LAVOISIER ET LA CUALEUR ANIMALE
L"histoire de la chaleur animale touche à toutes les parties de la physiologie ; elle n"a, pour ainsi dire, pas de limites, et, en la pénétrant, on pourrait être amené à exposer la physiologie générale tout entière. Tel est le premier intérêt de cette étude.
De plus, au point de vue médical, il est peu de questions de physiologie aussi importantes. La régulation de la chaleur est trouhlée dans presque toutes les maladies, et la mesure de la température est devenue le moyen de diagnostic le plus précis qui soit à la disposition du médecin.
Il n'est pas possible de soigner une fièvre sans avoir, si peu que ce soit, médité sur la chaleur animale.
Le thermomètre est môme plus qu'un moyen de diagnostic. On acherché souvent à mettre entre les mains du clinicien un moyen simple et commode d'apprécier la manière dont se font les combustions interstitielles. Il est certain qu'elles donnent des indications précieuses au point de vue de la santé, de la convalescence et de la maladie. C'est dans ce but qu'on a recours bien des fois à l'analyse des urines, et particuUèrement à la recherche de Turée et des chlorures. Mais le thermomètre, dont Tobservalion est si prompte, si facile à répéter et à contrôler, dont les révélations sont si sûres, donne l'état général du fonctionnement organique, aussi bien au moins que toutes les analyses chimiques.
L'étude de la chaleur animale intéresse donc le médecin, au moins autant que le pbysiologiste.
Je ne pré tonds j)as présenter ici le résumé bibliographique complet et l'histoire des opinions anciennes. Ces amas indigestes de documents sont le plus souvent stériles. Aussi bien avons-nous ici cette rare fortune qu'un homme seul a créé la science, a établi
Cil. l'ilCllliT. 1
les faits fondamentaux, ne laissant, jusqu'à présent, à ses successeurs que des questions de détail à examiner.
C'est Lavoisier qui, de 1774 à 1789, a vu ce qu'il y a d'essentiel. Avant lui, tout était ignoré ; après lui, la science n'a plus eu à enregistrer que des faits accessoires.
Et, à ce propos, qu'il nous soit permis de réparer autant que possible une omission qui existe dans la plupart des traités de physiologie. Quand on parle des grands hommes qui ont fixé les principes de notre science, on cite Galien, Harvey, Aselli, Lower,, Borelli, Haller, Hunter, Haies, Spallanzani, Charles Bell, Legallois, Magendie, Jean Millier, Claude Bernard. Mais à côté d'eux, €t même au-dessus d'eux, il faut mettre Lavoisier.
Lavoisier a créé la chimie. Personne ne l'ignore. Mais ce n'est pas une raison pour qu'il ne soit pas un des créateurs de la physiologie. Les physiologistes seraient inexcusables de l'oublier.
Lavoisier a démontré que les animaux vivent en respirant l'oxygène de l'atmosphère et en produisant de l'acide carbonique ; qu'il se fait là une combustion analogue à la combustion des matières organiques, et, comme celle-ci, produisant de la chaleur.
C'est là un si grand fait, qui domine tellement la physiologie générale, que rien, pas même la découverte de la circulation du sang, ne peut lui être assimilé.
S'il n'y avait dans l'histoire de la physiologie que trois noms à citer : ce serait Galien, qui a distingué les grandes fonctions organiques et reconnu les propriétés de la moelle ; Harvey, qui a découvert la circulation du sang, et Lavoisier, qui a établi la fonction chimique des êtres vivants.
Et s'il n'y avait qu'un nom à citer, ne serait-ce pas le nom de Lavoisier? Car sa découverte est plus générale encore et d'une plus haute portée en biologie que la découverte de Harvey. S'il a eu des prédécesseurs plus ou moins inconscients : Jean Rey, Mayow, Priestley, Cigna, Cavendish, Harvey en a eu, comme Michel Servet, Colombo, Césalpin, Fabrice d'Acquapendente, qui ont fait plus pour la circulation du sang que Jean Rey, Mayow, Priestley, Cigna et Cavendish n'ont fait pour la respiration des animaux.
Et si nous voulions poursuivre le parallèle entre Harvey et Lavoisier, ces deux grands bienfaiteurs, ne pourrions-nous pas trouver que l'humanité les a, l'un et l'autre, singulièrement récompensés ? La populace de Londres pille et brûle la maison de;
Harvey (1). Le Comité de salut public et la Convention décrètent la mort de Lavoisier. Le plus grand homme que la France ait produit a été assassiné par ses concitoyens (2),
Pour juger de la grandeur de l'œuvre de Lavoisier, on n'aurait qu'à prendre au hasard quelques-unes des opinions professées avant lui par les savants qui l'ont précédé. On pourrait accumuler beaucoup de citations. En voici deux :
Un auteur anglais, George Martine, très expert en physique et en médecine, s'exprime ainsi, en 1731, sur la chaleur animale :
« Théorème : La chaleur animale est produite par le frottement des globules du sang dans les vaisseaux capillaires.
« Cette proposition est un corollaire qui suit naturellement des quatre lemmes précédents. Car il est évident que la chaleur animale doit être l'effet, ou du frottement des fluides sur les solides, ou celui des solides entre eux, ou enfin d'un mouvement intestin. Par le lemme I, elle ne peut pas être produite parle frottement des fluides sur les solides. Par le /p/»me II, elle ne peut être l'effet d'aucun mouvement intestin du sang, et parle lemme III, elle n'est produite en aucune manière par le frottement des solides entre eux, excepté seulement des globules dans les vaisseaux capillaires. Par le lemme IV, les quantités de ce frottement sont proportionnelles aux degrés de la chaleur engendrée. Ce frottement des globules dans les vaisseaux capillaires doit donc être regardé comme la seule cause de la chaleur animale : C. Q. F. D. »
L'illustre Haller, dans ses Eléments de physiologie, réunit toutes les opinions relatives à la production de la chaleur animale. Il parle de l'hypothèse d'une action électrique; de l'hypothèse dune chaleur innée dépendant du cœur, du sang ou des poumons ; de la fermentation du sang; et, pour conclure, il dit que certainement la chaleur première réside dans le cœur : De cordis primo insilo calore nulla dubilatio superest.
Ailleurs, pour résumer cette discussion et donner son opinion personnelle, il avance que c'est le mouvement du sang qui, très pi-obablemenl, produit de la chaleur ; quoique le sang s'échauffe plus que l'eau et qu'il ne puisse pas dépasser une certaine température : Hactenus cerlc maxime probabile videtur, iilirjue a m,otu sanguinem incalescere, etsi nondum constat, quare magis
(1) li faut pcut-iHre faire quoique;» réserves sur roUe légende.
(2) La répanilioii n'est p.is venue encore. Lavoisier n'a pas sa statue. La ville de Paris, où il est né et où il est mort, n'a pas sonfjé à cet acte de justice.
quam aqua, et quare non super certum gradum incalescere pQSsit{T^.301).
Mais voici venir Lavoisier.
En 1776, Priestley prouve que les animaux, en respirant dans l'air, ont la propriété de plilogistiquer Tair et que l'air devient irrespirable, quand il est surchargé ,et saturé de plilogistique.
Lavoisier, l'année suivante, reprend cette expérience et prouve que l'air respirable se combine avec le sang ou produit dans le poumon de l'acide crayeux aériforme.
« La respiration n'a d'action que sur la portion d'air pur, d'air éminemment respirable, contenue dans l'air de l'atmosphère. Le surplus, c'est-à-dire la partie méphitique, est un milieu purement passif qui entre dans le poumon et en ressort à peu près comme il y était entré... Si l'on enferme des animaux dans une quantité donnée d'air, ils y périssent, lorsqu'ils ont absorbé ou converti en acide crayeux aériforme la majeure partie de la portion respirable de l'air. »
Après cette rigoureuse démonstration, bien supérieure, comme on voit, aux essais informes de Priestley, il entreprend d'autres expériences, et, cette fois, il cherche à mesurer la chaleur dégagée par un animal vivant. C'est avec Laplace qu'il a fait cette belle expérience.
Lavoisier et Laplace ont déterminé la chaleur produite par les combustions, en mesurant la quantité de glace fondue dans l'appareil qui entoure les objets en combustion. Et dans cette première tentative de calorimétrie et de thermochimie, ils instituent aussi des expériences physiologiques et placent des cochons d'Inde dans leur calorimètre. Ils mesurent alors la quantité d'air crayeux qui se dégage, la quantité d'air vital qui est convertie en air crayeux ; et ils concluent à l'identité de la respiration et de la combustion.
« On peut regarder la chaleur qui se dégage dans le changement de l'air pur en air fixe, par la respiration, comme la cause principale de la conservation de la chaleur animale... La respiration est donc une combustion, à la vérité, fort lente, mais d'ailleurs parfaitement semblable à celle du charbon ; elle se fait dans
l'intérieur des poumons, sans dégager de lumière sensible La
chaleur développée dans cette combustion se communique au sang qui traverse les poumons, et, de là, se répand dans tout le système animal. Ainsi l'air que nous respirons sert à deux objets également nécessaires à notre conservation ; il enlève au sang la