de Crapouillet, c'était la romance.

Cette coquetterie de la fermière pourra scandaliser nos lectrices, mais nous avons la certitude qu'elles ne l'accuseront pas d'invraisemblance. Ilya dansuusenthnent silencieux et intime, d'où qu'il vienne, quelque chose de si séduisant pour le sexe féminin, qu'il se prive rarement du plaisir de le tolérer, sinon mémo de le savourer. Madame Yvonne se savait capable de cliarmer, et elle était fière de ses charmes discrets et trop méconnus par les amateurs de beautés charnues et rougeaudes qui l'entouraient. L' ex-pensionnaire de Fontenay trouvait donc tout naturel que, quoique devenue paysanne, on la regardât et on l'aimât, se regardant elle-même fort souvent et fort eomplaisamment dans son miroir. Or le miroh' est aussi comphmenteur et aussi menteur dans la ferme que dans le château. Il n'a pas besoin d'être encadré d'une riche bordure pour être consulté et écouté . Petit ou grand , il donne le mémo conseil à la Rosine du village

• tnAl'OriLLKT. 21J»

(ju'àla Kosirïe du manoir [.e luiroird'uno foquetlp [x-ut ("•tro larifc <'ouirno' la uiaiii, il |»('ul ii"»Ure «{a"un fragment ik' glaco, il suffit toujours pour qu'elle s'y voie delà tête au cœur d& ceux qui l'aiment. [1 est infaillible , impec- (îahle et irrésistible. H peut être cassi'", jamais il n'est brisé.

Son miroir conseillait donc à madame Yvonne de se laisser ainaer parClaudin et par maître Clément à la fois. Claudin représentait pour elle Tadoratem* naïf, et maître (llémont l'adorateur civilisé et littéraire. L'amour du bouvier était pour elle un gros soupir timide, effarouché de sa propre audace, et sortant, comme un cri des champs et des bois , de la seule présence de madame Yvonne. Dans l'amour du (ils du notaire , elle respirait l'encens extrafin du Parisien élégant. La passion deClaut lin la flattait comme l'hommage d'un cœur, la galanterie lie jiiaître Clément comme Ihommage d'un cœur — et il" un gilet.

Elle considérait le bouvier comme son sujet et le Parisien comme sa conquête. Elle ne décourageait pas le premier et elle encourageait le second, estimant qu'il faut avoir deux cordes à son arc , surtout quand on a l'arc de Cupidon.

Ces deux amours se faisaient valoir l'un l'autre dans l'orgueil satisfait de la fermière. Ils se servaient d'antithèse. L'un ne s'était jamais exprimé que par je ne sais quel boidieur de contempler la fermière à la dérobée et de lui rendre le plus de services possible dans la ferme, que {)ar des regards furtifs, des rougeurs subites et mille

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nuances imperceptibles comme les bâtons tremblants que la main du bouvier dessinait sur le papier pendant sa leçon d'écriture. L'autre amour, au contraire, s'affichait tapageusement , adressait force compliments , pérorait et admirait tout haut, portait les couleurs de madame Yvonne et écrivait des billets doux d'une admirable calligraphie, surmontés de deux: cœurs enflammés et enrichis de devises éloquentes, quoique imprimées.

Il y avait longtemps que madame Yvonne se savait l'objet des feux du Parisien, tandis qu'elle ne s'était réellement aperçu de l'incendie de Clandin que depuis peu de temps. Il avait fallu qu'une circonstance imprévue la rapprochât du bouvier, et cette circonstance, c'avait été l'échange des soins qu'ils avaient tous deux prodigués au pieiTot. Madame Yvonne ne s'était douté de la blessure de Claudin qu'en soignant celle de Crapouillet.

vu

Nous n'avons pas besoin de dire qu'avec ses habitudes d'exactitude aux repas de la ferme , Crapouillet fut un des premiers arrivés au souper qui s'y donnait le jour de l'ouverture des grandes charrues.

Ce n'étaient pas seulement les amis du village et les serviteurs de la métairie qui, comme u la fête de la fermière, devaient en être les convives ; c'était un certain nombre de fermiers et de gros laboureurs des bourgs environnants , qui venaient célébrer ce beau jour chez la riche et hospitahère veuve. C'est, en effet, une habitude, dans ces pays à coutumes patriarcales, de se convier mutuellement lors de cette grande solennité qua- Iriennale. On se prête ses bêtes et on se rend à tour de rùle les uns chez les autres pour vider les bouteilles et

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boire à la santé de la moisson. La joie est dans l'air, on veut qu'elle soit aussi dans la maison. On chante, on plaisante, c'est à qui contera une aventure ou un commérage, c'est à qui aura le mot pour rire. Douce et sainte communion du travail 1 Après le labeur, après le long jour passé sur la glèbe, après les sueurs , après les peines, la réunion, le verre en main, des travailleurs de la terre accourus de plusieurs lieues à la ronde autour d'une table plus ou moins bien servie , mais servie do bon cœur. Il semble que le printemps fasse de tous les villages une famille, et que la charrue réunisse toutes les fermes avec son sillon. Il n'y a, pour ainsi dire, quun attelage, qu'un champ, qu'une moisson, et, en attendant la moisson, qu'un morceau de pain.

Maître Clément était naturellement un des invités de madame Yvonne.

Le fils du notaire ne jouissait pas dans le pays d'une immense popularité. Il n'avait pas ces façons franches, ces allures simples, ce parler cordial et naturel qui faisaient le fond du caractère et des mœurs de tous ces braves gens. Il avait renoncé au langage vendéen et l'avait remplacé par la plus irréprochable phraséologie. Il faisait de Tesprit, raillait sans cesse, se posait en orateur, et, au miheu de la rustique campagne où il vivait , prenait Tair dédaigneux d'une flour de rhétorique encanailloe avec du patois.

En outre, il avait abdiqué le vêtement pittoresque de l'endroit. C'est pourquoi les rudes travailleurs de la campagne, qui se faisaient honneur d'arriver au repas de la

CHAI'OUII.LKT. 2I«>

ferme avec leur large; cliaiicaii l.l.itic do poussi(Vc cl leurs guêtres noircies de la terre du sillon, ne rendirent que faiblement à maître Clément la poignée de main gantée de filoselle qu'il distribua comme une faveur à leurs durillons.

Néanmoins , malgré celle impopularité légitime , madame Yvonne crut devoir donner la place d'honneur à son soupirant en litre et le placer à sa droite. Grande distinction qui alla frapi)er au cœur, à l'autre bout de la table, le timide et ardent bouvier. En voyant maître Clément se pencher vers la fermière, lui parler bas, lui dire des choses qui la faisaient rougir et sourire, prendre en un mot vis-à-vis d'elle les attitudes et les famiharilés de l'intimité la plus déclarée, Claudin pâlit et sentit un frisson de jalousie lui pénétrer jusque dans les os. Que n'aurai l-il pas donné pour être à cette place, où se pavanait le Parisien! quel sacrifice lui aurait coûté pour sentir le pli de la robe de sa marraine, le frôlement de sa manche , le parfum de ses cheveux , et pour respirer son haleine en entendant sa voix 1 Sa vie entière lui eût paru peu de chose pour payer cette immense joie d'être devant tous le premier servi par la fermière. Quel bonheur de ne toucher qu'aux mets qu'elle préférait ellemême et de mettre ainsi une délicate déclaration dans chaque bouchée ! Aussi l'infortuné Claudin, perdu au bas bout de la table, n'écoutait plus rien de la conversation générale qui bruissait à ses oreilles ; il ne mangeait pas, il ne buvait pas ; ils mesurait d'un regard douloureux la longueur de cette table qui le séparait de madame

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Yvonno et qui lui rappelait la distance mise par Dieu entre elle et lui , — quand Crapouillet vint se poser sur son épaule , lui jasa tout bas quelque chose à Toreille, puis s'envola, traversa la table par le milieu et alla tout droit se percher sur madame Yvonne. C'était son habitude ; mais ce jour-là, le bouvier eut un mouvement de joie plus vif encore que de coutume en voyant cet ami intime qu'il s'était fait chez le bon Dieu arriver dans un moment si opportun, et, pendant que son rival accaparait l'oreille droite de madame Yvonne , aller s'emparer de l'oreille gauche au nom de Claudin.

La conversation générale était fort animée. On causait de la future récolte, et chacun énumérait avec complaisance la quantité de gerbes qui devait encombrer sa grange ou le nombre de boisseaux de blé qu'il porterait à son mouhn , si toutefois il n'arrivait pas quelque calamité et si l'Autise ne se mettait pas à faire des siennes et à sortir de son lit, comme elle en avait déjà eu la fantaisie deux ou trois fois.

Cependant , malgré la vivacité d'une causerie si palpitante d'intérêt, à l'aspect du moineau nouveau-venu et de ses faits et gestes , ce fut un cri de surprise dans l'assistance qui , composée de visiteurs venus de loin , n'avait pas encore vu ce spectacle véritablement étonnant et auquel les garçons de la ferme étaient seuls habitués. Maître Clément lui-même, qui n'avait pas dîné à la métairie depuis la fête de madame Yvonne , parut fort scandalisé de T audace de cet intrus et fut le premier à en demander l'explication.

CRAPOUILLET. 221

La tomiioro iic se lit pas [)ri('r. Ello (''inietta du pain dans sa main et la tendit à Crapouillcl ; puis, pendant que le pierrot mangeait, elle raconta toute l'histoire, le coup do fusil de maître Clément, la l)lcssure du pierrot, le présent que lui en avait fait Claudin, le plaisir qu'elle avait pris peu à pou à guérir cette innocente petite bête, à la voir revivre, à l'habituer à sa société, à la sentir palpiter d'abord quand ello la touchait, puis se faire à son contact et à sa société, se rassurer, et enfin s'apprivoiser. Elle se complut dans le récit des attentions qu'elle et Claudin avaient eues pour Crapouillet, et parut, dans sa maUcieusc coquetterie , assez satisfaite do voir que maître Clément donnait à son tour tous les signes du dépit et de la jalousie. Les femmes sont ainsi faites. Elle s'était aperçue do la pâleur do son filleul, et s'amusait maintenant à rétablir l'équilibre entre le Parisien et le bouvier en faisant basculer la jalousie d'un bout de la table à l'autre. Aussi, à la fin du récit do la fermière, le bouvier rayonnait et le Pai'isien était vert do rage; Claudia avait retrouvé l'appétit que maître Clément avait perdu ; le fils du notaire , humiUé dans son orgueil et dans sa supériorité, fixait sur Claudin un regard furieux; le bouvier dominait sou rival avec la sérénité pacifique du triomphe et levait de temps en temps les yeux vers sa marraine , en bénissant dans le fond de son âme son cher Crapouillet, qui , à voir la tendre familiarité avec laquelle il picotait le creux do la main de madame Yvonne, semblait avoir le bec plein des baisers de Claudin.

222 CRAPOUILLET.

La fermière n'oublia qu'un détail do l'histoire, ce fut la pincée d'ouate qu'elle avait empruntée à la neige de ses appas.

Cependant maître Clément voulut faire contre fortune bon cœur. Il n'était pas d'ailleurs homme à montrer du dépit. Il se considérait comme tellement au-dessus du bouvier qu'il ne pouvait admettre un moment qu'une telle concurrence fût sérieuse.

— Ainsi, belle dame, reprit-il en ricanant, c'est à moi que vous devez cet aimable Crapouillet. Un joli nom, ma foi! et digne du personnage.

— Comment 1 monsieur, reprit la fermière, à vous? mais pas du tout; c'est à Claudin.

— Ce miraculeux pierrot, poursuivit le Parisien en ricanant de plus belle, n'est-il pas le produit de ma chasse ? N'est-ce pas votre serviteur qui lui a mis un grain de plomb, je me trompe, un grain de sel sur la queue dans le cimetière?

Malgré la finesse de ce sarcasme, ou plutôt à cause de sa finesse, personne n'en rit dans l'assistance, à l'exception du garde champêtre, qui était l'ami de maître Clément.

— Il n'était pas blessé à la queue, répondit la fermière, mais à l'aile.

Comme madame Yvonne venait de relever cette erreur qui dérangeait le mot de maître Clément, Crapouillet, qui en sa qualité de moineau digérait vite et bien, sauta lie l'épaule de la fermière sur un jambonneau pendu

CRAPOlIILLriT. 213

juste, nu-dessus du toupet écarlat(>, du fçalant, et, quand il fut là, on vit lomlt(!r de la queue du pierrot quelque chose qui ressemblait furieusement au grain de sel de maître Clément.

C'était la réplique de Cràpouillet. L'épigramme, sans ôlre de sel atliquc, était terrible. Epigramrac, disonsnous ; nous nous trompons. 11 nous souvient d'avoir déjà eu l'occasion de signaler à l'indignation de nos lectrices CCS petits accidents auxquels Cràpouillet était sujet comme le commun des moineaux. Au fond donc son épigramme n'était peut-être que de l'impartialité.

Le Parisien porta brusquement la main à ses cheveux, et l'en retira avec la preuve écrite que Cràpouillet avait voulu contribuer à la fertilité de ce magnifique plant de carottes.

Le jeune homme fit une grimace tragique. Le rire, cette fois, s'était emparé de la compagnie, mais un vérital)lerire homérique, le rire de la gaieté aiguisé par l'impopularité de celui qui en était l'objet. Madame Yvonne elle-même ne put se contenir plus longtemps ; elle se mit à rire comme tout le monde; Claudin se mit à rire comme madame Yvonne, et Cràpouillet, cherchant dans son répertoire sa note la plus triomphale, crut que le moment était venu de donner son cuic de poitrine.

Mais, quelques efforts (|ue fît maître Clément pour retrouver son entrain et reprendre ses poses victorieuses

224 CRAPOUILLET.

auprès de la fermière [)endant le resle du repas, il était, évident (|ne cet alfront l'avait vivement ému. Il rentra chez lui sans attendre la tin do la soirée, et ne reparut plu"^ d'une semaine à la ferme.

Il avait juré de se venii;er.

Ylll

On sait comment Tesprit vient aux filles. C'est par le même sentier qu'il vient aux garçons, et ce sentier, dans lequel le cœur n'entre jamais autrement qu'en laisse, c'est l'amour.

Mais entendons-nous; il y a l'amour qui paralyse, an nule et abrutit l'àme : c'est l'amour malheureux ; et puis il y a l'amour qui l'exalte, la développe et l'épanouit : c'est l'amour heureux. Le même honune, se croyant aimé, fera des prodiges, qui, se croyant dédaigné, perdra une à une toutes ses facultés et ne fera rien qui vaille. L'amant heureux sent la force déborder de tous ses pores, son cœur se dilater et son esprit s'ouvrir. L'amant malheureux, rend l'homme impuissant : qui sait

226 CRAPOUILLET.

ce qui resterait à l'histoire des douze travaux d'Hercule si l'on brisait le fil imperceptible qui les rattache au rouel d'Omphale?

Donc Claudin était heureux, non parce qu'il se croyait aimé (l'excellent garçon n'envisageait même pas une telle bénédiction du ciel comme possible), mais parce qu'il avait la conviction que maître Clément n'était pas aimé. En amour, le bonheur qui se compose du malheur d'un rival est un des plus doux. Or la scène ridicule qui s'était passée au souper des grandes charrues avait à jamais enterré, Claudin l'espérait du moins, son redoutable concurrent. Le bouvier se rappelait sans cesse avec un inexprimcjjle sentiment de bien-être intérieur la figure comique du fils du notaire au moment de la catastrophe, rhilarité de toute la compagnie et l'éclat de rire charmant de madame Yvonne. Si naïf qu'il fût, Claudin en savait assez pour se dire qu'un galant dont on a ri est un homme mort, et, n'eût été la coquetterie incorrigible de madame Yvonne, le bouvier ne se serait pas trompé. Mais la fermière était si coquette qu'elle pouvait bien pardonner à son adorateur de l'avoir fait rire, ni plus ni moins quo s'il l'eût fait pleurer. Cependant Claudin, dans son ivresse, no raisonnait pas .si avant, et il considérait son rival comme plus écrasé sous l'épigrammc de Crapouillet que sous le plafond tout entier, s'il se fût écroulé sur le Parisien.

Claudin contenait en lui son bonheur ; il le racontait aux échos, tout comme s'il se fût ap|)elé Tityre ou Méli" bée. Il était tout le jour aux champs, conduisant son alte-

CRAPOUILLET. 227

jagc homérique, et sa joie intime était telle qu'elle illuminait son mâle visage et donnait à ce valet de charrue, debout au milieu d'un nuage de poudres, de souffles et de fumées, la figure rayonnante de l'Apollon de la charrue. Il lui sembla miMnc, — rien ne tourne l'âme à la rêverie comme T amour, — que la nature profitait de cet instant où son être s'épanouissait pour lui donner un vague conseil, et que ce conseil c'était de s'instruire et de devenir une intelligence, lui qui n'était encore qu'une force. Il crut deviner que le ciel bleu, les arbres, les meules, les fleurs, les ravins, les prés, tout ce qui est le livre de Dieu, murmurait tout bas autour de lui : « Apprends à lire ! » et que le sillon, ligne sombre de ce livre, ajoutait : « Apprends à écrire ! »

Or, comme le professeur (Fécriture et de lecture de Claudin c'était tout simplement sa marraine, il s'ensuivit que le bouvier, quand il rentrait le soir à la ferme, n'eut désormais rien de plus pressé que de prendre une plume, de l'encre et du papier, et d'apporter le tout à madame Yvonne en lui rappelant que c'était le moment de sa leron. La fermière, occupée à coudre sous le manteau de la cheminée, se levait, venait s'asseoir à la table à côté de son filleul et passait une heure, en s'amusant beaucoup de la gaucherie de son élève, à conduire ses doigts sur le papier. Il fallut à Claudin toute la solidité de ses muscles pour ne pas défaillir en sentant la main de madame Yvonne se poser sur la sienne. Jamais, maintenant surtout qu'il était heureux, il n'avait pu triompher de cette émotion. Tout eu écrivant, il regardait avec

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un gros soupir l'index de madame Yvonne tendu sur le papier et où brillait l'anneau que la fermière avait échangé le jour de ses noces avec son défunt époux. Le vigoureux poignet de Claudin, fait aux cornes de ses bœufs, avait à peine la force de porter cette plume, et surtout cette main. Cependant le bouvier fit des progrès étonnants. Il passa rapidement des bâtons à l'alphabet, de Talphabet aux mots, et des mots aux phrases. Son écriture était lourde, maladroite, grossière, mais lisible; sa lecture était lente et difficile, mais claire; si bien qu'au bout de peu do jours madame Yvonne lui dit :

— Maintenant, Claudin, tu peux écrire tout ce que tu voudras.

Claudin devint pourpre. Une idée d'une hardiesse effrayante venait de lui passer par l'esprit.

— Vo/ons un peu, reprit la fermière justement fière de son élève, ce que tu pourras faire tout seul; écris sans modèle.

Claudin prit la plume, la plongea dans l'encrier, la posa sur le papier, puis, comme s'il eût eu peur, il la laissa tomber sur la table.

Madame Yvonne le regarda. Il suait à grosses gouttes.

— Lourdaud, val s'écria-t-elle, il faut donc encore que je t'aide 1

Mais Claudin restait silencieux. Madame Yvonne prit la plume, la mouiUa d'encre, la passa entre le pouce et l'index de son élève, lui installa carrément la main sur le papier, et, sans quitter le tuyau. de la plume, elle eu

GUAl'OUlLLirr. 229

suivit les iiiouvi-mciils difticiles peudaiil (juc le bouvier écrivait ('cs d(!U\ mots :

— J'vous aimons.

Quand Claudia arriva à la fin du second mot, il fut sur le point de tomber en syncope ; il n'osait relever les yeux sur sa marraine, qui, à demi inclinée au dossier de sa chaise, avait vu se développer lettre à lettre ce magnifique résultat de ses leçons.

Une autre femme se serait fâchée, une autre aurait chassé Claudin en lui défendant de jamais reparaître devant elle ; mais madame Yvonne rélléchil que chasser Claudin ce serait lui retirer son unique morceau de pain, et (juc d'ailleurs elle était quelque peu complice de l'amour de son filleul, ne f ayant pas décom'agé dès le début. Elle se contenta donc de donner une petite tape sur la joue pâle du bouvier. En môme temps, le sourire acéré de la coquette passa le bout de son dard au coin de sa lèvre. Ello voulut punir Claudin.

— Toujours la même faute! fit-elle. Est-ce qu'on dit fvous aimons? Est-ce qu'on dit j' vous?

Elle prit dans la poche de son tablier quelques petits papiers plies en quatre et qui sentaient furieusement le billet doux, en choisit un, f ouvrit devant Claudin et lui montra, au miheu d'une longue tirade que le bouvier n'eut pas le temps de lire, cette ligne superbement calligraphiée et accostée de trois points d'exclamation :

— Je vous aime! ! !

— Regarde, dit madame Yvonne en niellant oon doigt

230 CRAPOUILLET.

successivement sur chaque mot, voilà comment ça s'écrit : Je — vous — aime. C'est trois mots.

Claudin jeta rapidement les yeux sur la signature du billet et frissonna. Il était de maître Clément.

Cette trop cruelle leçon de madame Yvonne frappa le bouvier jusqu'au fond de Tâme. C'est la destinée des amoureux de passer alternativement, et avec la rapidité du vent qui tourne, de la joie au désespoir. Aussi le présent chapitre trouve-t-il notre héros dans une vraie douleur. Il avait la preuve que maître Clément avait écrit à madame Yvonne non pas une , mais plusieurs lettres. Ces lettres, elle les avait reçues, elle les avait lues, elle les avait conservées, elle les portait sur elle, elle les savait peut-être même par cœur, puisqu'elle y avait si vite trouvé le mot qu'elle avait fait lire à Claudin. Ce terrible : Je vous aime! était resté en lettres de feu dans l'esprit du bouvier. Il en portait l'empreinte lumineuse dans sa prunelle, il en avait chaque trait gravé en lui, et, au milieu de sa douleur, daus les tortures de sa jalousie, il ne

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pouvait s'empêcher d'admirer la beauté de l'anglaise de son rival. Il n'était pas seulement jaloux de l'homme, il était jaloux du mot, jaloux des lettres, des jambages, des pleins, des déliés et des trois points d'exclamation.

Si bien que le malheureux garçon sentit que toute sa vie était désormais brisée. Madame Yvonne aimant quelqu'un ou se laissant aimer par quelqu'un, c'était comme si on eût retiré à Claudin son but en ce monde, car son but c'était uniquement de faire tout son possible pour plaire à sa marraine. Il n'avait pas assurément l'ambition d'être aimé d'elle, mais il avait l'espoir qu'elle n'aimerait personne. Il vivait dans cette douce pensée que, madame Yvonne étant une beaucoup trop haute et trop puissante dame pour trouver un parti dans le bourg, ce cœur resterait toujours vacant, et qu'alors, personne n'y régnant, il lui serait peut-être permis de s'y faire une petite place, non dans le compartiment de l'amour, mais dans le modeste casier de la reconnaissance. C'est pour cela que Claudin tenait si bien la ferme ; c'est pour cela qu'il avait fait de la métairie ce qu'elle était, c'est-à-dire une des plus florissantes de tout le bocage ; c'est pour cela qu'il était toujours couché le dernier et levé le premier. L'amour silencieux du bouvier se traduisait en activité , en travail, en courage, en soins infatigables pour les intérêts de madame Yvonne. Ses journées ainsi comprises étaient un perpétuel aveu de sa flamme. Eu été, à l'époque de la moisson, pas une gerbe de perdue pour la grange ; à l'époque de la vendange , pas une grappe de perdue pour le pressoir; jamais une bête qui pàtîl; du

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grain au colombier, du son au poulailler, du foin à l'élablo el à l'écurie, la terre iticn lahouréo, bien semée, ])ien cultivée et en bon rapjtorl ; c'était là la manière d"aimcr de Claudin. K[ vraiment cette manière en valait bien une cintre, lïaniour de ("Jaudin faisait du bonheur autour de la fermière. 11 ne parlait pas, mais il agissait, (rélait une sorte de petite providence timide cachée dans la maison.

Claudin, simplement amoureux, avait Fœil à tout. Hélas! Claudin, jaloux, n'eut plus Fœd à rien. Ses journées devinrent une longue torture, ses nuits un interminable martyre. Que voulez-vous? il aimait; il aimait comme au village, c'est-à-dire qu'il aimait bien. Il continuait son service, mais il avait d'étranges distractions. 11 servait parfois aux vaches le dîner des pourceaux et aux pourceaux le dîner des vaches. Il lui arrivait de faire faire à l'ànon des festins de prince et de laisser jeûner les deux chevaux; il alla jusqu'à donner du chenevis aux la[)ins ; une vache mit bas sans qu'il fût là, trois poules disparurent, le lait manqua vingt-quatre heures dans la laiterie, et une génisse mourut sans baptême. Un nuage de tristesse et d'abandon couvrit la ferme. Claudin néghgea ses bœufs. Claudin oubha Crapouillet.

Le triste bouvier laissait aller son attelage tout seul dans l'arpent. Il ne le dirigeait plus, il ne l'excitait plus. Il le laissait s'arrêter quand il voulait, et marcher quand il voulait. Il était tellement absorbé dans sa rêverie qu'il ne s'apercevait pas de la présence du pierrot et qu'il ne l'écoutait plus , à tel point qu'un jour l'inqiatieuce prit

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Crapouillet et qu'il s'avisa de pincer du bec le bout de l'oreille inattentive de Claudin.

Mais rien n'y fit. Le bouvier ne sentait plus rien. Ce n'était plus qu'une machine dont le ressort brisé continue de fonctionner encore quelque temps avant de s'arrêter. Il regardait sans voir, il entendait sans comprendre, il marchait sans but, il se levait, il s'asseyait, il se couchait sur la terre sans savoir pourquoi. Il en avait perdu le boire et le manger. Il prétexta même la nécessité du travail forcé des grandes, charrues pour rester toute la journée aux champs et ne plus prendre son repas à la ferme. Il ne voulait plus voir sa marraine. Il emportait le matin un morceau de pain, mais il n'y touchait ni pour lui ni pour Crapouillet. Il ne le mangeait pas et il ne l'émiettait pas. Du reste, l'honnête pierrot n'y comprenait plus rien. Un jour il avait paru à la fenêtre de la cuisine , il avait cherché des yeux Claudin : pas de Claudin. Il avait attendu. Claudin n'était pas venu. Il avait poussé et répété son cri. Claudin n'était pas venu. Il était allé se mettre en observation sur madame Yvonne. Claudin n'était pas venu. Alors il n'avait pas attendu le dessert, il s'était envolé, il avait cherché son ami aux alentours, il l'avait trouvé pleurant et ne mangeant pas , et, comme Crapouillet avait faim , il en avait été réduit à becqueter mélancohquement un gros morceau de pain trempé de larmes.

Il y avait dans le champ de la ferme une grande meule de paille, couverte de son toit de gerbes entrelacées, et qui était l'ouvrage de Claudin. C'était à l'ombre de cette

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moulo,, ooiu'.'Ik^ sur l'iiorhc, (\w le di-sol/^ houvior passait SOS journées. 11 ne sorlail de son iinmoMlilc do staluo quo pour dôtcdor ses cliovaux, ses huîufs et son taureau, quand il fallait les ramoner à Técurie. Il restait là, plongé dans un morne allaitement, n'ayant plus de vivant en lui que les deux sentiments extrêmes du cœur humain, l'amour et la haine. Autant il adorait sa marraine, autant il haïssait son rival. Mais, comme il n'était pas inventif et qu'il n'était pas, ainsi que maître Clément, homme à chercher le moyen de satisfaire ni ses amours ni ses haines, il se contentait de son désespoir, et il n'avait plus que la force de désirer mourir. Hélas! oui, notre vigoureux Claudin, notre puissant laboureur, notre beau jeune homme, notre bon enfant, voilà oii il en était! Lui, le pâtre naïf et aimant, qui répandait la vie autour de lui; lui, le semeur qui versait le grain aux champs; lui, le conducteur serein du sillon sous le ciel bleu!

Pour la première fois de sa vie, il regarda le soc de sa chari'ue d'un air découragé et comme se demandant : « Qu'est-ce que cola fait de bon? en quoi cela est-il utile?» Un soir, il vit passer le fossoyeur qui s'en revenait du cimetière, son outil sur l'épaule. Il regarda cette bêche luisante et sombre, et lui dit :

— A la bonne heure, toi 1 tu sers à quelque chose !

A quelques jours de là, une après-midi, Claudin venait d'enlever le joug à ses bètes fatiguées, et, couché derrière sa meule, il les regardait brouter les premières herbes d'avril sur la berge du chemin, quand il crut voir sortir de derrière un chêne qui faisait l'angle de son champ sur la route de l'autre côté delà ferme, le double canon d'un fusil de chasse. L'œil de Claudin étincela. Il n'y avait dans tout le village qu'un chasseur qui eiit un fusil à deux coups. C'était maître Clément.

D'un regard ardent comme l'éclair qui brillait sur le canon de ce fusil, Claudin en calcula la direction et vit que le gibier qu'il visait n'était ni une grive, ni un merle, ni une caille , mais bien l'ami de la ferme, l'ami de la charrue, l'aini de madame Yvonne, lami de Claudin et

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l'onnomi do maîtro fllt'mont, fTapnuillot on porsonno. Lo piorrol, sans so douter du péril ni de l'Iionnour qu'on lui faisait do lo [)rondro [lour un gibier, volait tranquillement au-dessus des bœufs en sifflotant son rri printanior lo plus nouveau. Le coup de fusil de maître Clément attendait évidemment, pour partir, (jue Toiseau se posât quelque part. Ce temps d'arrêt permit à Claudin de se glisser le long de la meule, qui n'était éloignée du chêne que de quelques pas. Le Parisien, profondément attentif aux moindres mouvements du pierrot , un genou en terre et le fusil épaulé, n'entendit pas le bouvier, qui d'ailleurs marchait aussi légèrement avec ses sabots que s'il eût ou les petits pieds do sa marraine.

Claudin n'avait plus que deux ou trois pas à faire pour atteindre son rival. En ce moment, Crapouillet se posa sur la corne du taureau timonier. Maître Clément l'ajusta et appuya son doigt sur la gâchette. Claudin fit un bond, leva la main, la baissa , et la foudre s'abattit sur le fusil de maître Clément, dont le coup partit, et, détourné de sa direction primitive , alla frapper non le moineau, mais le taureau.

Le fils du notaire se releva furieux et se trouva face à face avec Claudin pâle et menaçant.

— Animal! s'écria maître Clément, qui est-ce qui t'a permis de toucher à mon fusil?

— La chasse est fermée , répondit froidement lo bouvier.

— Je ne sais à quoi tient, reprit maître Clément on

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levant la crosse de son fusil sur Claudin , que je ne t'étrille de la belle façon I

Claudin avait sa gaule à la main. Pour toute réponse, il la fit tournoyer autour de sa tête avec une telle rapidité que maître Clément se recula, et une lutte entre ces deux hommes allait peut-être s'engager, quand, à trois cents pas de maître Clément, un rugissement terrible se fit entendre. Le taureau, dont le plomb de maître Clément avait déchiré l'encolure, était devenu furieux à la vue de son sang, et, après avoir roulé quelque temps ses gros yeux autour de lui pour reconnaître d'où venait le coup, guiiié par son instinct vindicatif, il venait d'apercevoir le iils du notaire.

Celui-ci , en se reculant devant la gaule de Claudin , s'était retourné. Il devint livide d'épouvante. Le taureau s'était élancé et arrivait droit sur lui , les cornes basses.

Le bouvier vit le danger que courait son rival. Encore quelques instants , et c'en était fait de maître Clément. Mais Claudin pensa que sa marraine aimait peut-être le Parisien, et il soupira.

— Votre second coup est-il chargé? demanda-t-il au Parisien.

— Oui.

— Eh bien! armez-le vite et tirez la bête au front, sinon vous êtes mort.

Mais le Parisien n'avait plus la tète à lui. Il tremblait de tous ses membres. Il laissa tomber son fusil à terre.

— Tes bêtes connaissent ta voix, dit-il à Claudin; sauve-moi !

CHAl'OUILLKT. 239

— 11 est trop fard, n'|)ril Ichouvicr, 1p Baveux est furieux. Il a la l^'te liasse. 11 ne connail plus iicrsomie.

— Au secours 1 .s'écria le Parisien avec angoisse.

— Allons 1 cachez-vous derrière moi! dit Claudin, et, voyant que son rival restait immobile et cloué [lar la terreur, il passa brusciuenicnl tlevant lui et le couvrit de son corits.

Ce mouvement sauvait maître Clément, mais perdait le bouvier. C'était nuiintenant sur lui que venait le taureau. Claudin se rappela, dans cet instant suiircme, ({uil avait souhaité la mort. La mort arrivait. 11 la regarda venir en souriant.

Tout ceci s'était [lassé en moins de quelques secondes.

Tout à coup un cri retentit dans le champ. Toute la ferme, mise en émoi par le coup de fusil de maître Clément, était accourue, et, au moment où le taureau n'était plus qu'à une trentaine de pas du bouvier, une femme pâle tombait à genoux à l'autre extrémité du champ en s'écriant :

— Sauvez-le, mon Dieu!

Le bouvier entendit ce cri, leva les yeux et reconnut madame Yvonne. Alors une réflexion rapide l'inonda de joie. Pour lequel sa marraine implorait-elle la protection divine? C'était peut-être pour le Parisien , mais c'était peut-eti'e aussi pour le bouvier.

Il y a des doutes qui sont de telles espérances qu'ils suffisent à vous rattacher brusquement à la vie. Un nouveau rayon do sa pensée montra à Claudin ma-

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dame Yvonne à genoux devant lui et pour lui. Il voulut vivre.

D'un geste assuré , il avait ramassé Tarme de maître Clément. 11 Farma, mit un genou en terre et visa le taureau dans l'œil.

Le Baveux n'était plus qu'à deux ou trois pas.

Claudin pressa la détente , le coup partit , le taureau poussa un râle, s'affaissa sur lui^-meme et tomba. Il était mort 1

— Sauvé ! s'écria madame Yvonne en accourant.

— Pour lequel de nous deux avez-vous prié? lui demanda tout bas et en balbutiant le bouvier, pendant que le Parisien reprenait ses sens.

La fermière comprit que sa vie se décidait d'un mot si elle n'éludait pas la question de son filleul. Elle se tut.

— Pour lequel? répéta doucement Claudin.

— Dieu le sait ! répondit la fermière.

Assurément , sans se contenter de la réponse de la fermière , le lecteur va nous répéter ici la question de Claudin à madame Yvonne ; — Pour lequel des deux avait-elle prié?

Dieu le savait, pourrions-nous dire aussi. Mais nous ne nous dissimulons pas que ce serait là une fm de non-recevoir que nous n'avons guère le droit d"opposcr sérieusement à une légitime curiosité. Dans un conte , Dieu est toujours Dieu, mais l'auteur est son prophète.

Donc, sans plus d'ambages, répondons franchement.

Madame Yvonne avait prié pour Claudin.

L'imprévu gouverne la vie. Quelqu'un qui, dans le secret de ce qu'éprouvait madame YVonne à l'endroit de ses deux galants , lui aurait dit la veille que c'était

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Claudin qu'elle préférait , Faurait fort étonnée , et elle n'en aurait certes rien cru. La vanité flattée avait jusquelà parlé toute seule en elle , et avait tenu l'équilibre assez égal entre le bouvier et le Parisien. Mais lorsque, accourue au bruit du coup de fusil de maître Clément dans Farpent de la ferme, elle vit le taureau furieux se précipiter sur Claudin, derrière lequel se tenait blotti le Parisien, il se passa en elle quelque chose de singulier. Elle sentit tout son sang refluer vers son cœur, et, malgré elle , sans savoir ce quelle faisait, sans savoir ce qu'elle pensait, elle tomba sur ses genoux et adressa une rapide prière au ciel pour le bouvier. Il y avait d'abord à cela une raison toute simple , c'est que le bouvier seul était menacé, puisque, Claudin tué ,1e secours des garçons de la ferme arrivait à temps au Parisien et le tirait d'affaire. Mais cette raison était - elle la seule ? Craindre pour un homme , n'est-ce pas l'aimer? Prier pour un homme , n'est-ce pas Faimer? Tomber à genoux en plein champ pour un homme, n'est-ce pas Faimer? Lever les mains au ciel, en plein air, pour un homme , n'est-ce pas Faimer? C'est de la charité chrétienne, si l'on veut, mais n'y a-t-il pas un tout i)etit peu d'amour dans cette charité-là, surtout quand on prie Dieu pour un beau jeune homme de dix-sept ans auquel on a appris à lire et à écrire, et avec qui on a eu plusieurs tête-à-tête au bord d'un nid, en tiers avec un oiseau et au printemps, saison délicate !

Madame Yvonne n'aimait pas Claudin cinq minutes avant de l'avoir vu en péril de mort. Son péril d'abord,

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puis sa hravouro ot son sang-froid, firent sur la coquette uno prando impression (|ui dura bien toulo une journ«'>o. Elle ne vit |)lus, douze heures durant , que la nol)le lete de l'adolescent , ses yeux resplendissants die confianco et d'énergie, sa taille fière, sa main roliuste, son attitude calme et froide devant la mort. Mais , hélas 1 la nuit porte conseil , ot , le lendemain , madame Yvonne avait réfléchi. A quoi cela pouvait-il la mener, d'aimer Claudin? Pouvait-elle épouser son bouvier ? Evidemment il y avait là l'impossible. De telles distances ne se sautent pas comme un fossé dans la prairie. Avoirété élevée dans un pensionnat et se mésallier avec iin garçon de charrup , c'est pousser la romance un peu trop loin. Rêver une chaumière et un cœur , c'est bon pour les rois qui épousent les bergères; mais, quand on a déjà la chaumière , le cœur ne suffit plus. Toutes ces réflexions , le plus simple bon sens les eût inspirées à bien des femmes moins entendues et moins maîtresses d'elles-mêmes qilë madame Yvonne. Mais la fermière avait en outre , daris sa coquetterie, une conseillère des plus calmes et des plus froides. Choisir Claudin , c'eût été évincer du coup maître Clément. Maître Clément n'était pas beau comme Claudin , il n'était pas brave comme Claudin , il avait eu peur quand Claudin avait été intrépide ; mais maître Clément aimait aussi madame Yvonne, mais il avait l'air distingué , mais il était le fils du notaire , mais il était vêtu à la dernière mode, mais c'était un cavaher accomph pour la contredanse au bal du dimanche ('es villages environnants, mais sa cour faisait crever de dépit toutes

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les fillettes du pays! Renoncez donc à cela tout de suite parce que vous avez eu un moment de crainte un peu plus tendre que vous ne vous y attendiez pour les jours de votre filleul et bouvier? Renoncez donc aux petits billets doux, au bonheur d'avoir pour soupirant le seul homme de tout le pays qui ait vu la capitale, le seul homme qui, dans le royaume des chapeaux ronds, porte un chapeau tuyau de poêle !

Et puis madame Yvonne avait aussi depuis longtemps dans le fin fond , non pas de son cœur , mais de son esprit, une espérance dont nous vous avons déjà soufflé mot et qui par moments lui parlait tout bas. Et, vous le savez , quand l'espérance parle , on la laisse dire. Madame Yvonne était bien élevée , elle savait broder , elle savait faire une révérence , elle savait recevoir, elle savait tenir une maison, elle savait causer , enfin elle avait quatre bonnes mille livres de revenu de sa ferme. Or , maître Clément était un futur notaire , il aurait un jour besoin d'une femme qui sût son monde et il courtisait madame Yvonne. Ici se dressait dans la pensée de la fermière un « pourquoi pas ?... » qui lui chatouillait agréablement l'amour-propre, et dont elle n'arrêtait les points suspensifs qu'après le dernier mol d'un contrat de mariage.

En vérité , il eût été par trop difficile à cette demipaysanne , qui s'était depuis longtemps bercée de toutes ces douces idées, de couper tout à coup la corde de l'escarpolette pour tomber lourdement dans les bras d'un bouvier. Mais, direz-vous ,' l'aimait-elle , oui ou non?

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Oui otnon. Comme homme, le bouvier lui plaisait plus que le Parisien ; comme cœur , elle faisait jilus de cas (le Clautlin que de maître Clémcmt. Mais madame Yvonne était de ces femmes qui savent se faire une raison. Elle avait tremblé pour la vie de son filleul , mais quelques heures de méditation avaient bien vite rappelé son imagination dans les limites du possible. Cependant elle n'était plus dans le même état de tranquillité à Tégard de Claudin. Elle avait senti entre elle et le bouvier le rayon mystérieux qui aimante les destinées , et reçu l'étincelle qui fait jeter le cri.

Oh! comme de son côté maître Clément aurait ri , s'il eût vu dans quel but secret madame Yvonne s'imposait de résister à l'amour de son filleul , et de quelle espérance la fermière se flattait en acceptant ses assiduités ! Ce que notre notaire en herbe voulait, c'était tout simplement se faire à Ouïmes une jolie maîtresse pour passer agréablement le temps jusqu'à la mort de son bonhomme de père , et jusqu'au moment où il pourrait aller s'acheter une charge à Paris et s'y marier. Il voulait devenir l'amant delà fermière, la garder tant qu'elle lui plairait , puis , quand il en serait fatigué , la planter là. Voilà pourquoi il faisait la com" à madame Yvonne. C'était , on le voit , pour le plus ordinaire de tous les motifs, c'est-à-dire pour le plus diamétralement opposé au bon.

Ce n'était cependant pas un homme ordinaire que le fils du notaire d'Oulmes. Il était entêté comme un Breton et rusé comme un Normand. Il était de plusvindi-

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catif en diable. C'était un de ces cerveaux étroits où il n'y a de place que pour l'orgueil. Il poursuivait, sans désemparer, la possession de, la chose, quelle qu'elle fût, dont il avait fait son but. Quand il avait une idée dans un coin de son crâne, elle y était rivée et clouée à jamais. Plus l'idée était petite et chétive , plus elle prenait ses aises dans la pensée de maître Clément. Or deux choses occupaient depuis quelque temps la pensée du Parisien, un caprice et une rancune, et celle-ci, quoique de moins ancienne date que le caprice , n'était ni moins vivace ni de moins belle venue. Le caprice, c'était madame Yvonne ; la rancune, — nous rougissons de le dire, mais nous devons la vérité à l'histoire , — c'était Crapouillet.

A la bonne raison que le fils du notaire avait déjà d'en vouloir au plus simple des oiseaux, et qui était la grave insulte dont le lecteur se souvient, il s'en joignait une toute récente. Claudin venait de sauver la vie au Parisien de la façon la plus généreuse , mais la plus humiliante, en présence de madame Yvonne. Maître Clément , en conséquence , avait pris en haine Claudin, qui était l'ami de Crapouillet. La rancune du fils du notaire, en tombant sur l'infortuné moineau , faisait donc d'une pierre deux coups. Elle le vengeait à la fois de l'offense reçue de Crapouillet et du service reçu de Claudin.

Pauvre Crapouillet 1 II ne se doutait pas qu'il s'était fait dans ce bas monde un ennemi mortel. Il ne se doutait pas qu'il pût y avoir sous la calotte des cieux un fils de notaire assez Corse pour avoir juré son malheur, et

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un loupol assoz olynipion pour avoir uno vendetta contre un oiseau.

Maître Clément avait clierché à tuer Cra[)Ouillet , il n'avait pas réussi ; mais, avec ce caractère-là , ce n'était que partie remise. Le Parisien médita longtemps et finit par s'arrcMor ùun projet (jui lui sembla d'un machiavélisme suflisant.

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Il n'y avait pas grand' chose de changé à la ferme vers le 5 de mai suivant, sinon que Claudin, dès le lendemain du jour où il avait si bravement protégé la vie du Parisien et la sienne , avait repris ses habitudes , son activité , son travail infatigable , sa place à table devant madame Yvonne et sa gaieté , à la grande satisfaction de toutes les bêtes et notamment de Crapouillet,

Un autre changement qui, nous l'espérons, n'intéressera pas moins le lecteur, c'est que ce jour-là le grand rosier des quatre saisons, qui tapissait le mur de la ferme , était en pleine floraison , les fleurettes du toit en plein épanouissement, le gazon de Mahon du verger en pleine éclosion , les ruches en plein miel , les poules en pleine couvée , et que maître Clément Raison venait

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d'arriver de Fontenay à Ouïmes en habit de nankin tout flambant neuf, portant do plus à la main une maî?nifiquo rage en cuivre de forme ovale , et dans cette cage un serin.

Le nankin nélait pas précisément de saison. Le matin était encore un peu bien frais et le soir un peu bien humide pour justifier ce déploiement d'étoiïe jaune dont le Parisien avait jugé à propos de dorer ses charmes. Mais l'élégant Clément tenait à être mis à la mode de demain. Or, le nankin se porte en juin , et juin est le lendemain de mai ; donc , maître Clément avait eu parfaitement raison de se faire couper par le premier tailleur de la ville un habit, un gilet et un pantalon de nankin , avec l'intention d'en donner l'étrenne à madame Yvonne. Si, au lieu de fouler la route d'Oulmes , maître Clément eût arpenté vêtu ainsi l'asphalte souveraine du boulevard de Gand, ou même le bitume plus provincial du boulevard Beaumarchais , nul doute qu'il n'eût eu au bout de peu de temps à ses trousses une meute de gamins chantant ses louanges ; mais le fils du notaire était le seul exemplaire de la mode qui parût à Ouïmes , et sa toilette y faisait la pluie et le beau temps.

Dans cet accoutrement , maître Clément n'était plus reconnaissable. Ce pantalon jaune , cet habit jaune, ce gilet jaune, cette chemise de foulard écru, c'est-à-dire jaune, ces moustaches et cette barbe safran (depuis quelque temps le Parisien avait jugé convenable de donner carrière à son poil follet), tout cela avait modifié du tout au tout le personnage. Si la Physiologie du mariage, de

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notre grand Balzac, eût été publiée à cette époque , et qu'on y eût plongé maître Clément de la tète aux pieds, on ne l'en aurait pas retiré plus jaune.

Nous-mêmes qui , au début de ce récit, avions pris le fils du notaire pour uîi coq, nous sommes forcés d'en rabattre , et , si nous voulons lui trouver désormais un analogue dans le règne des oiseaux, il nous faut le comparer précisément au volatile qu'il portait triomphalement dans sa cage. Ressemblait-il au serin ou le serin lui ressemblait-il? Ce serait là le seul point à résoudre. Toujours est-il que maître Clément ainsi vêtu était un tout autre séducteur. On eût dit qtlè la pensée qu'il avait eue de faire venir de Paris ce serin et cette cage lui avait dicté également sa commandé de nankin chez son tailleur. Si, comme nous le supposons, cage et serin étaient destinés à un cadéMù , et ce cadeau à madame Yvonne, il était impossible d'avoir mieux coordonné sa toilette avec àon présent. Était-ce maître Clément qui avait déteint stif" le âèriri ëti le sertti qlii avait déteint sur maître Clément? Encore lino fois, nous l'ighoroiis : tous deux étàibht du mêitio liaiikin. Il avait l'haljit dé son oiseaU, et il était l'oiseau de son habit.

Nous avions pris à première vùë le iils dit notaire pdur le coq dti village. Nous èh faisoiis humbleiiient îlos excuses au coq du clocher.

N'es-tu pas, ô coq 1 rbiseaii §aci^é et tëilêtablë fiai* excellence ? Sentinelle avancée du jour, tii es l'aile du rayon et le chant de la lumière ; tu es la vie dans la maison, le jour sur l'église , la liberté siir le dtapealt, le indtiil vi-

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vant dans la nuit; lu es I(! sonneur do l'aulic. (^uand lo ciel est encor ; noir, quand l'onibro est encore sur toutes les têtes , quand la tristesse , le deuil et le sommeil ferment encore tous les yeux, quand l'astre espéré et attendu est encore loin do nous perdu dans les iirofondeurs de Ihori/on , loi , tu chantes di'jà sa venue. Il y a sur la terre un œil (jui s'ouvre, ([ui veille et qui reflète les lueurs de l'aurore au milieu mémo des ténèbres, c'est le tien. Tu entends venir lo soleil, tu le suis à travers l'espace, tu le regardes fixement monter dans l'obscurité, et il y a longtemps que lu l'as vu quand l'aigle commence à le regarder.

Nous sonmies donc ravis que la fantaisie ait passé dans la tête de maître Clément, pour lequel nous n'avons qu'une maigre estime , tle s'habiller de nankin , et que son intention d'aller présenter ses hommages et sa cage à madame Yvonne le force à traverser, dans cette toilette, la place du village, et à faire amende honorable devant l'église, un serin à la main.

Le Parisien resta une grande heure chez la fermière. Quand 11 sortit de la ferme, il avait les mains vides.

Le soir, vers huit heures, lorsque Crapouillet rentra, il posa la patte, non sur le toit pla^. de son logis, mais sur un dôme. Il était déjà nuit close et la salle à manger était déserte. Crapouillet n'y voyait goutte , mais il sentit qu'il avait sous sa patte un autre plafond que le sien. Etait-ce un raffinement de malice du fils du notaire? Il avait décroché le logis du moineau , et , le posant sur le rebord de la fenêtre, il l'avait remplacé par le domicile

TjI CHAl'lUilLLKT.

de son serin, do manière que les barreaux des deux cages se touchaient. Crapouillet iinit donc par trouver assez facilement son domicile et sa porte , et, comme il était très-fatigué , par s'y endormir en remettant probablement au lendemain l'explication de ce mystère.

Le bndcmain, en ouvrant l'œil, ô stupeur! notre moineau vit tout à côté de sa cage , pendue à son propre clou, une autre cage habitée par un autre oiseau.

Autant sa cage était pauvre , autant celle-là était magnifique.

Elle était haute, large, spacieuse, arrondie en coupole, et les premiers rayons du soleil attachaient des paillettes lumineuses à chacun de ses barreaux du plus beau cuivre. A travers ces barreaux , Crapouillet aperçut toutes sortes d'objets nouveaux pour lui, une mangeoire également en cuivre et remplie jusqu'au bord de millet, un joli flacon en verre à oreillettes , attaché à un des barreaux et tout plein d'une eau limpide, un biscuit de mer du blanc le plus neigeux, un épi de graines, enfin un rond de brioche pendu avec une ficelle en face du biscuit. Au miheu, sur un perchoir à plusieurs étages, digne de tout le reste par son luxe et son poli , se tenait un oiseau d'or. Notre moineau , qui n'avait jamais vu de canarie, regarda le nouveau locataire de sa fenêtre avec tout l'étonnement dont un pierrot est capable. Qu'est-ce que c'était que ce plumage-là? D'où sortait ce vêtement magnifique? Jamais l'honnête ciel du village n'avait vu un élégant pareil. Qu'est-ce que c'était que ce monsieur? Crapouillet regarda le serin, puis la cage , puis son re-

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ganl revonait de la cage au serin. Quel appartement! quel luxel qu'est-ce que cela voulait dire? d'où arrivait co mobilier? d'où tombait cotte maison parisienne avec escalier et porte cochcro qui s'était bàtic en une nuit devant son grenier? Soudain le serin chanta. Le moineau, qui n'avait jamais modulé que son cuic monotone , écouta silencieusement la romance de cet oiseau de salon qui savait le piano. Crapouillet voulut échapper à ce spectacle et fuir dans les champs, mais une pluie battante était survenue , et la fenêtre , que la servante avait fermée la veille avant de se coucher, ne se rouvrit pas de la journée. Force fut donc au pierrot d'écouter son beau voisin, mais au moins il ne voulut plus le voir. Il mit sa tête sous son aile et se pelotonna tristement dans un coin de sa misérable cage. Le pauvre bohème était jaloux ; il était jaloux dun inconnu, d'un merveilleux, d'un oiseau rare, d'un prince indien.

La porte de la cage du serin était close, tandis que la sienne était ouverte. On tenait donc à ce nouveau venu plus qu'à lui, puisqu'on craignait qu'il ne s'envolât 1

Nous ne savons si nous n'avons pas un peu trop précisé les impressions qui agitaient ce petit être ; mais vraiment , si vous aviez vu comme son regard était voilé , quel singuUer accent de reproche il y avait sous cette paupière , quelle mélancohe , quelle honte , quel sentment de sa disgrâce et de sa pauvreté , et de sa cage si petite et si laide , quelle douleur de voir sa ferme et sa fenêtre partagées avec un autre évidemment préféré à lui par la fermière et par Claudin , quelle conscience de

2B4 GRAPOUiLLET.

son infériorité , de son aile grise, poudreuse et hérissée en présence de ce plumage, et de son bégaîenient à côté de ce ramage , quelle amertume enfin de se comparer, lui , le moineau de Tair, des champs et de Fespace, à cet oiseau bourgeois, lui, le paysan, à ce Parisien, vous auriez peut-être cherché comme nous à rendre le langage muet de cet œil souffrant qui alla se cacher sous son 'aile, c'est-à-dire sous la souffrance.

îtïèlasl comme Claudin, Crapouillet avait un rival.

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